Chapitre 1 953
« Des navires ! » s’exclama Seraphiel en désignant les mâts.
Bien que les habitants d’Iskaris n’aient jamais pu prendre la mer, les filles connaissaient les bateaux qui circulaient sur les rivières reliant certaines communautés.
« Mais ils sont très grands et construits selon une autre technique. » Kaelira repéra aussitôt les détails.
Enfin, des gens.
Quinlan réduisit légèrement leur altitude, tout en gardant ses distances : il voulait voir leurs visages et entendre leurs voix.
Une lueur jaillit alors du flanc du plus grand navire.
BOUM !
Un carreau tiré par l’arbalète montée sur le plus petit navire frappa une barrière translucide qui épousait la coque du plus grand. La lumière se propagea depuis l’impact le long des inscriptions du navire, révélant les côtes métalliques sous le bois, puis le bâtiment entier fut brusquement secoué sur le côté.
La vague qu’il souleva frappa le petit navire voisin. Sa coque jaillit de l’écume, sa proue pivotant vers le navire marchand tandis que son équipage lançait des grappins munis de chaînes par-dessus le vide. Les crochets ricochèrent sur la barrière.
« Ils se battent », dit Lilith.
Quinlan cessa de rapprocher ses compagnons.
Il les maintint au-dessus d’une bande de nuages déchiquetés et courba l’air autour d’eux grâce à sa Magie du vent. Leurs voix leur parvenaient distinctement, puis ses courants emportaient le son vers le ciel, loin des navires.
Il garda une voie de retour dégagée vers la haute mer, puis fit apparaître devant eux une lentille d’eau incurvée.
Quinlan en ajusta la courbure jusqu’à ce que les ponts lointains deviennent nets.
« Oh… » Kitsara se pencha vers l’image agrandie.
La femme à la barre du navire marchand avait un torse semblable à celui d’une humaine, sous un long manteau ouvert sur sa poitrine. À partir de la taille, des écailles de bronze se prolongeaient en un immense corps de serpent, enroulé autour du pied de la barre.
Elle s’arc-bouta sur sa queue quand un nouvel impact secoua son navire. Deux ou trois marins humains passèrent en courant près d’elle ; certains portaient des armes, tandis que d’autres éloignaient du bastingage des camarades blessés.
« Quin… Tu crois qu’elle est née comme ça ? » demanda Ayame, appuyée contre son bras pour regarder à travers la lentille. « Je n’ai jamais vu de primordial qui lui ressemble, même de loin. »
« Nous n’avons pas rencontré tous les progéniteurs », répondit Seraphiel à sa place.
« Et il se peut aussi que d’autres évolutions raciales aient eu lieu pendant tout le temps où les primordiaux sont restés enfermés », supposa Aurora.
La capitaine déplaça ses anneaux, se maintenant droite tandis que son navire roulait sous ses pieds. Ayame observa le mouvement avec une fascination manifeste.
« Regardez comme elle garde facilement l’équilibre… À quoi peut bien ressembler son foyer ? »
Quinlan se posa la même question. Une maison adaptée à un corps comme le sien, une rue peuplée de gens qui se déplaçaient comme elle, des enfants aux petites queues qui faisaient la course…
Il voulait voir tout ça.
Ses filles avaient passé la nuit à imaginer ce qu’elles découvriraient, et ce premier aperçu leur avait déjà réservé une sacrée surprise.
« Maître ! Regardez l’autre navire ! »
La voix enthousiaste de Blossom attira leur attention sur les occupants du plus petit bateau.
Des silhouettes trapues, bleu-gris, se pressaient sur le pont. Chacune avait quatre bras, les deux du bas émergeant sous les côtes, et des fentes s’ouvraient sur leurs flancs tandis que l’eau de mer les éclaboussait.
L’un d’eux tenait un bouclier au-dessus de sa tête avec un bras supérieur, tandis que ses mains du bas manœuvraient une corde d’abordage. Un autre portait une lance et un bouclier dans ses mains du haut, laissant celles du bas libres de lancer des sorts.
« Ils ont tous quatre bras ! s’exclama Blossom. Comment fait-il pour les bouger tous différemment ?! »
Serika se pencha davantage, le sourire aux lèvres, suivant des yeux les mouvements du marin qui manœuvrait la corde.
« Imagine essayer de passer sa garde alors qu’il a encore une autre paire de mains libre… »
Plusieurs de ses épouses se penchèrent davantage pour ne rien manquer. Quinlan élargit la lentille d’eau afin de leur laisser de la place.
Le lancier bondit alors.
Une lueur bleue jaillit sous ses pieds lorsqu’il toucha la mer. Son sort durcit l’eau sous chacun de ses pas, le propulsant à toute allure vers le navire marchand, tandis que les marins criaient pour avertir les leurs.
« Des Fomorians ! Merde ! Libérez-le ! »
« Fomorians », répéta Blossom, goûtant ce mot inconnu.
