Chapitre 103
Père appelait tous ses enfants « les petits » ou « petit » quand il était fâché contre eux. Qu’ils aient quelques jours ou plus de mille ans ne changeait rien : pour lui, ils étaient tous ses petits.
Paike était sûr que ce n’était pas parce qu’il n’arrivait pas à se souvenir de tous leurs noms. Un jour, il avait demandé à Mère pourquoi. Elle lui avait répondu que c’était une coutume de l’endroit d’où venait Père. C’était un petit nom affectueux pour les enfants. Il disait que cela lui rappelait, à lui comme à eux, les liens qui les unissaient.
Il y avait parfois un peu de gêne en présence d’étrangers, mais il était désormais si puissant que cela ne posait plus vraiment problème depuis très longtemps.
Père avait toutes sortes de manies étranges. Il parlait toujours sans le moindre accent, ce qui était singulier, malgré certaines coutumes insolites, étrangères à celles des grandes familles de l’Empire. Il était suffisamment présent dans la vie de tous ses enfants pour que Paike ne se rende compte de rien avant de grandir. Malgré le nombre d’enfants qu’il avait eus au fil des millénaires, il les voyait tous au moins une fois par an, si leurs obligations le permettaient.
Durant tout ce temps, seuls quelques-uns de ses enfants étaient tombés. Ceux qui périssaient au combat, dans un affrontement loyal, étaient pleurés. Mais lorsque des cultivateurs d’un royaume bien supérieur les avaient tués par surprise ou assassinés, à deux reprises, la vengeance avait été terrible. La première fois, toute la famille responsable avait été massacrée jusqu’au dernier membre. C’était une grande famille impériale qui s’étendait sur près de dix générations. Toutes ses branches et ramifications avaient été exterminées. La deuxième fois, une province presque entière avait été anéantie.
Le massacre avait failli coûter la vie à deux pour cent de la population de l’Empire. Père insistait : le monde n’avait pas retenu la leçon la première fois, et il fallait détruire non seulement la famille, mais aussi tout ce qu’elle gouvernait. L’empereur lui-même avait dû intervenir pour y mettre un terme. Même alors, la situation avait failli dégénérer en affrontement. L’empereur avait exécuté lui-même le dernier membre de la famille coupable.
Des lois interdisaient désormais aux cultivateurs de royaumes supérieurs de tuer sans motif ceux des royaumes inférieurs. Elles étaient loin d’être parfaites, mais la plupart les respectaient envers tous, et pas seulement envers la famille Kong. Les règles de la Grande Secte découlaient de ces efforts ; on avait compris à quel point elles aidaient les cultivateurs à survivre dans les royaumes inférieurs.
Le respect qu’ils lui témoignaient était naturel. Il ne l’avait jamais exigé, et il leur arrivait même de leur demander de se calmer un peu. Pourtant, tous ses enfants apprenaient en observant leurs aînés. De plus, ils grandissaient en écoutant des récits de sa puissance et de ses exploits, dignes des héros de l’Empire, voire supérieurs aux leurs.
Le père qui les lançait en l’air quand ils étaient tout petits était vite devenu une figure plus grande que nature. Il était aussi présent que possible, surtout durant leurs premières années, quand ils formaient leurs premiers souvenirs, mais c’était un homme très occupé. Entre sa cultivation et ses tâches au service de la famille et de l’Empire, il s’absentait une bonne partie de chaque mois. Et les enfants étaient nombreux.
« Pourquoi ne me présentes-tu pas tes amis ? » demanda Père avec un sourire.
Paike s’avança. « Voici Li Feng, du clan Li. »
Li Feng s’inclina profondément. « Patriarche Kong, c’est un honneur. »
Les récits des exploits de Père s’étaient répandus au loin ; même les familles rivales le connaissaient bien.
« Ha ha ! Je ne suis pas patriarche. » Père balaya la remarque d’un geste. « Ne me porte pas la poisse tout de suite. J’ai encore du temps avant de devoir assumer cette responsabilité. Cela dit, ravi de te rencontrer, Li Feng. J’aimerais éprouver ton épée si j’avais le temps. La prochaine fois, sois prêt. »
« Je m’entraînerai deux fois plus dur pour avoir cette chance », promit Li Feng, la main posée sur son épée et le visage illuminé d’impatience.
Paike ne comprenait pas pourquoi Père était passé, enfreignant plusieurs règles de la secte, s’il n’avait pas le temps. Sa famille ou non, les non-membres de cette Grande Secte n’étaient pas censés se trouver sur la montagne. Il poursuivit néanmoins les présentations.
