Chapitre 1 972
Quinlan suivit Vex jusqu’aux panneaux de contrats de la Guilde des aventuriers de Sarthal, où son nouveau badge l’autorisait à arracher des mauvaises herbes.
Un choix de mauvaises herbes, il fallait bien l’admettre.
Une bonne partie du panneau de grade un était couverte de demandes d’herboristes et d’apothicaires. Certains réclamaient des racines à déterrer, d’autres des baies ou des fleurs à cueillir, avec des dessins indiquant les plantes recherchées.
Aurora étudiait ces illustrations lorsque Quinlan s’arrêta devant une demande de feuilles.
[CUEILLETTE DE FEUILLES DES CHAMPS]
[Commanditaire : apothicaire du quai Sud]
[Lieu : prés bordant la route du sud, à l’extérieur de Sarthal]
[Objectif : livrer un panier de feuilles des champs fraîches et intactes. Paniers fournis.]
[Récompense : 3 couronnes par panier accepté]
[Taille de groupe conseillée : 2-3]
[Grade requis : un]
« Au moins, ils fournissent le panier », fit remarquer Aurora.
Son regard passa du dessin des feuilles des champs aux racines illustrées sur l’annonce voisine.
<Je ne reconnais pas les plantes de ces quêtes de cueillette. J’aimerais en rapporter quelques échantillons pendant qu’on est là.>
Blossom désigna le dessin de feuilles pâles sous le contrat de cueillette.
<Blossom connaît celle-ci !>
Quinlan jeta un coup d’œil aux aventuriers qui se trouvaient à proximité. N’importe quel enfant de Thalorind connaissait peut-être ces plantes. Ils devaient tenir la plupart de leurs conversations avec [Master's Link]. Mais un groupe aussi nombreux, planté là sans prononcer un mot, risquait d’attirer encore plus l’attention.
Il leur fallait trouver un juste milieu.
« C’était dans le déjeuner du Maître ! »
Aurora se pencha pour lire la note de l’apothicaire sous le dessin, qui décrivait l’usage des feuilles en cuisine et en médecine.
<Apparemment, on en fait aussi un cataplasme pour les pieds enflés,> dit-elle par le lien, avec un sourire.
« C’était un excellent repas », répondit Quinlan en caressant les longs cheveux blonds de Blossom.
Kitsara se pencha par-dessus son épaule pour examiner la récompense.
« On pourrait acheter un panier de feuilles des champs, le rapporter et devenir des aventuriers accomplis sans même quitter la ville. »
« C’est possible, répondit Lilith depuis le panneau voisin. Je ne serais pas étonnée qu’un riche bon à rien essaie. »
« Tu as raison ! » lança en souriant l’une des femmes qui venaient d’envoyer les trois importuns se faire maudire ailleurs. « Il y en a qui font ce genre de choses. Mais la Guilde est plutôt compétente. »
Une autre femme se joignit à la conversation. « L’apothicaire paiera pour de bonnes feuilles, peu importe comment vous les avez obtenues. Mais si vous prétendez les avoir cueillies vous-mêmes, la Guilde pourrait vous demander où vous êtes allés. »
« Ils vérifient les missions terminées, ajouta la première. Les clients comme les aventuriers. Acheter un panier de mauvaises herbes ne les convaincra pas que vous pouvez survivre dans les collines. Les snobs riches ne vont pas bien loin avec leur argent pour seul atout. »
Pendant que les femmes discutaient, Lilith sourit. Elle savait exactement ce qu’elle faisait : elle parlait assez fort pour que les filles désœuvrées qui traînaient là entendent.
Laisser ces femmes mener la conversation permettait à la bande de paraître bien plus naturelle, même si elle parlait moins.
Quinlan regarda plus loin le long du mur. Inspection des routes, bétail disparu, livraisons aux fermes isolées… Plusieurs contrats semblaient assez agréables, mais il avait traversé un océan en compagnie de femmes capables de mettre en pièces des armées.
De simples missions de collecte, qui auraient certes pu leur fournir quelques renseignements, lui semblaient au bout du compte bien trop insignifiantes pour leur première aventure à Thalorind.
Mais en tant qu’aventuriers de grade un…
Serika avait repéré une annonce illustrée d’un croquis représentant une créature lourdement cuirassée.
« Ça a l’air amusant », dit-elle en désignant la créature sur l’annonce.
Ayame suivit son doigt jusqu’à la ligne indiquant les conditions requises.
« Grade quatre. »
« Oh. Je me doutais bien que c’était trop beau pour être vrai. »
Plus loin, une feuille ornée d’une énorme tête aux défenses proéminentes avait attiré l’attention de Blossom.
[SANGLIERS VORACES : DÉGAGEMENT D’UN VERGER]
[Commanditaire : producteurs des vergers de la route du Sud]
[Lieu : vergers à une demi-journée de marche au sud de Sarthal]
[Objectif : éliminer les sangliers signalés et localiser leurs nids. Mission soumise à inspection.]
[Récompense : 45 couronnes]
[Taille de groupe conseillée : 4–6]
[Grade requis : deux]
<On pourrait se renseigner sur les expéditions plus importantes,> suggéra Aurora. <Le préposé a dit que différents groupes se réunissaient. On pourrait peut-être éviter les missions de collecte comme ça.>
« C’est à quelle distance, celui-là ? » demanda Lucille à voix haute en s’approchant du panneau.
Les femmes, qui ne semblaient rien avoir de mieux à faire que bavarder toute la journée, se firent un plaisir de lui répondre et lui racontèrent en long et en large leur expérience de la route.
