Chapitre 104
« Voyons voir. Quoi d’autre ? » songea Père en parcourant les notes de Paike et Guan Li. « Ta lettre contenait aussi un mot de l’Ancienne Song, pas vrai ? Voyons… la physique des mortels ? Elle travaille toujours là-dessus ? Hein, nous en reparlerons plus tard. »
« Petit, dit-il à Liming, montre-moi tes arts. »
Père la regarda s’exercer. Il avait quelques remarques, mais se montra dans l’ensemble élogieux. « Tu t’en es très bien sortie pour atteindre déjà le rang Topaze. J’ai hâte de voir comment se déroulera ton coup d’État. Bonne chance, et souviens-toi que tes ennemis n’oublieront pas. Ils apprendront aussi, si tu leur en laisses l’occasion, alors ne la leur laisse pas. »
Liming hocha nerveusement la tête. Paike comprenait son malaise : on aurait dit que Père lui conseillait d’éliminer ses rivaux. Il s’était toujours montré impitoyable envers leurs ennemis, mais cette école d’un genre particulier risquait d’aller un peu trop loin. Paike préféra interpréter ses paroles comme une façon de s’assurer que ses adversaires ne pourraient pas revenir cette année-là, même si Père venait d’une époque plus ancienne et plus sanglante.
« À présent, Guan Li, reprit Père en se tournant vers lui. Mon fils me dit que tu as été un bon ami pour notre famille, alors je vais te donner un conseil. Les instructions ne te servent pas à grand-chose, bien sûr, mais ne fais jamais quoi que ce soit qui ne te paraisse pas parfaitement logique. Suis ton instinct : le Ciel t’a béni et, même si les choses ne tournent pas comme prévu, tu ne réussiras qu’en suivant ta propre voie. Et cesse de retarder ta progression. Une fondation parfaite, ça n’existe pas, et tu apprendras plus tard à la consolider. Je veux te voir atteindre le rang Topaze intermédiaire dans deux semaines au plus tard. Ton manque de progression freine tes recherches. »
« Je comprends, monsieur », répondit Guan Li.
Père hocha la tête. « Nous pourrons en reparler quand tu y seras arrivé. »
Puis il se tourna vers Paike. « Allons-y. Nous parlerons en chemin. »
« Est-ce que je dois emporter quelque chose ? » demanda Paike en prenant son bâton dans un coin.
Père le lui arracha des mains et le fit tournoyer une fois, tandis que du Qi y scintillait, puis le lui rendit avec un signe d’approbation. « Pas mal. Et non, j’ai des provisions. »
Paike n’en doutait pas. Père avait toujours veillé aux besoins de ses enfants. Bien qu’il n’eût besoin ni de manger ni de dormir, il n’oubliait jamais qu’eux en avaient besoin, contrairement à bien des cultivateurs de son âge.
Paike et Liming suivirent Père dehors, tandis que Guan Li allait cultiver. En se dirigeant vers la sortie des logements des garçons, Paike ralentit pour marcher auprès de Liming.
« Tu crois que tu vas quand même y arriver ? » lui demanda-t-il à voix basse. Père pouvait entendre, mais ferait semblant du contraire. C’était l’une des nombreuses façons dont il permettait à ses enfants de mener une vie à peu près normale.
Elle hocha la tête. « Si j’arrive à convaincre Li Feng de jouer son rôle et Guan Li d’arrêter de cultiver pendant quelques heures, oui. Je prendrai ta place à côté de Li Feng, mais je devrai jouer un rôle secondaire. Ça devrait quand même marcher. »
« Je peux demander à Père de nous accorder plus de temps », proposa Paike.
« Non ! Tu vas partir avec lui et apprendre tout ce que tu peux, insista Liming. Une occasion pareille ne se présente pas souvent et, vu tout ce que tu as fait, tu l’as méritée. Et puis, peut-être qu’il t’apprendra de meilleures habitudes, qui t’éviteront de te faire blesser tout le temps. »
Paike en doutait fort. Il ne savait même pas ce qu’ils allaient faire, ni s’ils seraient seuls.
Une fois de retour dans l’enceinte principale, Père prit Liming dans ses bras. Elle lui rendit son étreinte par réflexe. Père tenait à ce qu’ils se fassent des « câlins » pour se dire au revoir, alors que Paike n’avait littéralement jamais vu ni entendu parler de quiconque faisant de même. Malgré tous ses efforts, cette habitude n’avait même pas pris dans leur famille. Peut-être que les couples s’adonnaient à ce genre de choses à l’abri des regards indiscrets, mais c’était beaucoup trop intime pour les autres.
Père posa ensuite la main sur l’épaule de Paike, et ils filèrent dans les airs.
Paike tenait sa taille de son père, mais il grandissait encore et Père le dépassait toujours d’une bonne tête. Il le savait, pourtant, Paike s’était habitué à être le plus grand partout où il allait. Même les anciens étaient rarement plus grands que lui.
