Chapitre 1 976
Quinlan regarda Celia se relever du sol de la Guilde des aventuriers de Sarthal, une main plaquée sur le nez.
« Je vais bien ! Ne partez pas, je vous en prie ! »
L’archère qui interrogeait Blossom s’avança depuis le comptoir, mais Lucille atteignit Celia la première. Les femmes qui s’étaient trouvées près des panneaux de contrats étaient restées pour assister aux négociations, oubliant apparemment leurs propres projets pour l’après-midi.
« Nous ne nous sommes même pas encore présentées, ma belle. » Lucille lui tendit la main tandis que Quinlan se baissait pour ramasser les flèches éparpillées — avec ses mains, pour une fois, plutôt qu’avec la magie.
« Regardez-le, murmura l’archère à sa voisine. Il ramasse ses flèches après ce qu’il a fait à Harl… »
« Apparemment, il suffit de ne pas être une connasse pour ne rien avoir à craindre », répondit son amie par-dessus le bord de sa chope.
L’archère ricana tandis que Quinlan ramassait la dernière flèche.
Celia accepta l’aide de Lucille, puis se hâta de récupérer son arc. Quand elle se retourna, Quinlan lui tendait les flèches.
« Ah… Merci. La porte… Je ne l’avais pas vue… »
Elle renonça à s’expliquer et rangea les flèches dans son carquois avant de suivre Lucille jusqu’au comptoir. Sa tresse châtain clair était nouée par un ruban vert, et des mèches folles collaient à ses joues écarlates.
Quinlan lui donnait une vingtaine d’années, à en juger par son apparence. Elle portait un manteau de voyage pratique, dont les coudes avaient été récemment rapiécés, et ses doigts, qui serraient son arc, étaient bandés là où la corde les avait écorchés.
« V-vous êtes intéressés ? »
« Nous avons des questions », lança Marielle d’un ton renfrogné. Contrairement à Quinlan et à sa bande, cette femme ne trouvait visiblement pas l’entrée de Celia amusante.
« O-oui, bien sûr ! Je vous dirai tout ce que je peux ! Merci de vous pencher sur l’affaire. »
Son regard parcourut les femmes avant de s’arrêter sur le casque de Quinlan. Elle se tourna vers la greffière, qui désigna l’avis posé sur le comptoir.
Seraphiel s’approcha du comptoir pour laisser à Celia la place d’y déposer ses affaires.
« L’avis dit que quelqu’un est revenu. Cette personne se trouve à Sarthal ? »
« Mon père. Edric. Il est chez nous. »
« Pourriez-vous nous raconter ce qui lui est arrivé ? »
Celia posa sa sacoche sur le comptoir. Plusieurs feuilles pliées dépassaient de sa poche intérieure, toutes couvertes de notes serrées.
« Il est parti avec une expédition explorer des ruines sous les collines. Ils cartographiaient les passages souterrains. Il existe des cartes plus anciennes, mais certaines parties… ne correspondent plus. Ils voulaient savoir quels itinéraires étaient encore praticables. »
Elle s’interrompit pour s’humecter les lèvres.
« On l’a retrouvé près de l’entrée. Il était gravement blessé. Ses jambes et ses mains… On l’a ramené, et les guérisseurs ont réparé tout ce qu’ils pouvaient. Il marche, maintenant. Il peut tenir une tasse. »
Ses doigts se crispèrent sur les feuilles.
« Mais parfois, il ne sait plus où il est. Il dit des choses, mais… je n’arrive pas à comprendre ce qu’il essaie de me raconter. »
Le visage de Seraphiel s’adoucit.
« Quelqu’un d’autre est revenu ? »
Celia secoua la tête à l’intention de l’elfe.
« Ils n’ont retrouvé personne. J’ai tout noté là-dedans. L’itinéraire qu’il a suivi, les noms, ce qu’il avait emporté. Si quelque chose, là-dessous, lui a fait ça, peut-être que… »
Elle essaya d’achever sa phrase, sans y parvenir.
Lucille posa la main près de la sacoche.
« Tu veux qu’on découvre ce qui lui est arrivé, pour que quelqu’un puisse l’aider. »
« Oui. Je vous en prie. »
Avec l’accord de Celia, Aurora commença à lire les notes sur les soins prodigués à son père. Marielle, elle, ramena le contrat vers elle et examina les modalités de paiement.
« Les fonds ont été déposés ? »
« Les trois cents couronnes, confirma la greffière. Trente peuvent être débloquées pour les provisions à la signature. Les deux cent soixante-dix restantes seront versées une fois la mission accomplie. »
« J’ai emprunté exactement cette somme, ajouta Celia à la hâte. Elle est bien là. Je le jure. »
« À qui l’as-tu empruntée ? » demanda Lucille.
« À un prêteur. »
« En échange de quoi ? » Le Bloodmonger arborait un petit sourire maternel, redoutant la réponse.
Celia se frotta les doigts en marmonnant : « La maison… »
« Ma belle… » Lucille soupira. « Quel est le taux d’intérêt ? »
« C’est mon père ! Je me fiche de ce genre de chose ! »
« … C’est compréhensible », approuva Marielle d’un signe de tête. « Certaines choses valent plus que n’importe quelle somme. »
« Exactement ! » Celia hocha vigoureusement la tête.