Le lancier frappa de son bouclier la barrière du navire marchand.
CRAC !
Son premier coup y creusa une profonde entaille. Il enfonça sa lance dans la zone fragilisée, élargit la brèche, puis bondit vers le pont.
Une statue bougea près du mât du navire marchand.
Ses ailes se déployèrent avant que le pirate n’atterrisse. Des doigts gris se refermèrent sur sa gorge, et la silhouette ailée le projeta à travers la brèche de la barrière.
Le Fomorian ricocha sur l’eau, heurta le bastingage de son propre navire et le traversa dans une explosion de bois brisé.
« Putain de merde », souffla Serika.
Kaelira écarquilla les yeux.
« La statue a bougé ! Mais elle ne ressemble pas du tout aux golems que j’ai vus ! »
La statue s’avança dans la lumière, le corps taillé dans la pierre sombre. Elle avait le visage d’un homme, de larges épaules et des ailes qui faisaient jaillir des étincelles au contact des ferrures métalliques près du mât.
Sa poitrine se souleva quand elle inspira.
« Qui d’autre ose s’en prendre à ma protégée ?! » rugit-elle à travers les flots.
« Il parle comme un garde du corps arrogant ! s’exclama Seraphiel, stupéfaite. Kaeli, regarde son visage ! »
La forgeronne l’observait déjà. La bouche de l’homme ailé bougeait tandis qu’il criait après les marins, ses traits de pierre se tordant en une grimace furieuse.
« C’est son corps, Quin ? Ou il le porte comme une armure ? »
« À vrai dire, je suis complètement largué. »
Kaelira éclata de rire. Sa forgeronne timide riait.
Une gargouille… ?
Une femme au corps de serpent commandait ce navire, un homme apparemment fait de pierre le défendait, et des marins aux bras supplémentaires tentaient de les dépouiller tous les deux.
Le Fomorian qui avait été projeté à travers le bastingage se redressa alors.
Du sang lui coulait de la bouche. Il le cracha sur le pont et récupéra sa lance d’une main inférieure, tandis qu’un autre marin resserrait la sangle de son bouclier endommagé.
Le sourire de Quinlan s’élargit.
Ce coup aurait tué bien des gens qu’ils connaissaient, même ceux qui dépassaient le niveau 70.
Sur le petit navire, un drapeau noir grimpa au mât.
« Je crois que nous assistons à ce que mon peuple appelle des pirates », lança Quinlan en voyant le pavillon à tête de mort. Il avait vu beaucoup trop de films de pirates pour ne pas s’enthousiasmer. « En gros, ce sont des voleurs qui opèrent en haute mer, mais avec beaucoup plus de panache. Dans ce cas précis, beaucoup plus de panache. »
Un nouveau rugissement monta d’en bas.
« Les richesses, naga ! Tu peux garder ton précieux navire si tu me donnes ce qu’il y a dedans ! »
« Naga », murmura Ayame, les yeux de nouveau fixés sur la capitaine lovée sur elle-même. « C’est donc ça, son espèce ? »
Quinlan tendit l’oreille, impatient d’apprendre le nom des peuples qu’ils observaient.
L’orateur se tenait près de l’arbalète montée sur le petit navire. Son manteau rouge crasseux avait été fendu sur les côtés pour laisser passer ses bras inférieurs. Sa main supérieure droite tenait une large épée, sa gauche un bouclier.
Ses mains inférieures restaient libres. En les écartant, il usa de magie pour soulever l’eau de mer des deux côtés du navire marchand.
« Tu peux te noyer, créature immonde ! Je ne te donnerai rien ! » hurla la capitaine au corps de serpent.
L’eau déferla sur son navire.
La capitaine naga posa la paume sur un cristal près de la barre et insuffla de l’énergie dans les inscriptions. La lumière se répandit sur la partie déchirée de la barrière, colmatant la brèche avant que l’eau ne s’y engouffre.
Sous le poids de l’océan, la barrière resplendit et retint la mer au-dessus du pont dans une arche tremblante, tandis que les marins couraient se mettre à l’abri.
« Ce sont clairement des voleurs, nota Serika. Mais qu’est-ce qu’il y a de si cool à être pirate ? »
« Ils boivent beaucoup de rhum et chantent de super chansons. »
« … »
Plus d’une douzaine de regards peu impressionnés se tournèrent vers Quinlan.
Il décida de passer à autre chose et orienta la lentille vers l’arbalète montée. Son bâti comportait des poignées à différentes hauteurs, permettant à l’équipage aux quatre bras de la maintenir tout en remontant son mécanisme.
La lumière courut le long des rainures d’un autre carreau tandis qu’ils le chargeaient.
« Ce carreau est enchanté. J’aimerais l’examiner de plus près… » murmura Kaelira.
« Peut-être qu’on devrait aider les pirates, suggéra Quinlan. Ils doivent connaître des endroits intéressants. »