Chapitre 40
« Enfin bref... on a vraiment merdé en s'en prenant à ce moins-que-rien. »
« Ouais. » grommela Ferucci en passant une main dans ses cheveux. « On ne peut pas le tuer, mais il a vu nos visages et il connaît nos noms. »
« Alors on n'a qu'à lui couper la langue. » Elle fit tournoyer le couteau entre ses doigts.
Hector se tourna vers elle. « Si on lui coupe la langue, il peut toujours utiliser ses doigts... »
Bella marqua une pause, puis haussa les épaules. « Alors coupez-lui les mains aussi. »
Ferucci eut un sourire en coin en hochant la tête. « Pas une mauvaise idée. On pourrait peut-être lui briser tous les doigts avant, tu sais, juste pour le plaisir. »
« Dans ce cas, il faut aussi l'aveugler. » ajouta Hector.
Bella claqua des doigts. « Oh, bien vu. Et on devrait lui briser les jambes avant de les couper. »
Hector et Ferucci se tournèrent vers elle en même temps.
« Ses jambes ? » demanda Hector en haussant un sourcil.
Bella leva les yeux au ciel. « Il peut taper au clavier avec ses orteils. »
Un bref silence s'installa, le temps que les mots fassent leur effet.
Puis Ferucci se pencha pour donner un coup de botte dans la joue de Takoi. « Alors, on lui coupe les bras, les jambes, on lui enlève la langue et on l'aveugle... »
« On essaie d'en faire une patate ? » Hector éclata de rire.
« En fait, ça fait trop de boulot. Contentons-nous de le tuer. »
« C'est toi qui disais littéralement qu'on ne pouvait pas le tuer il y a deux minutes... » Hector se massa le front.
Takoi laissa échapper un nouveau râle faible, comme s'il voulait dire quelque chose. Mais honnêtement, après avoir entendu leur conversation, il était certain que les mots ne lui seraient plus d'aucun secours.
« J'espérais vraiment un peu plus de... divertissement. » Le regard de Ferucci se posa sur Hector. « Tu es sûr qu'on ne veut pas au moins lui prendre un doigt ? »
Takoi se raidit, tout son corps tremblant.
« Non, on ne peut ni le tuer ni le charcuter... mais les dommages psychologiques durent plus longtemps que les physiques. » dit Hector en lançant le téléphone de Takoi à Bella. « Vérifie ses contacts. »
Bella rattrapa le téléphone sans effort, saisissant à nouveau Takoi par les cheveux pour redresser son visage tuméfié. Son seul œil valide était à peine ouvert, l'autre était clos par l'enflure. Il laissa échapper un faible gémissement mais ne résista pas lorsqu'elle pressa l'appareil contre son visage pour le déverrouiller.
« Merde, il ne le reconnaît pas. » dit-elle en attrapant l'un de ses doigts pour le presser sur le lecteur d'empreintes, mais le sang ne facilitait pas les choses. « Donne-moi ton code. »
« 0... 62... 5. » parvint-il à articuler.
Elle fit défiler ses contacts, ses messages et ses photos. « Voyons voir... » Elle eut un sourire en coin avant d'ouvrir un autre dossier. « Oh, regarde ça, il a deux fils. »
« Sympa. » dit Ferucci avec un sourire lent.
« Très bien, tu sors d'ici et tu agis comme si rien de tout ça n'était arrivé. Tu rentres chez toi, tu embrasses tes gosses, et tu fais semblant de ne pas t'être chié dessus devant nous. » Elle pencha la tête avec un sourire. « Mais si on entend la moindre rumeur disant que tu as mentionné nos noms ? »
Hector s'accroupit. « Alors, on rendra une petite visite à tes gamins, et crois-moi, j'adore les réunions de famille. »
Takoi hocha la tête si vite qu'on aurait dit qu'elle allait se détacher. Son souffle était saccadé, son œil gonflé tressaillait.
