Chapitre 390
[AN : Ce chapitre contient des descriptions et des références à la maltraitance infantile, à la manipulation émotionnelle et au suicide. Il inclut également des scènes de détresse physique et des discussions sur des traumatismes. Ces thèmes sont abordés dans le cadre du développement psychologique des personnages et de la narration, mais ils peuvent être éprouvants pour certains lecteurs. Si vous êtes sensible à ces sujets ou s'ils résonnent personnellement en vous, n'hésitez pas à faire des pauses pendant votre lecture. Votre bien-être est la priorité.]
*****
« Ghk—ahh— ! »
...
« Ngh—kgh ! »
...
« Huurgh— ! »
...
« Haa... haa... haa... ! »
Leo avait du mal à stabiliser sa respiration. Il luttait simplement pour empêcher l'acide gastrique de remonter dans sa gorge ; celle-ci était tellement irritée qu'elle semblait à vif.
« U-uhk— ! »
S'appuyant contre le rebord des toilettes, il vomit à nouveau. La brûlure s'intensifia tandis que l'acide remontait le long de son œsophage.
Au moins, après quelques haut-le-cœur supplémentaires — son corps essayant encore alors qu'il n'y avait plus rien à évacuer —, il comprit que c'était fini.
Leo se laissa glisser sur le sol, le dos contre la porte de la cabine. Ce n'est qu'à ce moment-là qu'il put enfin respirer correctement.
« Ah... j'ai tellement le tournis... »
Ses yeux dérivaient sans but dans l'étroitesse de la cabine.
« Où est mon masque... ? »
« J'ai dû le laisser tomber quelque part dans le couloir. Il faut que je le retrouve vite. »
Il l'avait loué, après tout. L'abîmer serait un problème.
Puis, en regardant son poignet, son regard déjà terne s'assombrit davantage.
« Je devrais aller chercher des bandages à l'infirmerie. Ce n'était pas assez profond pour des points de suture... »
Mais son costume était taché. Déchiré. Marqué de sang.
Leo laissa échapper un soupir.
« Je devrais d'abord retrouver le masque », murmura-t-il d'une voix minuscule et rauque.
Si le masque était intact, il n'aurait peut-être pas à payer trop cher. Mais s'excuser serait toujours pénible.
« Le masque est en bon état. »
Une voix parvint de l'autre côté de la porte.
Les yeux de Leo s'écarquillèrent légèrement.
« Nathan... » souffla-t-il, trop épuisé pour hausser le ton.
« Depuis combien de temps es-tu là ? »
« Dix minutes. À peu près. »
Un nouveau soupir écorcha la gorge de Leo, acide et brûlant.
« Je vois. »
« Je voulais déjeuner avec toi », dit Nathan. « Puis j'ai croisé Lia dans le couloir. Elle m'a indiqué où tu étais allé avec ta mère, et ensuite, je... »
Nathan se tut.
Le visage de Leo se ferma.
« Tu as vu, n'est-ce pas ? »
« ...Ouais », répondit Nathan, tout aussi doucement.
Il était probablement adossé à la porte, tout comme Leo. Ils n'avaient pas à craindre que quelqu'un entre ; ces toilettes étaient loin des salles de classe et des événements du festival. Personne ne les utilisait jamais. C'était sans doute pour cela qu'elles étaient si propres.
Le silence s'installa entre eux.
Aucun ne savait quoi dire.
Nathan prit la parole le premier.
« Comment est la blessure ? »
Leo jeta un coup d'œil à son poignet.
« Le saignement s'est arrêté... »
« Tu n'as rien laissé couler dans le couloir », dit Nathan. « Mais il y en avait sur le sol ici. J'ai déjà nettoyé, ne t'en fais pas. »
« ...Merci », murmura Leo, toujours à bout de souffle.
Le ton de Nathan changea alors, plus ferme, mais maîtrisé. Ce qui surprit le plus Leo, c'était son calme apparent.
« Corrige-moi si je me trompe, mais... » Nathan marqua une pause.
« Ce n'est pas la première fois que tu vis quelque chose comme ça, n'est-ce pas ? »
« ... »
Le silence de Leo fut une réponse suffisante.
Nathan laissa échapper un rire sourd qui n'avait rien d'amusé.
« Tu tombais toujours malade facilement quand tu étais dépassé ou perdu », dit-il. « Comme cette fois où tu avais accidentellement cassé le portrait de ta mère pendant qu'on jouait au loup dans la maison... »
« ... »
« Je ne veux pas paraître stupide... mais tu réalises que ce qu'elle a fait, c'est de la maltraitance, pas vrai ? »
Leo ouvrit la bouche pour répondre, mais les mots moururent dans sa gorge. Il se contenta de presser ses lèvres l'une contre l'autre et de baisser les yeux. Ramenant ses genoux contre lui, il y posa son front.
