Chapitre 1 993
Le cri d’Andre la suivit dans sa chute, mais Quinlan la retint. Sa tête s’affaissa dans sa poigne, le menton de travers sous une joue ravagée. Le souffle qui lui sortait de la bouche gargouillait dans le sang.
Le [Subjugation] silencieux de Quinlan l’atteignit à son tour.
Marielle convulsa dans sa main. Au milieu des décombres de la douleur, elle sentit le lien se refermer en elle et tenta de résister, mais tout ce qui s’échappa de sa bouche fracassée fut un râle humide et terrifié.
Le sort prit effet. Quinlan regarda sa résistance vacillante céder, puis la déposa au sol, sous les traînées de sang qui maculaient le mur.
« Seraphiel. »
« Laisse-moi faire. »
Brise-Aube s’accroupit près de Marielle, une [Lumière guérisseuse] se rassemblant sous sa paume. Tandis que sa magie arrêtait l’hémorragie dans la tête et la gorge de la Mage, les respirations gargouillantes se muèrent en de rauques bouffées d’air.
Sous la lumière, les os fracturés reprirent leur place. Sa bouche restait ouverte autour de chicots brisés.
À côté d’elles, Andre se débattait contre la barrière d’Aurora, jusqu’à faire trembler son bras blessé. Ses yeux ne quittaient pas le visage de sa femme, suivant chacun de ses souffles ténus.
Quinlan s’accroupit devant lui.
« Ta femme est une ordure irrécupérable, et tu étais prêt à faire du mal aux miennes aussi. Mais je peux respecter un homme qui reste aux côtés de sa femme, même si elle mérite le pire. »
Andre leva les yeux vers le sang sur le gantelet de Quinlan.
« Alors je te le demande : acceptes-tu mon [Subjugation], ou faut-il s’y prendre par la manière forte ? »
Son regard revint à Marielle, immobile sous la main de Seraphiel. Il ne pouvait même pas l’atteindre d’ici. Il avait perdu son épée, son bras était en miettes et l’homme devant lui venait de détruire tout ce qu’ils étaient venus examiner.
« Je l’accepte, murmura-t-il. Je t’en prie… laisse-moi rester avec elle. »
Quinlan lui envoya le lien. Lorsqu’Andre le sentit chercher à pénétrer en lui, il s’y abandonna, frissonnant tandis que le sort prenait sa place.
Ce ne fut qu’une fois les deux liens bien ancrés qu’Aurora dissipa la barrière autour d’Andre. Il se traîna jusqu’à Marielle et tenta de la rassurer.
Seraphiel retira sa main lumineuse. Au contact de son mari, l’œil de Marielle, moins enflé, s’agita et le distingua à travers le voile qui l’embrumait tandis qu’il déposait doucement sa tête sur ses genoux. Elle essaya de lever vers lui sa main blessée, puis la laissa retomber dans un cri étouffé.
Derrière Quinlan, Serika souleva Celia, toujours inconsciente, dans ses bras. La lanterne nettoyée de la jeune fille se balançait contre son sac.
Quinlan tourna alors les yeux vers la reine, à l’autre bout du balcon.
Ses yeux restants se fixèrent sur lui. Quand il se mit à avancer vers elle, le rebord sous sa prison s’élargit à sa volonté et la roche qui lui enserrait l’abdomen se desserra. Son collier se désagrégea en dernier, ses fragments se déversant entre ses pièces buccales brisées.
Andre serra Marielle contre lui tandis que l’énorme créature dépliait les pattes qui lui restaient. Elle tressaillit à son mouvement soudain, son visage brisé se détournant contre ses vêtements tachés de sang.
La reine regarda Quinlan faire un pas de plus, puis se coucha précautionneusement sur le flanc.
« Kuuu… »
Son abdomen blessé accrocha le rebord. Un sifflement ténu lui échappa quand elle le dégagea, tâtonnant du bout des pattes pour trouver un appui tandis qu’elle roulait davantage sur le côté. Lorsque Quinlan atteignit le rebord élargi, elle était couchée sur le dos.
Au-dessus de son ventre pâle, ses pattes crochues se replièrent. L’une d’elles se tendit vers lui quand son ombre tomba sur son ventre, puis se replia à la hâte pour ne pas le gêner.
De son seul œil ouvert, Marielle aperçut le ventre exposé de la reine au-delà du bras d’Andre. Lever la tête lui arracha une douleur qui traversa son visage ravagé, mais elle continua de fixer le monstre qui avait résisté à leurs sorts et choisi de la dévorer vivante.
Quinlan passa entre ses pattes repliées et posa la paume sur une partie intacte de son ventre. Elle trembla à son contact, ses pièces buccales abîmées s’agitant dans un léger cliquetis humide.
Il commença à lui caresser le ventre.
« Qui est une gentille fille ? »
Le cliquetis s’interrompit. Sous sa main, la reine se figea, raide de douleur, tandis qu’un léger râle s’échappait de la fente derrière ses crocs brisés.
