Chapitre 1 999
Une semaine s’était écoulée depuis le retour de l’aventurier Black des ruines du sud, et les femmes de la Guilde de Sarthal n’avaient toujours pas épuisé les sujets de conversation à son propos et à celui de ses compagnons.
« Les Lys Écarlates sont reparties. »
« Déjà ? Elles étaient là ce matin ! »
« Elles ont touché leur récompense, demandé s’il y avait quelque chose de plus corsé, puis elles sont parties. J’ai entendu Lilith se plaindre que le trajet avait duré plus longtemps que le combat. »
L’aventurière aux cheveux courts se pencha par-dessus la table en baissant sa chope. Elle avait choisi cette place parce qu’elle faisait face à la fois au comptoir et à l’entrée, ce qui lui offrait une vue imprenable sur tout ce qui valait la peine d’être commenté.
Son propre contrat gisait sous sa chope, oublié. Son loyer ne serait à payer que dans trois semaines.
« Ce sont ses gardes du corps, rappela-t-elle à ses compagnes. Imaginez donc de quoi il a besoin d’être protégé. »
« De ses femmes ? »
La table entière éclata de rire.
« Enfin, vous imaginez ce que Kitsara peut bien faire derrière des portes closes ? Vu le peu de pudeur qu’elle a déjà en public ? »
« C’est peut-être une sacrée garce, mais crois-moi, les plus discrètes sont les pires. Je parie que Kaelira est une vraie déchaînée au lit. »
« Elle ? La plus innocente de toutes ? Je dirais plutôt que c’est cette femme terrifiante, Black Fang, qui le chevauche chaque nuit jusqu’à le réduire à l’état de squelette. »
L’une d’elles se pencha alors. « En fait, j’ai entendu dire qu’elle ne… tu vois ? »
« Qu’elle ne se fait pas prendre par derrière ? »
« … Ouais. Elle et l’autre brune flippante. »
« Ayame ? »
« Nan, cette garce le dévore chaque nuit. Je parle de celle aux yeux rouges, Iris. »
« Hmm… C’est vrai que ça se tient. Elle est plutôt distante et effrayante. »
« Mais attends, comment tu sais tout ça ? »
« J’ai dépensé les gains de ma dernière quête pour louer une chambre dans leur auberge. Ces deux-là ne dorment même pas dans la même chambre que lui. Pareil pour les gardes du corps. »
Sa voisine s’étrangla avec sa boisson. Pendant qu’elle toussait, la femme se pencha encore davantage par-dessus la table, de plus en plus passionnée par son sujet.
« Bon sang, pourquoi il ne se tape pas ces gardes du corps sexy ? Je suis une femme et pourtant, je ferais à Lilith des choses que je ne peux même pas expliquer sans ruiner ma réputation. »
« Quelle réputation ? Tu es une commère de merde qui dépense son argent dans tout sauf dans sa carrière. »
« Hein ? C’est pas du tout l’image que je donne. »
Plusieurs regards blasés accueillirent ses paroles.
« Enfin bref, tu peux oublier tes fantasmes. Cette femme te briserait la nuque d’un doigt si tu tentais quoi que ce soit. »
« Sans blague. Je suis pas une violeuse. Je voulais dire, si elle était d’accord. »
« Pourquoi elle le serait ? »
« T’es idiote ou quoi ? »
« Non. »
La femme qui avait loué la chambre posa sa boisson pour libérer ses deux mains et défendre son point de vue.
« On pourrait s’y tromper. Écoutez. Elle dirige un groupe d’aventurières. Elle sert un homme comme le seigneur Black, mais garde ses distances avec lui comme une professionnelle, alors qu’elle se montre très joueuse avec ses coéquipières. Les Lys. Franchement, si j’ai jamais entendu un nom de groupe de lesbiennes, c’est bien celui-là. »
« … Ça n’a aucun sens. Elle serait lesbienne parce qu’elle couche pas avec son patron, qu’elle part à l’aventure avec ses amies et que son groupe porte un nom féminin ? Reviens sur terre, espèce de pute. T’as sucé trop de bites avant de devenir aventurière. »
« Au moins, c’était mieux payé… »
Au comptoir, une autre aventurière venait de toucher sa récompense. Elle s’approcha, apparemment prête à remettre à plus tard sa recherche d’un deuxième emploi.
