Chapitre 1 983
« Tu peux toujours essayer. »
Les oreilles de Kitsara se dressèrent, intéressées.
« Hmm… »
De l’autre côté du ruisseau, leur cheffe d’expédition examinait son reflet dans l’eau immobile. Elle toucha son diadème, remit une boucle en place, puis revint trouver Celia en train de disposer des bols sur un linge propre.
« Sans ces feuilles, pour moi. »
La jeune fille s’immobilisa, la louche à la main.
« Je suis désolée, elles sont déjà dans le bouillon. »
« Alors, enlève-les. »
Celia tendit la main vers une cuillère, mais Lucille attrapa le bol avant qu’elle ait pu commencer à en retirer les feuilles.
« Je prends celui-là, ma belle. Ça sent très bon. »
« Merci… »
« Je suis sûre que Marielle saura se débrouiller avec les feuilles dans le sien. »
« Je ne vous ai rien demandé. »
Lucille sourit à la Mage au-dessus de son bol fumant.
« Je vous ai parfaitement entendue. »
Celia apporta sa portion à Quinlan. Elle avait calé une tranche de pain contre le bord du bol et glissé un linge dessous pour qu’il puisse le prendre sans se brûler les doigts.
Avec ses gantelets, cette précaution était parfaitement inutile, mais il l’apprécia tout de même.
« Merci. »
Il se tourna vers le surplomb avant de relever sa visière, dissimulant son visage aux autres. Kaelira s’installa près de son épaule libre, son propre bol à la main.
De l’autre côté du feu, Marielle se pencha pour regarder derrière le forgeron. Kaelira se rapprocha de Quinlan, bouchant proprement l’ouverture.
La Mage se pencha de l’autre côté.
Kaelira lui tourna complètement le dos et leva sa cuillère, laissant Marielle face à son armure.
<Cette salope commence à me taper sur les nerfs.>
<Patience. Encore un peu.>
<Ouais…>
« Ce n’est qu’un plat tout simple, dit Celia. Je ne savais pas ce que vous aimiez, alors… »
Blossom poussa un petit cri de joie, la bouche pleine.
Celia se tourna vers elle si vite que la louche lui cogna la hanche.
« C’est bon ? »
« C’est délicieux ! »
Le soulagement sur le visage de la jeune fille poussa Quinlan à goûter le bouillon. Il était chaud et savoureux, avec assez de légumes fondants pour en faire un vrai repas.
« Elle a raison. »
Celia se redressa un peu. « Il y en a encore si vous en voulez. »
« Blossom en veut ! »
« Quand tout le monde aura été servi », rappela Ayame à la femme-chien en entrouvrant un œil.
« Blossom le sait ! Elle garde sa place ! »
Même Andre sourit. Marielle mangea sa portion, les feuilles qui lui déplaisaient soigneusement regroupées sur un côté du bol.
Quinlan rabattit sa visière avant de rendre son bol vide à Celia. Elle le joignit aux autres plats et les récurra en aval de l’endroit où elle avait puisé l’eau de cuisson. Elle lava la marmite, en essuya les poignées, puis étendit les linges sur une pierre ensoleillée.
Serika jeta un coup d’œil au bol intact de la jeune fille.
« Celia. Ton déjeuner refroidit. »
« Je vais juste finir— »
« Tu ne veux pas manger d’abord ? Nous aussi, on se repose. »
La jeune fille la regarda, puis observa le bol qui l’attendait. Elle finit par s’asseoir à côté d’elle, un sourire timide aux lèvres.
Après avoir mangé, Celia essuya la boue sur le boîtier de la lanterne et en retira les gravillons coincés dans l’attache. Elle tendit le linge humide à Kaelira, qui vérifiait les sangles de son armure, puis l’aida à nettoyer la poussière accumulée sur les boucles.
Quinlan la regarda ranger toutes ses affaires seulement une fois qu’elles eurent séché. Elle les avait nourris, avait tout nettoyé et vérifiait déjà que rien ne risquait de se détacher au cours de la prochaine ascension.
« Tu t’inquiétais de devoir mériter ta place, lui dit-il en rangeant de nouveau les ustensiles de cuisine. Tu penses t’en sortir comment ? »
Celia jeta un coup d’œil à la marmite vide, juste avant qu’elle ne disparaisse.
« Je… J’espère que ça va ? »
« Très bien. »
Elle garda son sourire en reprenant la route avec eux.
…
La première araignée sortit d’une crevasse bordant le chemin de reconnaissance, traînant derrière elle un animal prisonnier de sa toile.
« Là ! » cria Blossom.
Andre leva son bouclier tandis que la créature lâchait son repas. Son corps était aussi large que le chemin, et ses pattes avant crochues faisaient jaillir des étincelles en raclant la roche à nu.