« Bien. » dit Hector en se levant et en s'essuyant la main sur son costume. « Maintenant, tire-toi d'ici avant que je ne change d'avis. »
Takoi lutta pour se remettre debout. Ses jambes vacillaient sous lui, supportant à peine son poids. Pendant un instant, on aurait cru qu'il allait s'effondrer à nouveau, mais une terreur pure le maintenait droit.
Il tituba vers la porte, se tenant le côté là où Bella l'avait frappé avec le pied-de-biche.
Chaque respiration était pénible, ses côtes étaient probablement fêlées, voire brisées. Mais il n'osait pas s'arrêter.
« C'était qui ces types ? » demanda Ferucci en s'agenouillant devant les corps, examinant lentement leurs tatouages.
« Un gang de rue. » répondit Hector. « Ils s'appellent les Westside99. »
« Westside99 ? » Ferucci haussa un sourcil.
« C'est un gang du côté ouest de Hangurn, l'ancien District 7, Olympia. Le "99" vient des blocs résidentiels qu'ils revendiquent. »
Ferucci renifla. « Pourquoi ne pas s'appeler simplement les Olympia, alors ? »
« Ce nom est déjà pris par un autre gang de merde. » dit Bella.
« Et ils n'ont pas de numéros ? » demanda Ferucci en jetant un coup d'œil entre les deux.
« Non, les Olympia, c'est juste un autre gang avec des ados et des vieux qui se croient encore jeunes. Ils volent les autres gangs, font des fusillades en voiture et ce genre de conneries. Mais au final, ce ne sont que des idiots qui essaient de jouer à la mafia. »
« Eh bien, ils ne sont plus dans le quartier ouest. » rit Ferucci.
« Ouais, mais il y a des choses qui m'inquiètent un peu. » dit Hector.
« Quoi ? »
« Il n'y avait aucun agent aux funérailles. Seulement des gangsters. Ça n'arrive jamais. Ça veut dire une chose : ils préparent quelque chose d'important. »
Bella croisa les bras. « Tu penses qu'ils vont passer à l'action bientôt ? »
Hector hocha la tête. « Je ne sais pas quand, mais ça arrive. Et j'ai vu le fils de Silas observer James. Pas juste regarder, fixer. Il veut quelque chose. »
« Le fils de Silas Ricci, hein ? Ce petit bâtard n'a jamais eu les tripes pour prendre la place de son père. Mais s'il observe James d'aussi près... » Sa voix s'éteignit, un sourire étirant ses lèvres. « Alors il cherche soit la vengeance, soit une opportunité. »
Le regard de Bella s'assombrit. « Ou les deux. S'ils préparent quelque chose d'envergure, ça ne concerne pas que James. Toute la ville est sur le point de basculer. »
« Alors, quel est le plan, Hector ? Tu veux tester le gamin, ou on l'élimine avant qu'il ne devienne un vrai problème ? »
« Non, on le laisse faire. Son père était un vrai, un gangster de la vieille école avant même qu'on soit nés. Son fils ? Il ne peut rien faire sans lui. »
« Tu dis qu'il n'est rien sans l'ombre de son père ? » demanda Bella.
« Exactement. C'est juste un punk riche qui essaie de jouer un rôle. Sans Silas, il n'a pas de colonne vertébrale, pas d'instinct. Il essaie de s'immiscer dans un monde qui va le dévorer tout cru. Pas besoin de perdre du temps à faire le premier pas. Il finira par se détruire tout seul. »
« Peut-être. Mais il a toujours le nom de son père, et ça suffit pour que les gens le suivent. Les hommes désespérés suivront des leaders désespérés s'ils pensent que ça leur apportera du pouvoir. » dit Ferucci.
« Ouais, mais le plus problématique pour moi, c'est ce type, Takoi, après tout il sort avec la fille du vice-président... » dit Bella.
