Chapitre 2 008
« … Quelle ambiance », soupira Veshara. Elle non plus n’y attachait pas grande importance.
Quelle femme distante.
Il rengaina le [Soul Reaper], et Veshara se releva, un grondement joyeux dans la gorge, en époussetant la poussière de brique sur son armure.
« Je savais que tu méritais qu’on s’intéresse à toi quand tu as débarqué de ce navire. Je ne pensais pas que ton nom parviendrait si vite aux oreilles de notre reine, cela dit. »
Plusieurs visages se tournèrent vers elle.
« Déjà… ? » marmonna Ayame.
Quelque part à l’étage, sous les meubles brisés, gisaient les cartes qu’ils avaient étudiées à l’arrivée de la capitaine. Leur résolution de devenir plus forts avant de s’impliquer dans les affaires des dirigeants du continent n’avait pas tenu bien longtemps.
« Elle t’a envoyée ici pour me défier ? » demanda Quinlan.
« Oh, non. » La longue langue serpentine de Veshara se déploya et lui lécha les lèvres avec une satisfaction manifeste. « Je voulais juste satisfaire ma curiosité. »
Bien sûr.
Ayame posa son katana contre son épaule et dévisagea la grande femme avec un intérêt renouvelé.
« Tu es de quel niveau, la peau-écailleuse ? »
Veshara se pencha vers elle en souriant.
« La peau-écailleuse ? Je ne savais pas qu’on en était déjà aux petits surnoms, miss Planche à découper. »
Ayame resserra les doigts autour de la poignée de son katana.
« … Hein ? »
« Ça ne t’a pas plu ? Et si je t’appelais Petite Merveille aux nichons ? »
« D’accord, je l’aime bien », décréta Iris avec un grand sourire devant la mine d’Ayame.
« Moi aussi, je t’aime, Petite Psychopathe déchaînée. » Veshara envoya un baiser à Iris.
« Je retire ce que j’ai dit », décréta Iris en dégainant de nouveau.
« Je t’ai posé une question, connasse. » Ayame n’était pas le moins du monde amusée, elle non plus.
« D’où venez-vous vraiment ? » répliqua Veshara en posant à son tour une question. Elle souriait avec une innocence parfaite tandis que deux beautés aux cheveux noirs se préparaient à procéder à une exécution brutale.
« D’un endroit où les gardes sont mieux élevés. »
« Alors pourquoi ne rentrez-vous pas chez vous ? »
Ayame esquissa malgré elle un sourire. « Pour que tu puisses nous suivre ? »
« Je n’oserais pas. À moins que vous ayez besoin d’une escorte ? »
« La peau-écailleuse sait voler toute seule ? » demanda Blossom. « Ou elle allait continuer à tomber jusqu’à s’écraser dans la rue ? »
« Tu peux disparaître à travers n’importe quoi, toutou ? Ou les murs t’arrêtent ? »
Les oreilles de la femme-chien se rabattirent.
« C’est Blossom qui a demandé la première ! »
Veshara écarta les bras, apparemment ravie de les voir si bien s’entendre.
« Et je me demande d’où vous venez depuis le port. J’attends depuis bien plus longtemps. »
Quinlan enjamba une poutre tombée du toit pour la rejoindre, laissant à ses femmes la place de se rassembler près de lui.
« Qu’est-ce qui a attiré ton attention, au juste ? »
Son regard parcourut son armure avant de remonter vers la lueur rouge de sa visière.
« Tu enlèverais ce casque si je te le demandais gentiment ? »
« Tu répondrais à une question si on te le demandait gentiment ? » ronronna Vex.
« Tu n’as qu’à essayer~ »
« Quel est le niveau de la peau-écailleuse, s’il te plaît ? » demanda aussitôt Blossom.
Veshara éclata de rire, sa lourde queue balayant les fragments de brique tandis qu’elle se penchait vers la femme-chien.
« Oh, toi, je t’aime bien. »
« Ce n’est pas réciproque. »
« Il va falloir que je m’y emploie. »
« Tu pourrais commencer par répondre à Blossom », suggéra la femme-chien.
Veshara se redressa et tendit plutôt la main à Quinlan, tout en continuant de s’adresser à Blossom.
« Peut-être autour d’un verre ? J’aimerais bien m’asseoir avec toi et ton maître. »
« La peau-écailleuse avait une chaise, là-haut. »
« C’était un accident vraiment fâcheux. Ça aurait pu arriver à n’importe qui, en fait. »
« La peau-écailleuse est une vilaine fille. »
« Hein ? »
« Elle refuse d’assumer ses responsabilités. Blossom ne l’aime pas. »
« Bon, d’accord, je te paierai ta rançon, alors ne m’en veux plus, ma jolie~ » Veshara garda une main tendue vers Quinlan et posa l’autre sur son cœur. « Mon pauvre cœur ne le supporterait pas… »
Blossom semblait prête à cracher sur cette femme d’un sans-gêne absolu.