« Elles sont revenues ? »
« Les Lys ? Ouais, elles sont parties il y a un moment. »
« Je parlais du seigneur Black. »
« Pas encore. »
« Ah. »
Elle tira une chaise.
« T’as pas autre chose à faire ? » demanda la femme aux cheveux courts, son sourire s’élargissant.
« Je me repose. L’aventure, c’est épuisant. »
« T’as livré un colis à l’autre bout du quartier, pauvre conne. »
« Et maintenant, je me repose, pauvre conne. »
La porte s’ouvrit derrière elle.
Depuis sa place idéale, l’aventurière aux cheveux courts aperçut d’abord le casque noir, dont les yeux rouges balayèrent la salle tandis que Quinlan entrait. Sous la table, elle attrapa la manche de son amie et la serra assez fort pour interrompre sa gorgée.
« Mm ?! »
« Il est là. »
La nouvelle venue pivota sur sa chaise.
« S-Seigneur Bla- ! »
Une main se plaqua sur sa bouche. Sa voisine la tira en arrière contre la table, tout en adressant un sourire débordant d’enthousiasme à l’entrée.
« Tu pourrais essayer d’être un peu moins évidente ?! » siffla-t-elle.
« Mmmph ! »
« On parlait normalement. De travail. »
L’aventurière aux cheveux courts souleva précipitamment sa chope du contrat. À côté d’elle, une autre aventurière tenta de remettre ses cheveux en place en se regardant dans une cuillère, renonça, puis se redressa si vivement que ses seins menacèrent de sortir de son décolleté.
Jusqu’à son arrivée, elles avaient gardé un calme parfait.
À présent, il traversait la salle dans leur direction, grand et large dans son armure ridicule, suivi de la belle elfe et de la Renarde. D’autres de ses femmes marchaient derrière eux, discutant entre elles comme si c’était un après-midi tout à fait ordinaire.
« Mesdames. » Quinlan inclina son casque vers leur table.
« Bon après-midi ! »
« Ravie de vous revoir~ »
« Mmmph !! »
Sa voisine retira la main de la bouche de la nouvelle venue.
« Bonjour », couina celle-ci.
Les longues oreilles de Sera frémirent. Sous son sourire amusé, elle retint un rire tandis que Kitsara promenait sur la table un regard entendu.
Plusieurs femmes trouvèrent soudain une bonne raison d’examiner leur boisson.
Puis Marielle apparut derrière Quinlan, le dossier du contrat serré contre sa poitrine.
« Oh, la connasse est là aussi », marmonna quelqu’un.
La Mage l’entendit. Bien sûr qu’elle l’entendit. Ces femmes ne s’étaient jamais donné la peine de baisser la voix pour elle, et apparemment, elles n’allaient pas commencer aujourd’hui.
Elle suivit Black au-delà de la table, son insigne de grade trois captant la lumière contre sa robe. C’était encore la chose la plus utile qu’elle apportait à leurs expéditions.
Son groupe pouvait tuer les monstres. Son inscription à la Guilde leur permettait d’accepter les contrats.
Depuis une semaine, Andre et elle fournissaient le chef d’équipe qualifié exigé par la Guilde, leurs noms figurant en tête des formulaires, devant ceux d’Unbound. Ensuite, Black décidait de leur destination, des créatures qu’ils affrontaient et du moment où ils rentraient.
« Elle s’est trouvé de jolies amies », murmura la femme aux cheveux courts en regardant Marielle suivre Quinlan jusqu’au comptoir.
« Des amies ? Regarde-la. Elle porte ses papiers. Cette garce hautaine s’est fait domestiquer et transformer en secrétaire en trois jours. »
« Pour la moitié de la récompense, moi aussi, je porterais ses papiers. Putain, je me mettrais même à genoux pour… »
« Tiens-toi, espèce d’idiote ! Il peut t’entendre ! »
« … » Son expression indiqua à ses amies qu’elle n’avait pas vraiment regretté d’avoir parlé aussi fort.
