Chapitre 1 962
Quinlan resta près du mât du navire marchand, aux côtés de Black Fang, tandis que Narethi passait devant eux avec la carte qu’elle avait roulée tout à l’heure.
« Capitaine, auriez-vous un moment pour nous en dire davantage sur la région ? »
« Bien sûr, monseigneur. »
Narethi rapporta la carte près des caisses. Elle les observa tour à tour, lui et les femmes qui s’étaient rassemblées autour de lui, puis posa une main sur sa poitrine.
« Ah, quelle impolitesse de ma part ! Je ne vous ai même pas donné mon nom. Narethi, monseigneur. Capitaine et propriétaire de ce navire. »
Son regard se porta vers le bastingage brisé.
« Enfin, de ce qu’il en reste. »
« Votre charpentier semble bien décidé à garder le reste », dit Quinlan.
Des coups de marteau leur parvinrent d’en bas. Narethi sourit en les entendant, même si ses yeux étaient encore rougis par les larmes.
« Je n’en entendrais jamais la fin si je la laissais couler après tout le travail qu’il a fourni. »
Elle étala la carte sur une caisse et en maintint les coins avec des morceaux de bois brisé. Quinlan retira sa main du dos de Black Fang et se pencha au-dessus du parchemin.
« D’où partez-vous ? »
« De Sarthal. Ici, sur la côte. » Son doigt repéra un port figurant à côté d’une vaste étendue de terre. « Je transporte des marchandises entre les ports côtiers. Pour ce voyage, surtout du tissu, ainsi que des outils et quelques remèdes. À supposer que l’eau n’ait pas tout abîmé dans les cales… »
Elle s’interrompit et lissa un pli du parchemin.
« Pardonnez-moi. Mon chargement ne vous intéresse guère. »
« Vous n’avez pas à vous excuser. Je comprends ce que ces marchandises représentent pour vous et votre équipage. »
Après tout, Quinlan avait lui aussi été un employé de bureau désabusé.
Narethi leva les yeux vers lui, et un sourire reconnaissant reparut sur son visage.
« Merci. »
Quinlan s’assit sur la caisse derrière lui, et Ayame prit place à ses côtés, son épaule effleurant son bras. Vex se tint de l’autre côté, tandis que Lucille leur faisait face, une tasse qu’un marin lui avait apportée à la main.
Black Fang resta près du mât, assez proche pour examiner la carte par-dessus l’épaule de Narethi.
« Recommanderiez-vous Sarthal pour un séjour prolongé ? demanda Quinlan. Nous aimerions trouver un endroit confortable où nous installer pendant que nous explorons la région. Nous cherchons une base sûre, où l’on mange bien, où il y a des lieux intéressants à visiter et de quoi s’occuper. »
« Avec vos épouses ? Certainement. Vous pourriez dépenser une jolie somme en vous y amusant. »
« Ça s’annonce bien », approuva Ayame.
Le sourire de Narethi se fit plus détendu.
« Il y a des marchands venus de partout, ma dame. Peu importe ce que vous aviez l’habitude de trouver chez vous, quelqu’un le vendra probablement. Et si vous cherchez quelque chose de nouveau, vous en trouverez aussi. »
« Blossom veut goûter des plats inconnus !! Maître doit l’emmener dans une nouvelle aventure culinaire ! »
La femme-chien lança ces mots depuis la vigie, sa tête blonde apparaissant au-dessus du rebord.
« Je vous indiquerai des endroits où les portions sont généreuses », lui promit Narethi, ce qui lui valut un joyeux battement de queue.
Quinlan eut un petit rire, puis suivit du regard les routes qui partaient du port vers l’intérieur des terres.
« Et au-delà de la ville ? Après cette traversée, nous préférerions voyager un peu par voie terrestre. »
« Alors Sarthal est un bon point de départ. Ces routes desservent les villages agricoles et les caravanes qui descendent jusqu’à la côte. Plus loin dans les terres, vous trouverez des terrains de chasse, de vieilles ruines, des mines… Mais je vous conseille de prendre un guide local avant de partir à l’aventure. »
Elle éloigna son doigt des routes.
« Certains endroits sont dangereux à visiter. D’autres, si l’on se fait surprendre en train d’y entrer. »
« De qui nous faudrait-il obtenir la permission ? demanda Aurora. Nous ne connaissons pas vos frontières. Je préférerais éviter de découvrir que nous avons offensé quelqu’un après être arrivés à ses portes. »
« Cela dépend de votre destination, ma dame. Sarthal gouverne la ville et les terres alentour. Au-delà, vous commencez à pénétrer sur le territoire de nos voisins. »
Narethi indiqua les frontières l’une après l’autre, leur laissant le temps de les suivre du regard avant de poursuivre.
« Ce sont les territoires avec lesquels commercent les caravanes qui nous approvisionnent. Je peux vous indiquer les passages habituels, mais pour les régions plus éloignées, mieux vaut demander à quelqu’un qui s’y rend vraiment. Je ne confierais pas votre sécurité à mes conseils. »
Quinlan apprécia cette réponse bien plus qu’il n’aurait apprécié une supposition avancée avec assurance.