« Voici mon colocataire, Guan Li. »
Guan Li imita Li Feng, mais ne trouva rien à dire. La renommée de Père ne semblait pas dépasser le monde des cultivateurs. Ceux-ci préféraient qu’il en soit ainsi, mais les mortels avaient aussi du mal à relier des événements séparés par des milliers d’années à une seule et même personne. Ce n’était qu’après leur mort, lorsqu’ils entraient dans la légende, qu’on les connaissait pour tous les exploits accomplis au cours de leur vie.
« Ah, le cultivateur naturel dont tu m’as parlé dans ta lettre ? » demanda Père à Paike.
« C’est bien lui », répondit Paike. Père observa Guan Li de son regard intense, inégalé par tous ceux que Paike avait rencontrés. Le silence s’étira un instant.
Guan Li finit par montrer des signes d’inconfort. Paike dut rompre le silence.
« Je suis content de te voir, Père, mais que fais-tu ici ? Comment es-tu arrivé ? » demanda-t-il.
« Eh bien, j’ai reçu une lettre intéressante il y a quelques jours », le taquina Père.
Paike réprima un soupir. Père s’obstinait à ne pas répondre directement aux questions dès qu’il les trouvait ne serait-ce qu’un peu amusantes. Il était évident qu’il retenait son rire et trouvait toute la situation hilarante, pour une raison inconnue.
« Mère vient juste de répondre ; pourquoi es-tu venu toi-même ? » reformula-t-il.
« Ah, tu vois, je comptais de toute façon venir ici. Alors je me suis dit que j’allais passer pour voir de mes propres yeux ce que tu étais devenu. Mais j’aurais juré que tu étais au rang Topaze inférieur… » Père se frotta le menton, feignant de réfléchir.
Paike n’aurait jamais cru qu’avoir un père aussi prestigieux pouvait être si gênant. Pourquoi fallait-il qu’il fasse ça devant ses amis ?
« J’ai progressé récemment », répondit Paike. « Et oui, j’ai beaucoup de choses à te dire. Plus que dans ma lettre, mais, encore une fois, elles sont récentes. »
« Bon, nous ne tarderons pas à devoir partir. Alors prépare tes affaires et tu me raconteras tout en chemin », dit Père en se tournant vers la maison de Paike, puis en leur faisant signe de le suivre. Liming hésita devant l’arche qui menait aux logements des garçons, mais Père lui fit signe d’entrer et manipula son Qi d’une manière qui lui permit de les accompagner.
« Attends », dit Paike en trottinant pour rattraper Père, qui marchait vite. Cela ne lui indiquait pas à quel point ils étaient pressés : Père marchait toujours vite. Même si beaucoup trouvaient cela peu digne, Père disait toujours que « traîner en route » faisait perdre du temps et qu’il supportait mal les « lambins ». « Qu’est-ce que tu veux dire par nous n’avons pas beaucoup de temps ? »
« J’ai décidé de t’emmener faire une petite excursion », répondit Père avec un sourire enthousiaste. Puis il se tourna vers Liming. « Tu peux venir aussi, si une sortie en famille te tente. »
« Je dois décliner, avec tout le respect que je vous dois », répondit Liming en s’inclinant maladroitement tout en s’efforçant de suivre. « Je suis occupée ici. »
« Tu prépares un coup d’État, hein ? » devina Père.
« En fait, je… » Paike allait expliquer qu’il participait largement au plan et demander s’ils pouvaient attendre un peu. Il était censé aider Liming. Mais sa sœur comprit où il voulait en venir et lui donna un coup de coude dans les côtes, l’interrompant. Elle lui lança un regard noir et il se tut. Apparemment, elle ne voulait pas que Père sache qu’elle avait besoin d’aide. De toute façon, elle pouvait sans doute s’en sortir sans lui.
À l’idée de la laisser seule, les poils de sa nuque se hérissèrent.
« Ça marche. Tu me raconteras tout à notre retour. Les premières conquêtes sont toujours passionnantes. On fait tant d’erreurs, et il y a tant d’occasions d’apprendre. C’est tellement amusant de vous voir grandir, les petits. »
Li Feng et Guan Li suivaient derrière, l’air tous deux perplexes et gênés. Ce qui se comprenait : ils assistaient à un moment très intime entre membres d’une même famille. Pourtant, ils se rendaient chez Guan Li, et Père était venu en partie pour lui parler, même s’il emmenait Paike ailleurs. Paike savait aussi qu’il ne devait pas demander ce qu’ils allaient faire. Père se serait amusé à lui inventer des scénarios de plus en plus absurdes pour le taquiner.