D’autres pattes se déplièrent dans la crevasse, derrière elle.
Celia chercha maladroitement une flèche. Serika lui saisit le poignet avant qu’elle puisse décocher par-dessus le dos de Lucille, puis la guida vers un espace dégagé derrière elles.
« D’ici. Il te faut de la place pour bander ton arc. »
Marielle récitait déjà son incantation.
« [Renforcement du bouclier] ! » lança Andre en prenant appui, tandis qu’un éclat argenté se répandait sur le métal fixé à son bras.
L’araignée fracassa son bouclier renforcé, projetant des graviers autour de ses bottes. Andre le poussa vers le haut et força les pattes crochues à s’écarter.
« Maintenant ! »
« [Boule de feu] ! »
Marielle tendit son bâton et envoya le sort à travers l’ouverture qu’il avait créée.
La créature poussa un hurlement lorsque le sort de Marielle explosa sous son corps soulevé. Les flammes jaillirent de la crevasse derrière elle, et les formes agglutinées à l’entrée se convulsèrent les unes contre les autres avant de disparaître dans les profondeurs.
Andre poussa la carcasse en feu hors du chemin.
« Il y en a d’autres ? » demanda-t-il à Blossom.
Elle renifla, puis désigna une fissure au-dessus de la crevasse.
« Il y en a une qui est montée là-haut. »
Marielle suivit le doigt de Blossom de la pointe de son bâton, déjà en train de réciter la prochaine incantation.
« [Lance de flammes] ! »
Une étroite lance de feu transperça l’araignée avant qu’elle ait pu faire passer son abdomen. Ses restes enflammés dévalèrent la pente en rebondissant, frôlant la flèche que Celia avait encochée.
« Voilà, dit la Mage en abaissant son bâton. C’est comme ça qu’on fait avancer une expédition. »
Elle regarda Quinlan droit dans les yeux.
« Vous pouvez ranger vos armes. »
Il baissa les yeux vers ses mains vides.
« Peut-être que maintenant, vous prendrez ça au sérieux », marmonna Marielle avant de toucher la rune de refroidissement de son diadème, tandis qu’Andre vérifiait son bouclier.
Sa robe bleue frôla ses jambes lorsqu’elle passa devant la crevasse calcinée. Elle prit soin d’en soulever l’ourlet, bien qu’il ne touchât déjà pas le sol.
Quinlan s’accroupit près de l’araignée morte. Le feu avait pénétré par le dessous, plus tendre, laissant intacte la carapace supérieure. Il appuya le pouce contre l’une de ses arêtes tandis qu’Aurora examinait les crochets.
<Elles travaillent plutôt bien ensemble, observa Serika. Enfin, compte tenu des circonstances.>
<Elles approchent toutes les deux du niveau cent, répliqua Ayame. J’aurais honte de me vanter d’avoir tué ces bestioles.>
Leur coordination était bonne, mais Quinlan n’avait rien vu qui justifiât son arrogance.
« Black ! » appela Marielle depuis un peu plus loin sur le chemin. « Tu viens ou il faut que je t’explique où poser les pieds ? »
Aurora tenait une fiole sous l’un des crochets tandis que Black Fang pressait la poche à venin à travers les pièces buccales fendues.
« Nous avons un antivenin, dit Marielle.
— Un antivenin médiocre.
— Oui, et j’aimerais atteindre les ruines avant la nuit. »
Aurora boucha la fiole et se releva. « Alors, tu peux courir devant. »
« Quoi ?! Je n’en reviens pas ! J’aurai tant de choses à raconter à la guilde en rentrant… » Marielle grommela en s’éloignant d’un pas rageur.
Quinlan attendit près d’Aurora qu’elle ait rangé la fiole, puis se releva et épousseta son gantelet. Derrière Marielle, Andre avait de nouveau déplié la carte.
Le chemin de reconnaissance s’achevait au pied d’une colline fendue par une vieille arche de pierre. Au-delà, des pavés brisés s’enfonçaient dans les ténèbres, et de pâles fils reliaient les blocs usés.
Celia passa devant Quinlan pour regarder à l’intérieur.
« C’est là qu’ils sont allés. »
Sa main se referma sur la sangle des notes d’expédition de son père. Seraphiel s’arrêta à côté d’elle pendant que Kaelira ouvrait le volet de la lanterne.
Sa lumière éclaira une volée de marches usées et un gant de cuir déchiré, pris dans les toiles en contrebas.
Andre déploya la carte contre l’arche tandis que Celia cherchait la page correspondante dans ses notes. Le parcours souterrain se poursuivait sur plusieurs feuilles, des passages bifurquant vers des espaces laissés vierges à leurs extrémités.
« Ça s’étend sur quelle distance ? » demanda Serika.