« Soit. » Quinlan laissa sa main tendue en suspens. « Tu peux nous payer maintenant. »
« Maintenant ? »
« Oui. »
« Et si je n’ai pas d’argent sur moi ? »
« Alors tu peux partir. »
Sa main resta tendue entre eux un instant, puis elle la retira en soufflant d’agacement. Veshara décrocha de sa ceinture une bourse en cuir et en défit le cordon. Elle l’observa tandis qu’il fixait l’indemnité de chacune des femmes, puis la sienne.
Blossom tendit la paume. En maugréant, Veshara y déposa des couronnes sombres, et la femme-chien se servit aussitôt de son bras soi-disant blessé pour vérifier la somme.
« Blossom va beaucoup mieux ! »
« Quelle merveille », répliqua la capitaine entre ses dents.
Après que Veshara eut payé Scar et Quinlan, l’aubergiste sortit de l’entrée en ruines à l’appel de ce dernier et accepta ce qui restait dans sa bourse, jetant un regard inquiet au bâtiment.
« Les réparations coûteront plus cher que ça, capitaine… »
« Envoyez-moi le reste de la facture… » grommela Veshara.
Quand l’aubergiste se fut retiré avec l’acompte, la capitaine retourna sa bourse au-dessus de sa paume. Rien n’en tomba.
« Voilà. » Elle la rattacha à sa ceinture. « On peut parler, maintenant ? »
Veshara lui tendit de nouveau la main.
Quinlan la prit, serrant fort ses doigts. « Ça dépend du sujet. »
La pression en retour fit grincer les plaques de son gantelet. Veshara soutint son regard, visiblement ravie.
« Ma compagnie s’apprête à prendre d’assaut une forteresse, aventurier Black. Toi et ton groupe voudriez-vous vous joindre à nous ? »
« Non. »
Quinlan et Black Fang répondirent en même temps. À sa gauche, l’Assassine surveillait Veshara, sa lame-serpent toujours à la main.
La capitaine les regarda tour à tour, gardant son sourire en attendant que quelqu’un éclate de rire.
« Vous n’avez même pas entendu parler de la récompense. Elle est plutôt généreuse… »
« Personne ne t’a rien demandé. » Vex indiqua à Veshara la sortie de la cour. « Allez, ouste. Retourne renifler les caisses au port. »
Une veine palpita sur le front de Veshara. Ses yeux dorés se posèrent sur la femme aux cheveux blancs qui la congédiait.
« Je parle à ton mari, sorcière. »
« Mon mari a dit non, lézarde », répondit Vex en souriant, ravie de voir la veine palpiter sur le front de la femme-dragon.
Quinlan lâcha la main de la capitaine tandis qu’Ayame abaissait son katana de son épaule.
« Tu as cassé les bras de mes femmes, dit-il. Si ta reine demande pourquoi nous avons refusé, tu pourras lui raconter à quel point son émissaire a été convaincante. »
« … Je vous ai donné tant d’argent… »
« Pour les dégâts que tu as causés. Ça ne veut pas dire que je te confierai les arrières de mes femmes. »
Le sourire de la capitaine s’effaça tandis qu’elle contemplait les décombres derrière lui.
« Nous sommes des aventuriers de grade trois, intervint Ayame. Il y a des groupes bien plus forts que vous pourriez engager. »
« Je viens de vous affronter et je sais que vous êtes ce qu’il nous faut. Vos insignes ne me disent pas grand-chose sur vos capacités. »
« Alors pourquoi as-tu passé toute cette conversation à essayer de nous tirer des informations ? » intervint Seraphiel, reprenant l’expression d’une innocence parfaite qu’avait affichée la femme-dragon. « À mon avis, tu passeras toute la mission à essayer d’en apprendre davantage sur nous. »
Quinlan était tout à fait d’accord avec les filles.
Ils ne manquaient pas d’endroits où trouver des adversaires puissants. Suivre Veshara en territoire inconnu lui donnerait beaucoup trop de contrôle sur les lieux où sa famille se battrait et sur ceux qui se tiendraient derrière elle.
Tout ce qu’elle voulait apprendre sur eux, elle pouvait continuer à se le demander depuis l’autre côté de Sarthal.
« Il va falloir que tu engages quelqu’un d’autre », lui dit-il.
Veshara jeta un regard à Black Fang, puis à son casque fermé.
« Très bien. Pour ce que ça vaut, je vous présente mes excuses. L’ennui et la curiosité ont pris le dessus. »
« Excuses acceptées. »
Une lueur d’espoir brilla aussitôt dans les yeux de la femme-dragon. « Alors… »
« Non. »
« … Tss. » Elle se tourna vers l’entrée de la cour, mais s’arrêta pour regarder Seraphiel en penchant la tête.
« Au fait… »
La guérisseuse leva les yeux vers elle.
Veshara désigna le bras que Scar tenait contre son flanc, un sourire naissant sur ses lèvres.
« Pourquoi ne l’as-tu pas soignée ? »