« … T’as quitté le bordel, mais le bordel ne t’a jamais quittée, hein… »
La femme haussa simplement les épaules. « Aventure, sexe… Au fond, on vend toutes notre corps pour de l’argent, non ? »
« La garce se met à philosopher, maintenant… »
Pendant que le chœur de commères professionnelles continuait de jacasser, Marielle avait envie de se retourner et de mettre le feu à toute leur table.
La moitié de la récompense ? Elle ?
Ce sale esclavagiste prend tout, bande d’ignorantes !
Elle avait le droit de sourire quand le greffier lui remettait l’argent après chaque quête accomplie, puis, dès qu’ils échappaient aux regards indiscrets, son argent finissait vite dans la paume du salaud.
La veille, il avait même emprunté de l’argent en prenant sa liberté pour garantie.
Elle.
Marielle s’était tenue devant le prêteur pendant que Black discutait de la valeur d’une Mage de haut niveau. Ce salaud avait largement les moyens. Elle savait qu’il avait largement les moyens. Et il avait fait ça en la regardant droit dans les yeux.
« Avec toutes ces quêtes réussies à son actif, soupira une femme derrière elle, le seigneur Black fait le travail et elle est payée à ne rien faire. Il y en a qui ont de la chance. »
Je vais te tuer.
Marielle serra plus fort le dossier.
Si je réussis un jour à me tirer de là, je reviendrai m’occuper de cette putain de table.
« Bon retour, aventurier Black ! »
Le greffier souriait déjà quand Quinlan arriva. Lors de sa première visite, il lui avait fallu lutter pour tenir son stylo ; aujourd’hui, elle en prit un avec un plaisir manifeste.
« Déjà terminé ? »
« Tout ce que le client avait demandé. Marielle a la confirmation. »
À l’évocation de son nom, la Mage posa le dossier sur le comptoir. Le greffier l’ouvrit, compara la signature du client à celle du contrat, puis laissa échapper un petit son satisfait.
« Parfait. On m’a dit que la route devenait impraticable. »
« Elle devrait être bien moins dangereuse, à présent. »
« J’en suis sûre. »
Elle le pensait vraiment. La meilleure chose, quand on voyait son casque approcher du comptoir, c’était de pouvoir désormais se réjouir de la conversation à venir.
Le travail serait terminé. Le client serait satisfait. Personne ne réclamerait le paiement intégral pour une créature qu’ils n’avaient pas tuée ni ne passerait une demi-heure à expliquer pourquoi la disparition des provisions était, d’une manière ou d’une autre, la faute de la Guilde.
Avec Black, elle vérifiait les documents et le payait. Puis il la remerciait et partait chercher d’autres contrats.
Malgré la terreur de ce premier après-midi, elle s’était terriblement attachée à cet homme et à toute l’équipe d’Unbound.
Sarthal aurait bien besoin de davantage d’aventuriers comme eux.
« Votre récompense sera prête dans un instant. » Elle jeta un regard aux compagnons de Quinlan, son sourire devenant difficile à contenir. « Mais d’abord, j’ai quelque chose pour vous tous. »
Elle sortit de sous le comptoir un plateau d’insignes d’identification.
« La branche a approuvé la promotion d’Unbound. Tous les membres inscrits sont désormais de grade trois. »
« Trois ?! »
La femme qu’on avait fait taire à la table se leva d’un bond. Sa voisine tendit de nouveau la main vers elle, puis oublia son geste lorsque le greffier tourna le plateau vers Quinlan.
Le chiffre était bien visible sur chaque insigne.
« Ils ont sauté le grade deux ?! »
« Tous, sans exception ? »
« Eh bien, évidemment ! » La propriétaire du contrat oublié se mit à applaudir. « Tu t’attendais à ce que le seigneur Black passe encore une semaine à ramasser des herbes ? »
« J’ai passé des années à ramasser des herbes ! »
« Oui, ma chère. Ça se voyait. »
Les rires et les applaudissements se propagèrent dans la salle, tandis que les femmes près du comptoir se pressaient pour mieux voir.
« Putain de garces… Et lui, il n’a jamais ramassé la moindre herbe… Il massacrait des monstres dès la première quête ! »
« Exactement. »
« Pff !! »