Chapitre 2 007
Au-dessus de l’auberge en ruine de Sarthal, Veshara écarta les bras pour freiner sa plongée vers Quinlan. L’intention meurtrière de la Reine Zorvanna lui oppressait la poitrine, lui coupant le souffle au moment où la première rangée de lances de Glace jaillit vers elle.
« Attends ! »
Elle fracassa du poing la pointe de la lance la plus proche. Deux autres éclatèrent contre ses avant-bras croisés et les plaquèrent contre son plastron avec une telle force qu’elle en lâcha un grognement.
« Ghh… ! »
Le choc l’envoya tournoyer au-delà de Quinlan. Un mouvement de sa queue lui permit de ramener la ville sous ses pieds, mais les lances de Glace suivirent sa trajectoire. Elle dut en repousser une autre avant qu’elle ne l’atteigne à la gorge.
Le fût brisé tourbillonna vers la rue. Quinlan le fit disparaître avant qu’il n’atteigne les toits, puis descendit à sa suite en glissant sur le vent, tandis que ses compagnes se déployaient autour d’eux.
« D’accord, d’accord ! J’arrête ! »
Veshara lui tendit les mains. Du sang coulait de ses jointures, qu’elle avait enfoncées dans la Glace de Quinlan, et un bleu se formait sous les écailles de son avant-bras. Son sourire n’en reparut pas moins.
« Tu aurais pu me dire que tu étais aussi amusant, Black ! »
« Tu aurais pu demander avant de m’envoyer valser à travers cette foutue auberge. »
« Mais alors, je n’aurais pas vu comment tu t’en sortais contre moi ! »
Quinlan immobilisa la volée suivante entre eux, les pointes braquées sur la poitrine de Veshara. Elle secoua les débris de sa main et l’observa par-dessus les pointes glacées, tandis que ses femmes se rapprochaient de chaque côté.
« On peut redescendre, maintenant ? » demanda-t-elle d’une voix douce et mielleuse, en lorgnant Quinlan entre les lances en suspension. « Je suis venue pour discuter, même si mes actes laissent penser le contraire. »
La pression de sa reine pesait toujours sur elle. Écarter d’une gifle la lance la plus proche ne ferait certainement pas plaisir à Zorvanna.
Oui, oui. Je me tiens bien, ma reine.
Quinlan guida leur descente avec son vent, maintenant les lances de Glace autour de Veshara jusqu’à ce que ses bottes touchent la cour de l’auberge. Les tuiles brisées craquèrent sous son poids. Elle leva les yeux à travers le mur éventré vers la salle à manger qu’ils venaient de quitter.
« Ah. »
Le toit était percé à l’endroit où il l’avait projetée dehors. Au niveau de la cour, un autre trou béait dans le plancher de la salle commune, là où elle l’avait envoyé.
« Ça fait pas mal de dégâts. »
« Tu vas payer. »
« Et si on partageait la facture ? »
« Hors de question. »
« S’il te plaît ? » Veshara joignit les mains sous son menton et le contempla de ses grands yeux suppliants. Le mot lui échappa dans un gémissement doux et tremblant.
« Non. » Le dégoût suintait de la voix de Quinlan ; il n’était pas dupe une seconde du numéro de cette salope. « En fait, tu devrais me payer dix fois plus. »
« Toi ? Pas le propriétaire de l’auberge ? »
« Bien sûr que si. Je vais devoir changer de chambre à cause de toi. »
Elle se retourna vers lui tandis que ses compagnes atterrissaient, puis s’agenouilla devant Quinlan. Sa queue s’enroula autour de ses bottes, ses mains se posèrent bien à plat sur ses cuisses et elle leva son joli visage vers la visière de Quinlan.
« Hé hé… Je me suis un peu emballée. »
« Un peu ? » demanda Ayame.
Veshara adressa un sourire radieux à la petite épéiste.
« Toi aussi, tu t’amusais. Je t’ai vue. »
« J’essayais d’arrêter les ravages d’une folle. »
« Avec un sourire si joyeux~ »
Depuis un balcon de l’autre côté de la rue, une femme saisit sa voisine par la manche.
« C’est bien la capitaine Veshara ? »
« Pourquoi est-elle à genoux ? »
La capitaine leur adressa un petit salut enjoué. Quinlan la regarda achever ses salutations avant qu’elle ne repose la main sur sa cuisse, riant sans la moindre honte.
L’intention meurtrière de Zorvanna finit par s’apaiser. Veshara poussa un soupir de satisfaction et étira ses doigts endoloris sur ses genoux.
Quinlan dissipa la Glace. Il garda son sabre à la main et inspecta ses compagnes : Scar tenait son avant-bras brisé contre elle, et Blossom avait encore du sang au menton.
Cette vue fit monter sa colère. Il avait envie d’effacer le sourire réjoui de la femme-dragon et de lui faire sentir chacun des coups qu’elle leur avait portés.
« Ton bras ? » demanda-t-il à Blossom.
« Sera l’a soigné, Maître. »
Elle remua les doigts pour le lui montrer, puis lança un regard furieux à Veshara par-dessus son épaule.
« La prochaine fois, Blossom lui arrache la queue. »
« Encore faut-il l’attraper, toutou~ »
« Blossom n’est pas un chien ! »
Quinlan tendit la main et essuya du pouce le sang sur le menton de la femme-chien. Elle appuya sa joue contre sa paume, les yeux toujours fixés sur celle qu’elle avait poursuivie dans le ciel.