Hector secoua la tête. « Il s'est pointé aux funérailles tout seul, entouré de gangsters. Aucune sécurité gouvernementale. Et on l'a kidnappé sans qu'il ne se batte. »
Bella croisa les bras, le regard acéré. « Peut-être. Mais n'oublie pas ce qu'il a dit : un seul appel et James disparaît. S'il bluffe, il a du cran. Mais s'il ne bluffe pas... » Elle ne finit pas sa phrase, l'implication pesant lourdement entre eux.
« Nous ne sommes pas juste des hommes qui suivent des ordres. Nous sommes les mains qui appliquent sa volonté. Le bouclier qui protège son nom. S'ils pensent qu'ils peuvent le toucher, ils n'ont aucune idée du genre de guerre qu'ils déclenchent. »
Ils furent tous d'accord. Il n'y avait rien de plus à ajouter.
Sans hésitation, ils entamèrent le processus de nettoyage qui tenait en deux choses : de l'essence et un briquet.
Après que les flammes eurent englouti tout le bâtiment, ils disparurent un par un.
Bella, cependant, n'avait qu'une seule destination en tête.
Elle devait lui demander.
Elle devait savoir.
Lorsqu'elle arriva, la scène habituelle se déroula sous ses yeux : des voitures bloquant l'entrée, des gardes patrouillant, armes à la main.
En entrant, elle entendit le bourdonnement sourd de la télévision dans le salon principal.
Et il était là, assis sur le canapé, en train de manger un bol de céréales comme si c'était une journée calme comme les autres.
De l'autre côté du canapé, Charlotte dormait profondément, alors Bella en profita pour se glisser plus près de lui.
« Bella ? » Sa voix était calme, posée.
Elle ne répondit pas. Pas tout de suite. À la place, elle regarda l'écran, le regard dans le vide. Puis, après une longue inspiration, elle parla.
« J'ai entendu quelque chose... » Sa voix était basse, presque prudente.
James posa son bol en la regardant. « Entendu quoi ? »
Elle hésita, puis croisa son regard. « Que tu avais un sous-chef autrefois... Est-ce vrai ? »
James ne répondit pas. Il fixa simplement l'écran, immobile. Ses yeux ne bougèrent pas, ne clignèrent pas.
C'était comme s'il regardait droit dans l'abîme.
La poitrine de Bella se serra.
Ce sous-chef, quel qu'il ait été, avait été aux côtés de James. De confiance. Important.
Et maintenant, il n'était plus rien.
Juste comme ça.
Le souffle de Bella se coupa alors qu'une pensée horrible plantait ses griffes dans son cœur. Un jour, serait-ce son tour ?
Deviendrait-elle juste un autre visage dont James se détournerait ? Une autre personne qu'il laisserait glisser entre ses doigts comme si elle n'avait jamais compté —
« Il s'est suicidé... »
Son cœur s'arrêta.
James ne la regarda pas, n'ajouta aucune explication.
Le silence, l'hésitation ; ce n'était pas un homme qu'il avait tué. C'était un homme qu'il avait perdu.
« Quelque chose est arrivé... et... il... »
Ses mots s'éteignirent et il fixa à nouveau la télévision, comme s'il avait été ramené à cet instant précis du passé.
Et alors, elle le vit. Une larme.
Une seule larme glissant le long de sa mâchoire ; elle n'arrivait presque pas à y croire.
James ne pleurait jamais devant eux.
Mais là, dans le calme de cette maison, sous le poids du passé, il le faisait.
Et quelque chose en Bella se brisa.
Elle ne réfléchit pas. Elle bougea simplement.
Elle l'enlaça, sentant le rythme de sa respiration, la tension silencieuse dans son corps.
James ne parlait jamais de son passé. Ne laissait jamais personne voir le poids qu'il portait.
Mais ce soir, pour la première fois, il laissa le silence parler pour lui.
Et Bella comprit.
Elle n'était pas remplaçable.
Pas pour lui.