Chapitre 1 948
« Oui », admit Brokk, les mains posées sur sa ceinture tandis qu’elle les observait.
Cette idée réconforta un peu ceux qui restaient sur le sable. Ils avaient confié leurs peuples à cet homme, et il passait l’après-midi à partager avec leurs familles cette liberté nouvelle et incroyable.
« Tante Lilith, c’est pas juste !! » Felicity sautillait à côté de son père. « Papa ! Nous aussi, on doit y aller ! »
« Je t’ai entendue la première fois, Felicity. Laisse-moi juste retirer mes bottes. »
« Feng ! Il a dit oui !! »
« Seules les petites filles attendent leur papa ! » Feng avait déjà pris une planche.
« C’est méchant !! » hurla Felicity en se lançant à la poursuite de la jeune femme venue d’un autre monde.
Alexios laissa ses bottes et son manteau sur le sable, puis suivit les filles dans l’eau, une planche sous le bras.
Felicity grimpa sur la planche de Feng et s’agrippa à ses épaules. Feng se servit de sa magie de Brise-Vague pour dévier le courant qui arrivait sous la planche et en orienter le nez vers la vague suivante.
« À gauche ! Allons à gauche ! »
« Alors arrête de pencher à droite ! Attends, pourquoi t’es sur ma planche, déjà ? »
« Pourquoi pas ? Hé hé ! »
Quinlan les aida à prendre une vague douce, et Alexios les suivit sur sa propre planche. Le vieux grincheux semblait s’être pris au jeu ; Quinlan savait qu’en temps normal, il ne se serait jamais adonné à une activité aussi stupide.
Mais lever la Restriction Céleste ? Pour un homme qui avait passé un millénaire sous son joug ?
Ça méritait une vraie célébration.
Quel père génial. Quinlan sourit intérieurement, pleinement d’accord avec lui-même.
« Père ! » lança Kitsara à Vargis. « Ne laisse pas les autres papas te voler la vedette. »
« Oui, ma chérie… » Vargis soupira, résigné à finir avec le poil trempé. « J’arrive. »
Vargis porta une planche jusqu’à Kitsara, qui lui prit la main lorsqu’il monta dessus. Rosie en fit pousser une plus large pour Gorruk à partir des racines enfouies dans le sable, et les autres seigneurs les suivirent dans les vagues.
Dès que les hommes-ours se mirent en mouvement, Skarn et Rajah se lancèrent dans une course.
Brokk déposa son manteau d’apparat près des bottes d’Alexios et rejoignit le Cercle d’Obsidienne. Maelstrom resta dans les eaux peu profondes pour aider le Médiateur à monter sur sa planche.
« Tenez-la simplement immobile », dit le vieil homme en s’agrippant à l’épaule du Général. « Juste un instant, juste… »
Quinlan stabilisa la planche avec sa magie. Le Médiateur posa les pieds dessus, observa l’eau qui défilait sous le bois, puis se mit à rire, les larmes coulant dans sa barbe.
Myrasyn choisit une planche et s’avança dans l’eau à la suite des autres, soulevant sa robe blanche pour ne pas la mouiller. Elle y posa le pied au moment même où Black Fang la dépassait sur une vague montante.
« Attends-moi ! »
La Venomborne Terror jeta un regard à son amie. Myrasyn se pencha en avant pour la suivre, les oreilles dressées à mesure que sa planche prenait de la vitesse.
« Oh ! Je crois que j’ai… »
Le nez de la planche s’enfonça dans la vague suivante et la gouverneure plongea la tête la première dans la mer.
« Kyaaa ! »
Plouf !
Myrasyn refit surface, des mèches trempées plaquées sur le visage, et cligna des yeux pour chasser l’eau de mer. « J’ai passé toute ma matinée à me coiffer… »
Quinlan eut un sourire en coin et ôta l’eau de la robe de Myrasyn, puis de ses cheveux dégoulinants. Elle lui lança un regard mortifié avant de remonter sur sa planche, décidée à suivre Black Fang dès sa prochaine tentative.
Son filet immergé attira son attention : il signalait un mouvement le long de sa barrière extérieure. Quinlan vérifia chaque perturbation, puis envoya la vague suivante vers ceux qui l’appelaient.
« Papa ! Tout le monde arrive ! »
Rosie était aux anges.
Quinlan leva les yeux vers sa fille. Rosie lui serra la tête dans ses bras et acclama ses mamans, sans remarquer le regard de son père.
Il lui rapprocha les jambes et s’autorisa à savourer ce qu’ils avaient offert à ces gens.