« Qui gouverne Sarthal ? »
« La Reine Zorvanna. C’est une dirigeante de la race des dragons. »
Quinlan détacha les yeux de la carte. De l’autre côté, Lucille le regardait, sa tasse à mi-chemin de ses lèvres.
Les dragons existaient. Ils avaient une ville, une souveraine et une capitaine marchande qui en parlait aussi naturellement que de son chargement.
Il voulait leur demander à quoi ils ressemblaient, ce dont ils étaient capables, et jusqu’où ce nom impliquait réellement qu’ils étaient des dragons. À ses côtés, Vex tourna le visage vers la carte avant que Narethi ne les surprenne à se regarder.
<Des dragons ?!> La voix de Seraphiel résonna dans le lien. <On va dans une ville remplie de dragons ?>
<Apparemment. Essayons d’obtenir autant de renseignements que possible sans nous trahir.>
<Compris.> Serika contourna le mât et se pencha sur la carte, les mains posées sur les genoux.
« J’en ai entendu parler, mais je n’ai jamais eu le plaisir d’en rencontrer. Comment sont-ils ? »
« Des guerriers terrifiants, ma dame. Ils sont forts et savent parfaitement tirer parti de leur force. Et ils en sont fiers. Si vous voulez gagner leur respect, le mieux est de savoir vous battre. »
« Ça devrait aller », dit Serika avec un sourire.
Narethi remarqua le sang séché sur sa manche.
« Après ce que j’ai vu aujourd’hui, j’imagine que vous attirerez leur attention. Mais je vous déconseille d’accepter des défis avant de savoir à qui vous avez affaire. »
« Et Zorvanna est leur reine ? demanda Ayame. Possède-t-elle des terres au-delà de celles que vous nous avez montrées ? Je ne vois qu’une grande cité-État. »
« Non, ma dame. La ville et les terres alentour sont les seules choses qu’elle gouverne. »
Ayame jeta de nouveau un coup d’œil aux frontières.
« Reine est un titre singulier pour un domaine de cette taille… Comment l’a-t-elle obtenu ? »
« Ne la laissez pas vous entendre dire ça », murmura la capitaine naga. Puis, avec malice, elle ajouta : « Elle s’est couronnée elle-même. Personne n’a protesté. Voilà tout. »
Quinlan pinça les lèvres. Il pouvait apprécier la simplicité de ce système.
Vex appuya son avant-bras contre le sien, étudiant le symbole de la ville.
« Alors, Sarthal est surtout peuplée de dragons ? »
« Oh, non. Vous y verrez bien plus de gens comme mon équipage. Des humains, des nagas, des gnomes et bien d’autres… Les dragons sont peu nombreux et ont rarement des enfants. Ils ne pourraient pas remplir une ville de cette taille à eux seuls. »
Elle rattrapa le coin de la carte que le vent soulevait.
« Les dragons ne veulent que se battre. Cultiver la terre, fabriquer des vêtements, acheter des marchandises et les transporter par mer… Ils préfèrent laisser tout ça au reste d’entre nous. Alors, ils laissent les gens s’installer dans leur ville, à condition que nous acceptions leur autorité. »
« Et les gens sont venus », dit Lucille.
« De partout. On peut passer devant la boutique d’un naga, acheter du pain à un humain, puis confier ses outils à un kobold pour les faire réparer. Le port continue de s’agrandir parce qu’il y a du travail pour tout le monde. »
Narethi jeta un coup d’œil à son second, qui aidait un marin à fixer le bastingage endommagé.
« Mon second y est né. Ses parents aussi. Il se plaint chaque fois que je l’emmène ailleurs. »
« Sa famille s’y est installée ? demanda Quinlan.
« À l’origine, ils venaient du nord, d’après lui. Des gens de mer. Mais si vous lui demandez d’où il vient, il vous répondra Sarthal avant même que vous ayez fini votre question. »
Quinlan observa l’humain penché au-dessus du bastingage.
L’homme discutait de la quantité de corde nécessaire. Sa terre natale l’attendait devant eux, sur un continent où les humains n’étaient même pas apparus.
Ses ancêtres avaient simplement pris la mer et bâti leur vie ailleurs.
<Ils pouvaient donc quitter leur continent d’origine quand bon leur semblait…> murmura Ayame. <C’est tellement évident, et pourtant…>
Son épaule s’appuya plus fermement contre celle de Quinlan.
<Oui.>
Ils savaient qu’il existait un monde au-delà d’Iskaris. Mais la famille de cet homme avait traversé le monde depuis ce qui devait être les fjords du nord, le pays des ancêtres de Dragnar et de Thyra. Le voir ici rendait leur propre enfermement encore plus insupportable.
Comme nos Vikings, qui parcouraient le monde à bord de leurs navires… songea Quinlan, imaginant la scène. Puis il reporta son attention sur la carte avant que Narethi ne se demande pourquoi un marin occupé à faire des nœuds le passionnait autant.