« …Moi… »
Quinlan eut un petit rire et lui donna une nouvelle tape satisfaite.
« Rosie va t’adorer. »
Quand il cessa de lui caresser le ventre, la reine tendit vers sa main une patte tremblante.
« Moi… gentille. Avoir… objets brillants… »
« Ah oui ? »
« Or… armes. Cachés… plus loin. Tout donner… Toi… doux ? »
Quinlan eut un petit rire. « Je suis toujours doux avec mes sujets fidèles. Où se trouve ton offrande ? »
Sa patte désigna une galerie supérieure encore intacte. À la volonté de Quinlan, le balcon se détacha de son contrefort et s’éleva vers elle, emportant avec lui le rebord où reposait la reine. Aurora protégea les captifs secourus sous son bouclier, tandis qu’Andre gardait Marielle contre sa poitrine pendant l’ascension.
Une fois la plateforme raccordée au sol de la galerie, la reine se redressa avec peine et cliqueta en direction d’un passage latéral scellé. De faibles grattements lui répondirent de l’autre côté.
« Autres… enfants. Ils apportent. »
Quinlan ouvrit le bouchon de terre qu’il avait enfoncé dans le passage. Derrière, le tunnel n’avait pas été touché par la coulée de magma.
Une araignée géante passa la tête, puis s’accroupit au commandement strident de sa mère. D’autres se retirèrent dans les tunnels plus profonds, avant de revenir avec des paquets de soie et des sacs abîmés coincés entre leurs crocs.
Un sac déchiré répandit de l’argent sur le dallage.
« Là-bas. » Quinlan désigna l’espace près de la reine. « Et tu peux aussi ramasser ça. »
La géante hésita. Les cliquetis de sa mère s’aiguisèrent ; elle suivit alors le geste de Quinlan et déposa son paquet, avant de repartir ramasser les pièces éparpillées.
Marielle se souilla dans les bras d’Andre.
Elle sentit la chaleur de l’ordure se répandre dans son pantalon, mais ne put détacher les yeux du monstre qui ramassait de l’argent aux pieds de l’aventurier Black. Une créature pareille avait replié le bouclier de son mari autour de son bras. À présent, elle rapportait des trésors à une recrue de grade un.
Les monstres ne faisaient pas ça. Même quand un combat tournait mal, ils s’enfuyaient ou tentaient de vous tuer. Ils n’attendaient pas poliment qu’on examine leurs offrandes.
Quinlan éloigna d’un geste une autre araignée des blessés. À l’avertissement sifflant de la reine, elle recula et s’installa près du butin.
« Bien joué », félicita Quinlan en tapotant encore la reine. « Tu peux les garder ici pendant que je termine ? »
« Oui… Ici. Rester… »
Au cliquetis de la reine, sa couvée se massa de nouveau dans le passage latéral, laissant les richesses sur le sol de la galerie. Quinlan se tourna vers le nid en fusion, en contrebas.
« Quin, et les passages d’entrée ? » demanda Aurora.
« Je les laisse tels quels. Ceux qui descendront pourront voir où les ruines se sont effondrées. »
Andre regarda la lueur rouge s’éteindre tandis que Quinlan attirait le magma dans les chambres les plus basses et le refroidissait avec sa Glace. À travers les craquements de la surface qui durcissait, les cliquetis de la reine maintenaient ses enfants à distance des humains qui se tenaient près d’elle.
Seul le moignon du pont restait reconnaissable en contrebas. Andre tressaillit quand Quinlan l’arracha au mur, entraînant les chambres dévastées dans sa chute jusqu’à ce que les décombres ensevelissent le Champ de bataille.
Comme ça, toutes les preuves… envolées. Remplacées.
Là où il se souvenait du nid, la magie de terre de Quinlan comprima les décombres autour des piliers porteurs et combla le vide. Une fois la vapeur dissipée, Quinlan scella aussi l’évent.
Une pente irrégulière de maçonnerie brisée dissimula les coupes lisses de ses sorts, et Quinlan ouvrit un passage entre leur galerie et le couloir qu’ils avaient exploré.
« Voilà. On y retourne ? »
Marielle leva les yeux vers le sourire cramoisi.
Mais qu’est-ce qu’il était, putain ?
Elle avait été si sûre qu’un visage d’homme se cachait sous ce casque, et pourtant, elle ne l’avait jamais vu. Il l’avait laissée le traiter d’idiot toute la matinée, tout en dissimulant sa véritable nature.
« Andre… Un… monstre… »
Les mots râpèrent sa bouche abîmée. Il se pencha vers elle pour l’entendre, la tenant contre sa poitrine.
« Je sais. »
« Non… Sous… armure… »
Elle n’arrivait pas à prononcer les mots assez vite pour avertir son mari. La reine reconnaissait ce qui se cachait sous cette armure, et ses enfants lui obéissaient. Combien de gens étaient passés près de Black sans savoir ce qui se tenait à leurs côtés ?
Andre passa du visage ravagé de sa femme au casque de Black. Son bras se resserra autour d’elle.
« Pas… humain… » râpa-t-elle.