Il était fier d’elle. On l’avait projetée à travers une pièce, le bras cassé, et elle était aussitôt retournée au combat. Il adorait cette férocité, même si le sang sur son gant lui donnait envie de faire un certain nombre de choses à cette femme-dragon.
Ils avaient quitté Iskaris pour devenir plus forts et affronter des ennemis bien au-dessus de leur niveau. Quinlan voulait que ses femmes livrent ces batailles, qu’elles se mettent à l’épreuve et deviennent les guerrières qu’il savait capables d’être.
Il les protégerait, bien sûr, quoi qu’il arrive. Il se battrait jusqu’à la dernière goutte de son sang avant de laisser l’une d’elles se faire tuer. Mais les voir blessées le rendait furieux, bon sang.
Veshara avait franchi une porte qu’il lui avait ouverte et s’était mise à leur briser des os pour satisfaire sa curiosité. Elle leur avait imposé le combat là où ils mangeaient et dormaient, avant de rire en racontant à quel point elle s’était amusée.
Il avait remarqué qu’elle se retenait avant même que son premier coup ne porte. Elle avait frappé pour neutraliser, visant le bras de Scar, la garde de Blossom et son propre corps cuirassé. Elle avait été assez rapide pour viser leur gorge, et il avait senti assez de sa force pour savoir à quel point les conséquences auraient pu être atroces.
C’était cette retenue qui le poussait à laisser le combat s’achever. Il voulait quand même que cette salope regrette d’avoir franchi cette porte.
« Blossom et Scar auront aussi droit à une indemnisation », déclara Quinlan.
« En plus de tes dix fois les frais pour le dérangement ?! » s’écria Veshara. « Je n’ai jamais accepté ça, au fait !! »
« En plus, évidemment. »
« Le bras de Blossom coûte très cher ! »
« Mais il est déjà guéri ! » s’écria Veshara.
« N-non… !! » Blossom secoua vivement la tête, laissant mollement retomber son bras parfaitement valide.
« Aïe !! »
Veshara fixa Blossom, qui serrait déjà contre sa poitrine son bras soi-disant blessé. La femme-chien comptait manifestement se faire payer.
Quinlan se montrerait peut-être plus compréhensif. Toujours à genoux, Veshara se rapprocha de lui, ses lèvres pulpeuses s’incurvant tandis que sa voix se faisait ronronnante.
« Tu ne pourrais pas être un peu plus gentil avec moi ? Je ne suis qu’une humble garde, je n’ai pas le salaire… »
« Non. »
« Même si je te le demande très gentiment~ ? » Elle étira le dernier mot en avançant sa poitrine généreuse, pour le convaincre.
« Non. »
« Tss. »
Veshara se redressa sur ses talons, un sourire en coin aux lèvres, abandonnant sa voix mielleuse en même temps que toute prétention d’être une pauvre demoiselle sans défense. Elle n’avait visiblement pas apprécié de constater que lui montrer ses seins n’avait pas marché.
« S’il avait accepté, tu aurais retiré ton offre et tu l’aurais traité de pervers », intervint soudain Seraphiel.
« J’ai exactement la même impression ! » acquiesça Kitsara d’un air entendu. « Cette salope ne fait que jouer la comédie. Je parie qu’elle a largement de quoi payer, en plus. »
« … » Veshara lança aux deux femmes un regard profondément offensé. Son irritation dura jusqu’à ce qu’elle se tourne vers Quinlan ; à cet instant, elle s’illumina d’un nouveau sourire ravissant.
« Très bien. Je vais jouer le jeu au lieu de jouer avec vous, alors. »
Quinlan baissa les yeux vers elle. « Ça veut dire que tu arrêtes aussi ton numéro de pauvre petite garde sans défense ? »
« Je suis à genoux, non~ ? » Elle leva vers lui ses jointures écorchées. « Regarde ce que tu m’as fait. »
« Tu n’as toujours pas lancé le moindre sort », cracha Quinlan.
Autour de lui, plusieurs de ses femmes affichaient un sourire en coin. Elles avaient été assez près pour sentir chaque coup de pied et chaque coup de queue. L’entendre le dire à voix haute ne les mettait guère de meilleure humeur.
« Ouais… » soupira Ayame. « C’est une folle sacrément agaçante, mais elle est incroyablement puissante. »
La beauté aux écailles cuivrées l’avait envoyé à travers tout un bâtiment, avait affronté leurs lames à mains nues et s’était relevée de son déluge d’attaques avec quelques bleus et les jointures à peine écorchées. Les sorts qu’elle possédait, quels qu’ils fussent, attendraient un autre jour.
« Oh, ne sois pas comme ça. » Veshara porta la main à sa poitrine, blessée par l’accusation. « Je ne peux lancer aucun sort ! Ma classe n’est composée que de capacités passives. »
« Ouais, et moi je suis une reine d’un autre monde », répliqua Serika, ce qui fit glousser Lucille.
« Bon, d’accord, je me suis effectivement retenue… » Veshara leva les yeux au ciel à l’intention de Serika. En se massant l’épaule meurtrie, elle laissa Quinlan remarquer la coupure superficielle que l’épée de Vex avait laissée sur ses écailles.
« Mais, à ta décharge, tu m’as donné de bonnes raisons de lancer quelques sorts. »
« Hubby, je n’aime pas cette salope. » Vex ne se souciait pas le moins du monde que ladite salope l’entende parfaitement.
« Moi non plus », approuva Quinlan, ses yeux rouges rivés sur la femme toujours à genoux. Lui non plus n’en avait cure.