…
Quinlan sentit sa barrière extérieure se déformer autour d’un long corps massif qui approchait par-dessous le rebord du plateau continental.
Il se tourna aussitôt vers la perturbation. La barrière intérieure n’avait pas bougé ; il ramena vers les eaux peu profondes les vagues qui portaient les surfeurs, avant que la créature ne puisse les atteindre.
« Quelque chose remonte des profondeurs », cria-t-il. « Restez près de la plage pendant que je vais voir. »
« Papa, Rosie va… »
« …faire une pause. » Quinlan termina sa phrase à sa place, puis la prit sur ses épaules et la projeta vers le rivage d’une bourrasque.
« Hein ? »
Sa fille affichait une expression de trahison absolue.
« Heeeeein ??? »
Elle croisa les bras et les jambes en plein vol, boudant furieusement tandis qu’elle planait au-dessus des vagues.
Rosie fit pousser dans le sable une grosse branche dont la pointe feuillue se recourba sous elle. La branche ploya à l’atterrissage, puis la souleva jusqu’à un siège d’où elle pouvait observer la mer.
« Hmph ! »
Ayame se tournait déjà vers les autres. <On les garde ici.>
Mais Black Fang s’éloignait du rivage, la tête inclinée vers les profondeurs, à l’écoute.
Quinlan fit glisser sa planche à côté de la sienne et regarda sous la surface. Le fond marin pâle s’interrompait devant eux, plongeant dans le bleu, et un gigantesque serpent remontait le long de la pente.
Il projeta un courant contre son flanc pour le détourner de la zone de baignade. La bête résista à la traction, son corps se courbant contre la force qui l’entraînait. Quinlan augmenta la pression jusqu’à pouvoir la repousser sous le rebord du plateau.
Elle était puissante, incroyablement puissante, mais pas assez pour l’emporter sur Quinlan. Il sentit la force de ses muscles s’opposer à sa magie tandis qu’elle se libérait par une torsion, puis scruta les eaux voisines pour repérer d’éventuels poursuivants.
Le serpent était seul.
Quand Quinlan se retourna vers Black Fang, il vit dans son regard une faim qu’il connaissait bien.
Elle voulait le tuer.
Quinlan vérifia une nouvelle fois les courants entre le serpent et sa famille. Puis il lui adressa un sourire en coin.
« Allons-y. »
Black Fang était déjà en mouvement. Elle emplit ses poumons et plongea de sa planche.
Il lança un courant à sa suite, qui la rattrapa et propulsa son corps tendu vers les profondeurs, une traînée de bulles blanches dans son sillage.
« Oh non, Maître passe en mode psychopathe. » Vex secoua la tête.
« Ça devait arriver », soupira Ayame. « Je suis franchement étonnée qu’elle se soit retenue jusqu’ici. »
Synchra remonta le long des jambes de Quinlan tandis qu’il quittait sa planche, formée par son corps. Ses plaques s’aplanirent contre lui et se scellèrent aux articulations, jusqu’à ce que la mer glisse sur une surface noire et continue.
Quinlan se servit de sa magie du vent pour comprimer de l’air frais autour de sa tête.
Le casque se referma sur la poche d’air, et il plongea. Synchra aplanit les arêtes de ses membres tandis qu’il accélérait, lui permettant de fendre l’eau, les bras serrés contre le corps.
Il rattrapa le Soul Reaper qui plongeait derrière lui et envoya un courant dans son dos pour rejoindre Black Fang.
…
Quinlan rejoignit Black Fang au moment où elle dégainait sa lame au motif de serpent. Un venin sombre perla sur le tranchant, laissant filer des filaments noirs dans l’eau.
Il enroula un étroit courant autour de l’acier, maintenant contre la lame le poison qui s’en échappait tandis qu’elle visait l’œil du serpent.
La bête se dressa face à eux, ses plaques bleu-noir grinçant les unes contre les autres le long d’un corps plus long qu’une péniche. Des épines dentelées hérissaient son dos, et sa gueule béante était assez grande pour les avaler tous les deux d’un coup.
« C’est l’heure des sashimis. » Quinlan sourit sous son casque.
Black Fang passa à l’attaque. Il fonça vers l’autre côté de la tête, le Soul Reaper levé, tout en projetant de l’eau contre le flanc de la créature pour l’orienter vers elle.
Les ouïes de la créature se déployèrent, libérant une onde de pression.
BOUM !
L’onde frappa Quinlan avec une telle force qu’elle lui coupa le souffle. Synchra protégea ses côtes tandis qu’il était projeté en arrière, la douleur résonnant dans sa poitrine sous les plaques scellées.
« Ngh ! »