« Comment traitez-vous les étrangers ? Nous préférerions connaître les usages locaux avant de nous installer. »
« Si vous payez ce que vous achetez et ne cherchez pas les ennuis, vous pourrez très bien y vivre. Mon navire m’appartient. D’autres familles possèdent des entrepôts, des ateliers, des maisons. Il y a de l’argent à gagner, et la ville a besoin de gens prêts à travailler. »
« Posséder tout cela vous vaut-il une certaine considération de la part des dragons ? demanda Lucille en levant sa tasse. »
« Ça me vaut des clients. Le respect, c’est plus compliqué. » La bouche de Narethi se crispa. « Leurs soldats ont besoin de ce que nous leur apportons, mais à leurs yeux, le commerce reste une occupation inférieure. Je leur suis reconnaissante de défendre nos remparts… Mais j’aimerais qu’ils respectent un peu plus le travail qui nourrit leurs soldats. »
« L’orgueil des dragons… » murmura Ayame, récitant ce qu’elle avait lu dans les livres de son enfance.
Narethi vérifia la barre, puis se tourna vers Quinlan.
« J’espère ne pas vous avoir fait croire que la ville était inhospitalière. Je m’y suis bâti un foyer et beaucoup la considèrent comme le centre du monde, la ville portuaire de la liberté. Mais elle n’est pas parfaite. Surtout pas en ce moment, alors que les nations voisines se montrent de plus en plus agressives… Vous m’avez demandé à quoi vous attendre, alors je ne vous cache pas les mauvais côtés. »
« Et j’aimerais que vous continuiez à nous répondre aussi franchement », acquiesça Quinlan. « Nous venons de loin. Je préfère apprendre ici ce qui pourrait nous déplaire plutôt que de le découvrir dans une rue, avec mes épouses à mes côtés. »
« Dans ce cas… ne vous attendez pas à ce que votre titre chez vous suffise à régler un différend avec un dragon. Ils s’intéresseront à votre force. Vos origines les intéresseront beaucoup moins. »
« Je vois. »
Ayame leva les yeux vers lui, son sourire s’élargissant.
<On vient peut-être de trouver ton peuple, mon arrogant primordial~>
<Je suis remarquablement humble.>
<Bien sûr. Et moi, je suis une gobeline affreuse.>
<Il était temps. L’acceptation est la première étape vers le progrès,> déclara sagement Iris.
Ayame et Iris faillirent en venir aux griffes sur-le-champ, mais un marin qui s’approchait de Narethi avec une bande de tissu détrempée les interrompit. Elle la prit, frotta le tissu entre ses doigts et lui demanda de monter les ballots non ouverts sur le pont dès que le charpentier l’autoriserait.
Quinlan attendit que l’homme soit parti avant de désigner la proue récupérée.
« Vos voisins auraient-ils un lien avec des gens comme notre défunt compagnon ? »
Narethi suivit son geste. L’arme reposait là où il l’avait posée, son affût brisé et son carreau retiré.
« Je ne peux pas prouver qui la lui a fournie. Il l’a peut-être achetée avec de l’argent volé. Mais quelqu’un lui a vendu cet arc et quelque chose capable de bloquer nos appels de détresse. »
« Quelqu’un qui profite du fait que vos navires ne reviennent pas. »
« Ils sont nombreux. Nos voisins convoitent vraiment notre port, monseigneur. En attendant de pouvoir s’en emparer, ils semblent se satisfaire de rendre notre commerce plus coûteux. »
Elle toucha du doigt la route côtière sur la carte.
« Davantage de gardes, des voyages plus longs, des cargaisons qui n’arrivent jamais. Les marchands finissent par se demander si un autre port ne serait pas plus sûr. Et pendant que nos soldats surveillent les frontières, ils ne peuvent pas monter la garde sur tous les navires. »
« D’où la nécessité d’engager des gens comme Garron », dit Quinlan.
Narethi regarda la gargouille installée près de la descente. Son aile réparée était repliée contre son corps, et un marin avait posé une boisson à portée de sa main valide.
« Oui. Aujourd’hui, il a gagné bien plus que ce que je l’ai payé. »
Un instant, elle garda les yeux sur son défenseur blessé. Quinlan la laissa faire.
Puis Ayame suivit du doigt le contour du territoire de la ville sans toucher l’encre.
« Votre reine répond-elle à une autorité supérieure ? Ou devrons-nous traiter avec plusieurs souverains dans cette région ? »
« Il y a plusieurs dirigeants, mais tous répondent à la même Souveraine. Le continent entier appartient au dragon Vorzatha, l’Éternelle Conquérante. Ils lui versent un tribut. »
Quinlan cessa de suivre le littoral du doigt.
<Elle vient de parler d’un dragon ?> demanda Lucille.
<Oui,> répondit Aurora. <Reste à savoir si elle parle au sens propre…>
Quinlan tenait à éclaircir ce point. Il leva les yeux vers Narethi, veillant à formuler sa question sur les usages auxquels un noble de passage pouvait raisonnablement s’intéresser.
« La Souveraine réside-t-elle aussi à Sarthal ? Devrions-nous respecter certains usages à son égard pendant notre séjour ? »