Quinlan se demanda si les aventuriers venaient à la Guilde pendant leurs jours de congé juste pour se montrer. Cela dit, ça ne le dérangeait pas.
Ils ont une communauté plutôt colorée, ici… remarqua-t-il en ricanant.
Ayame suivit du regard le trajet que l’une des femmes traça du doigt, tandis que la conversation mentale se poursuivait. <J’aimerais en apprendre davantage sur les créatures que nous pourrions affronter avant de nous porter volontaires. Nous ne connaissons presque aucune de celles qui figurent sur ces annonces.>
<Blossom trouve que la quête d’extermination des sangliers voraces est la meilleure !!>
<Laisse-moi deviner. Ils ont l’air délicieux ?> gloussa Lucille intérieurement.
Blossom ouvrit de grands yeux, complètement choquée. <Blossom s’est fait démasquer !!>
Lucille caressa la queue frétillante de Blossom tout en répondant à la femme à côté d’elle. « Elle semble vraiment intéressée par les sangliers. »
<Même après tout ce temps… Comment peux-tu encore me surprendre en étant aussi adorable ?>
Quinlan lisait un contrat d’exploration lorsque quelqu’un tira sur son manteau.
Il se retourna, s’attendant à voir Ayame.
Black Fang se tenait à côté de lui, pinçant un pan de son vêtement entre ses doigts.
Son regard passa de sa main à son visage. Elle leva les yeux vers lui, ses prunelles violettes fixées sur les siennes, puis tira de nouveau légèrement sur le tissu.
« Hmm ? »
« J’ai mal au ventre. »
Hein ?
Black Fang jeta un coup d’œil aux femmes près du panneau, puis ajouta, d’un ton raide : « Le repas à l’auberge. Il m’a barbouillée. »
Et là, Quinlan comprit aussitôt qu’il se passait quelque chose.
La putain de reine du poison ne pouvait tout simplement pas être terrassée par un déjeuner. Cette idée ne lui avait même jamais effleuré l’esprit.
Il en allait de même pour le reste de la bande, comme en témoignaient les nombreux regards braqués sur Black Fang.
Ayame suivit des yeux la main de sa sœur agrippée au manteau de Quinlan, puis se tourna vers les femmes près du panneau et passa aussitôt en mode diversion.
« Excusez-moi, où avez-vous dit que la route bifurquait ? Je n’aimerais pas prendre la mauvaise direction. »
L’aventurière la plus proche se pencha de nouveau vers la carte. Les compagnes de Quinlan se rapprochèrent pour la consulter ; elles étaient toutes dans le coup, maintenant, et leurs corps dissimulaient Black Fang aux tables sans pour autant la couper du groupe.
Lucille fit de la place à Seraphiel et adressa un sourire rassurant à la femme curieuse qui se tenait à côté d’elle.
« Notre guérisseuse va s’occuper d’elle. Ne vous inquiétez pas. Elle ne supporte simplement pas les plats épicés. »
« Oh, je comprends tout à fait ! La dernière fois que j’ai mangé des haricots au piment… » Et le bavardage reprit de plus belle.
« … » Black Fang était à deux doigts de grogner.
Seraphiel, cheffe de la bande chargée de couvrir l’opération, s’approcha de la Venomborne Terror.
« Oh, un mal de ventre. C’est terrible. Laissez-moi examiner ça. Puis-je ? »
Black Fang acquiesça maladroitement, autorisant l’elfe à poser la main sur son ventre. Sera pressa doucement à travers le tissu, promenant ses doigts d’un côté à l’autre, tandis que Quinlan s’efforçait de garder son sérieux.
« [Lumière guérisseuse]. »
Seraphiel traça un motif lumineux sur le ventre de Black Fang et prononça le sort assez clairement pour que les aventurières à proximité l’entendent. Sa lumière se répandit sous sa paume tandis qu’elle entreprenait ce traitement parfaitement inutile.
Quinlan observa son autre main s’agiter près de celle qui brillait. Elle rendait le lancement du sort évident, offrant une explication tout à fait banale à quiconque remarquerait la magie qui se rassemblait autour de Black Fang.
« Ici ? Ou un peu plus haut ? »
« Plus haut. »
Black Fang répondit sans la regarder. Ses yeux violets restaient fixés sur Quinlan et ses doigts, accrochés à son manteau, tirèrent de nouveau avec impatience.
Elle jeta un coup d’œil à Ayame et aux autres, qui, jusqu’à son annonce, avaient été plongées dans leur conversation mentale, puis reporta son attention sur Quinlan.
Il commençait à comprendre son agacement. Ses compagnes veillaient à ce que leur conversation publique reste anodine, et Black Fang les connaissait assez bien pour deviner tout ce qu’elles taisaient.
Où elles voulaient aller, ce qu’elles étaient capables d’affronter, quels risques valaient la peine d’être pris… Elle avait sa place dans ces discussions. Au lieu de cela, elle écoutait des inconnues lui parler des routes, pendant que les gens avec qui elle avait traversé un océan prenaient leurs décisions en privé.
Elle pouvait entendre un battement de cœur à travers un mur, et pourtant, être aux côtés de sa propre sœur ne lui donnait apparemment droit qu’à la moitié d’une conversation.
Black Fang détestait cordialement cette situation.
Elle plissa les yeux en fixant Quinlan.
Elle en avait déjà entendu assez sur les routes et les prix. L’irritation dans son regard exigeait qu’on lui donne accès à la véritable conversation qu’ils étaient en train d’avoir.
Il regarda de nouveau la main qui agrippait son manteau.
Elle voulait accéder à [Master's Link].
Pour cela, il fallait [Subjugation].