Mais elle ne remarqua pas que les yeux de la Mage semblaient sur le point de remplacer leurs iris par des pièces d’or.
« Soit », finit par dire Lucille en lançant des dagues à Marielle du regard. « À ta place, j’aurais fait pareil. »
La commanditaire de la quête sourit.
« Je sais que vous ne pouvez pas promettre de le guérir. C’est juste que… je ne sais pas quoi essayer d’autre. »
Lucille resta près d’elle tandis qu’Andre étudiait la carte.
« Tu es déjà allée jusqu’à l’entrée ? »
« Jusqu’à la dernière route habitée. Je me suis renseignée pour louer un chariot et j’ai noté où nous pourrions trouver de l’eau. »
Elle fouilla dans sa sacoche et trouva aussitôt la bonne page.
« Je peux venir avec vous. Je porterai vos affaires. La nourriture, l’eau, tout ce qu’il vous faudra. Je sais préparer des repas simples et je pourrai nettoyer votre équipement pendant que vous vous reposerez. »
Celia serra un peu plus fort son arc contre elle.
« Je n’ai commencé à m’entraîner qu’après le retour de mon père, alors je ne suis pas encore très douée. Mon niveau est toujours bas. Mais je ne vous gênerai pas. Je voudrais que vous restiez en forme pour pouvoir… pour avoir les meilleures chances si ce qui s’en est pris à lui nous attaque aussi. »
Marielle posa le doigt sur la ligne indiquant la récompense.
« Andre et moi prenons la moitié du paiement restant après l’avance. Votre groupe prend l’autre moitié, quel que soit votre nombre. Les frais liés à la récupération seront prélevés sur l’allocation pour les provisions, et tout ce que vous trouverez suivra les termes du contrat. »
La femme à la chope regarda Marielle et Andre, puis le groupe bien plus nombreux qui entourait Quinlan.
« La moitié pour eux deux ? » chuchota-t-elle.
L’archère pinça les lèvres, curieuse de savoir ce qu’il allait répondre.
Quinlan lut les conditions qu’Aurora lui tendait. Cent trente-cinq couronnes pour chaque groupe, les provisions couvrant leurs dépenses communes. Leur part serait répartie entre bien plus de personnes que celle du couple.
Marielle observait son casque, dans l’attente d’une objection. Il préféra jeter un œil à la carte.
La mission les mènerait dans des passages inexplorés, face à une menace que personne n’avait identifiée. Tout ce qu’ils accompliraient serait inscrit au registre de la Guilde. Il pourrait en apprendre davantage sur Thalorind là-dessous qu’en passant la journée à remplir un panier de feuilles.
Maintenant qu’il avait obtenu ce qu’il voulait — le droit de participer à l’expédition —, Quinlan n’avait que faire de négocier avec cette vautour cupide.
Le fait que son avenir soit plutôt « incertain » le rendait encore moins enclin à marchander. En évitant de se quereller pour des broutilles avec cette garce, il améliorerait leur réputation, ou du moins ne la réduirait pas à néant.
Black Fang étudiait déjà l’itinéraire avec ses épouses.
Ayame était d’accord avec lui. « Ça nous va. »
« Comme ça, sans discuter ? » murmura l’archère. « Moi, j’aurais protesté. »
« Tu as vu ce qu’il a mis en garantie ? Je ne crois pas qu’il s’inquiète de sa part des trois cents couronnes. »
« Même si tu es riche, ça reste une fortune. »
« Nous sommes des mendiants qui lorgnent un empereur. Inutile d’essayer de comprendre. »
La greffière sortit un formulaire d’adhésion. Aurora passa en revue avec Andre la contribution d’Unbound : combattre, examiner le site et ses échantillons, et participer à la récupération de tout ce qu’ils trouveraient. Le couple les guiderait sur l’itinéraire de l’expédition et se chargerait des rapports exigés par la Guilde.
Parmi les obligations, la greffière consigna que la tiare servirait de garantie pour le travail d’Unbound et serait rendue une fois celui-ci achevé. Marielle lut les conditions, puis signa en tant que cheffe de l’expédition. Andre signa à son tour, et Quinlan inscrivit Unbound sous leurs noms.
Marielle remit la tiare et toucha la rune sur sa tempe. Sa robe bleu pâle retomba sur ses épaules.
Celia regarda la greffière apposer le sceau sur le formulaire dûment rempli, puis serra sa sacoche contre elle, son arc coincé maladroitement sous un bras.
« Merci… Merci infiniment… »
« Bien. Allons-y, dit Marielle. Tu peux nous conduire jusqu’à l’entrée. Nous devrions parcourir autant de terrain que possible avant la nuit. »
« Avant de quitter Sarthal, pourriez-vous nous conduire auprès de votre père ? » demanda Seraphiel à Celia.
Le visage reconnaissant de la jeune femme se rembrunit tandis que Marielle se tournait vers l’elfe.
« Elle a déjà payé des guérisseurs pour être déçue. Faut-il vraiment perdre un après-midi pour que vous puissiez tenter votre chance ? »
La femme à la chope l’abaissa sans y boire.
« La fille est juste là, marmonna-t-elle à l’archère, qui ne souriait plus non plus. Putain de salope… »