Quand ils arrivèrent chez eux, Li Feng prit congé et regagna sa propre maison, juste à côté. « Je vais m’entraîner à l’épée pour me préparer. »
Paike le trouva un peu pâle.
Père lui fit un signe d’adieu et le laissa partir sans insister. Les autres entrèrent dans la maison de Paike.
Liming attirait beaucoup l’attention, mais personne n’osait l’interroger ni s’approcher quand ils sentaient l’aura de Père. Il ne fallait pas le remettre en question — du moins, c’était l’impression qu’il donnait — alors même qu’il encourageait ses enfants à le défier à tout bout de champ. Mère disait que c’était pour cela qu’il ne prenait rien au sérieux.
Père niait toujours manquer à la « plus grande dignité » quand on le lui faisait remarquer, même s’il ne parvenait jamais à dissimuler son rire en le disant.
Une fois à l’intérieur, Liming souffla et s’affala sur une chaise. Guan Li restait près de la porte, embarrassé, tandis que Père entra d’un pas décidé en sifflotant un air inconnu.
Il balaya la pièce du regard et se dirigea tout droit vers la cachette de leurs notes. Leur cachette ne l’avait manifestement pas ralenti le moins du monde. Il l’ouvrit et se mit à feuilleter les notes, levant régulièrement les yeux vers Guan Li et Paike. « Intéressant, intéressant. »
Paike poussa Guan Li hors de l’entrée vers une chaise, puis s’assit à son tour.
« Vous avez été très occupés, tous les deux. J’imagine que c’est pour ça que tu as pris tant de retard », dit Père à Guan Li. « En tant que cultivateur naturel, tu devrais avancer au même rythme que Paike. »
Le garçon rougit et haussa les épaules. « Je me suis concentré là-dessus et sur l’étude des méridiens. »
Mais Paike releva quelque chose d’étrange dans les paroles de Père. Pourquoi Guan Li devrait-il avancer au même rythme que lui ? Père voulait-il dire que Paike progressait déjà à la vitesse maximale ?
« Eh bien, voilà des idées vraiment novatrices. Je suis fier de toi », dit Père à Paike, tandis que le Qi jaillissait autour de lui à une vitesse vertigineuse, bien trop rapide pour que Paike espère suivre le mouvement. Quelques respirations plus tard, tout s’arrêta.
« Je pourrais te donner d’autres pistes à explorer, mais je ne veux pas te gâcher tes découvertes en te livrant mes propres idées trop tôt. Si tu bloques pendant quelques années, je te donnerai quelques indices sur la manière dont les modificateurs peuvent mieux influer sur les mécanismes du Qi. Je trouve que tu t’en sors très bien. Pour ton travail sur les méridiens, je dirai simplement que tu vas dans la bonne direction, mais qu’un piège se trouve sur la voie que tu commences à suivre. Il m’a coûté quelques siècles. »
Paike déglutit. Il ne s’était jamais senti aussi fier de sa vie. Père lui donnait toujours des pistes et des corrections bienveillantes. Il avait toujours quelque chose à dire. Certains de ses frères et sœurs aînés s’étaient donné pour défi de lui présenter des informations ou des théories qu’il n’avait jamais vues, ou si parfaites qu’il devait y réfléchir longuement avant de répondre. Après des années, quand ils y étaient enfin parvenus, ils avaient reçu une réponse semblable. Il louait leur travail et leur disait de continuer.
« Tu vois, il n’existe pas neuf archétypes, mais onze. » Le Qi circula dans l’air et traça deux nouvelles voies que Paike n’avait jamais vues. Elles se solidifièrent, puis tombèrent ; Père expliqua qu’elles ressemblaient à des cristaux, qu’il déposa sur le comptoir comme si de rien n’était. « Je ne te conseille pas de les graver avant d’avoir atteint au moins le rang Émeraude. Elles ne faisaient pas partie de la tradition ancestrale des humains. Je les ai découvertes en étudiant des bêtes mythiques. Mais tu constateras qu’il y a un écart entre ce que le Qi devrait permettre et ce que les arts humains peuvent accomplir. Ces voies comblent cet écart. »
Guan Li resta bouche bée, et Paike déglutit. Cette révélation était d’une importance incompréhensible et d’un caractère hérétique. Elle invalidait tant de théories et traitait le premier empereur de menteur et d’imposteur en démontrant que son système de cultivation n’était pas parfait ; et Père venait de leur annoncer cela sans le moindre avertissement.
« Oh, et gardez ça pour vous, pour le moment. Ce n’est pas très connu. »
Paike, Liming et Guan Li acquiescèrent tous les trois avec gravité.