Se faire déplacer aussi facilement lui donnait vraiment l’impression d’être redevenu un enfant.
Ils atterrirent dans une clairière à l’extérieur de la secte extérieure, à mi-chemin environ de la montagne de la secte intérieure. Père marcha nonchalamment vers la forêt et se mit à ramasser des branches. Paike le suivit et l’aida. La tâche ne lui était pas familière, mais le principe ne l’était pas. Père aimait souvent prendre son temps avec ses enfants.
Ils ramassèrent du bois en silence pendant un long moment. Finalement, Père aborda le sujet dont il voulait parler.
« Alors, petit, je vois que tu as été bien plus occupé que tu ne l’as laissé entendre à ta sœur ou à ton ami. Tu me racontes tout ? »
Paike ne lui cacha rien. Il lui raconta comment il avait commencé à rassembler le Qi, sa rencontre avec l’esprit ancien, puis les changements étranges survenus dans sa Cultivation physique et le transe de combat qui en avait résulté. Ensuite, il lui parla de l’apprentissage de ses arts et des particularités de son Qi, de l’étape qu’il avait sautée et de la manière dont il avait corrigé le problème. Il évoqua son bâton et son incertitude quant à ce qu’il devait en faire.
Il raconta ensuite comment il avait appris les formes : d’abord en observant Guan Li et en pensant pouvoir créer quelque chose de nouveau, puis en regardant le combat entre les anciens, où il avait repéré leurs erreurs et les astuces qu’ils employaient.
Vint ensuite la circulation interne et les idées de l’Ancienne Song sur le facteur du Qi et sa viscosité. Il ne passa même pas sous silence l’accident qui avait failli le tuer, lorsque sa Cultivation physique avait fait circuler son sang et son Qi à toute allure.
Il montra à Père les verrous alignés sur le côté de son dantian, ce qui lui valut un petit rire. Paike poursuivit en lui parlant de l’élargissement de son art et de son projet avec Guan Li : créer un art méta qui intégrerait tout. Puis il évoqua la visite la plus récente de l’Ancienne Song et leurs théories.
Enfin, il lui parla de sa découverte sur les particules de Qi.
Père l’écouta patiemment tandis que Paike s’éparpillait dans son récit. Difficile de raconter les choses dans l’ordre : il avait sans cesse envie d’apporter des explications qu’il n’avait apprises que plus tard, ce qui le poussait à raconter comment il avait compris ces phénomènes. Malgré le désordre de son exposé, Père ne l’interrompit pas une seule fois avant qu’il n’arrive aux particules de Qi.
« Bon sang ! Un putain d’accélérateur de particules ? s’exclama Père, ponctuant ses paroles de quelques jurons bien à lui. Comment n’y ai-je pas pensé ? Il y avait bien le corollaire newtonien, mais, après avoir découvert la force électromagnétique du Qi, j’aurais dû continuer ! »
Père tapa réellement du pied, frustré, creusant un petit cratère et étouffant sous la terre leur modeste feu de camp. Les flammes ne vacillèrent pas, preuve de leur authenticité.
« Désolé, s’excusa Père. Je me suis un peu emballé. »
Il continua toutefois de marmonner pour lui-même. « Je ne suis pas sûr de me rappeler toutes les équations. Ce serait la force faible ou la force forte ? Bah, peu importe. De toute façon, il faudra que je le déduise à partir des principes fondamentaux. »
Paike ne savait pas s’il était censé entendre cette dernière partie, mais Père était manifestement fébrile. Il n’y comprenait pas grand-chose, alors il laissa tomber.
« Montre-moi », ordonna Père.
« Pour l’instant, je ne peux le faire que dans mon dantian », prévint Paike. Père balaya son objection d’un geste, comme si cela n’avait aucune importance. L’Ancienne Song n’avait pas pu voir le phénomène, alors qu’elle était au sixième royaume. Mais Paike n’eut aucun mal à accepter que son père, lui, y parvienne. Après tout, c’était l’homme le plus impressionnant qu’il connaissait.
Paike s’assit près du faux feu et se mit à méditer. Il suivit chaque étape, isolant les plus petites particules avant de les accélérer en directions opposées aussi vite que possible, puis augmenta progressivement leur vitesse jusqu’à son maximum. Dans un craquement, Paike projeta les deux particules l’une contre l’autre et vit quantité de Qi Rubis se disperser, chargées d’une énergie supplémentaire.
« Fascinant, remarqua Père. J’ai toujours réussi à décomposer le Qi des royaumes supérieurs jusqu’à atteindre mon propre niveau, mais jamais au-dessous. Adoucir mon Qi pour qu’il ne blesse pas les autres, c’est différent ; ça, c’est vraiment nouveau. »