« ...Elle est probablement juste stressée par quelque chose », dit Leo doucement. « Elle ne voulait pas... »
« Elle ne voulait pas ? » répéta Nathan, le choc perçant sa maîtrise.
« Tu... tu plaisantes, c'est ça ? »
Sa voix tremblait légèrement. Leo le remarqua, mais ne répondit pas.
Un long soupir s'échappa de l'autre côté de la porte, comme si Nathan se forçait à rester calme.
« Maintenant que j'y pense... » dit Nathan lentement, « l'année dernière, tu as été très malade pendant les vacances d'hiver. Ce n'était pas juste toi. Lia était malade aussi, non ? »
Leo ferma les yeux.
« Je ne pouvais pas te voir parce que tu avais une forte fièvre, mais ma mère y allait presque tous les jours. Elle disait qu'elle s'occupait de toi, pas de Lia. »
La voix de Nathan se fit plus basse, pensive, amère.
« À l'époque, ça semblait logique. Ton père était en voyage d'affaires, et ça devait être épuisant pour ta mère. Alors ma mère aidait, en s'occupant de toi pendant que ta mère s'occupait de Lia. Mais... elle n'est jamais restée dormir chez toi. Même si nos familles étaient assez proches pour des soirées pyjama. Même si on partait en voyage ensemble. »
« ... »
Leo restait silencieux.
Nathan continua.
« Je me souviens que ma mère avait l'air si désemparée quand elle rentrait. Et chaque jour, quand je demandais comment tu allais, elle semblait de plus en plus mal. Je n'y ai pas prêté attention sur le moment, parce que quand tu as fini par guérir, tu as agi comme si de rien n'était. Comme si tout allait parfaitement bien. »
Son souffle se coupa. Leo pouvait presque l'entendre grincer des dents, essayant de garder une voix stable.
« La vérité, c'est que Lia était la seule à être réellement malade. Et ça a dû tellement stresser ta mère... qu'elle t'a utilisé comme exutoire, n'est-ce pas ? »
« ... »
« Tu ne vas pas nier une accusation aussi folle ? »
« ... »
« Hé... » la voix de Nathan se tendit. « Dis quelque chose. Insulte-moi, sois arrogant, fais quelque chose au lieu de rester assis là comme ça. C'est pathétique. »
« ... »
Leo sentit Nathan frapper légèrement la porte de la cabine par frustration. Il serra ses genoux plus fort.
« Allons tout dire à ma mère. »
« Non. »
Leo répondit immédiatement, enfin. Désespérément.
« Ne lui dis rien à ce sujet... s'il te plaît. »
« ...Pourquoi ? Elle t'a aidé la dernière fois. Cette foi— »
« Non. »
« POURQUOI ?! »
« .. ! »
Leo sursauta au cri soudain de Nathan.
« ...P-pardon », dit Nathan aussitôt, sa colère s'effondrant en quelque chose de misérable. « C'est juste... pourquoi ne demandes-tu pas de l'aide ? Je ne te comprends pas. Je ne comprends pas pourquoi ma mère n'a rien fait, comme aller voir la police, ou... »
Leo se sentit à nouveau malade.
Il ne voulait pas dire à Nathan pourquoi Sarah n'avait jamais rien fait, peu importe à quel point elle l'avait voulu.
« ...Et pourquoi veux-tu encore son amour ? Je ne comprends pas. Je ne savais pas tout ça, mais je voyais bien comment elle te traitait par rapport à Lia. Même quand on était plus jeunes, elle n'était pas comme ça avec toi. Leo, même si c'est ta mè— »
« Ce n'est pas ma mère. »
« ... »
« ... »
« ...Quoi ? »
La voix de Nathan était totalement déconcertée.
« Hé, Leo... qu'est-ce que tu racontes ? Comment ça, ce n'est pas ta mère ? »
Un soupir s'échappa de Leo. Sa gorge était sèche. La brûlure s'était apaisée, mais il aurait aimé avoir de l'eau. Quand il parla, sa voix était rauque.
« Jeanne Karumi n'est pas ma mère biologique. »
« Hein ? »
Cette fois, Leo ne put empêcher une légère courbe sur ses lèvres.
« C-comment ça peut être possible ? » bégaya Nathan. « Tu veux dire que tu es adopté ? Mais... hein ? Tu as ses yeux, et... et toi et Lia... »
« Parce qu'on a quand même un lien de sang », dit Leo. « Même si elle ne m'a pas mis au monde. »
Nathan se tut un instant.
« Tu veux dire... »
Leo émit un son affirmatif.
« Sa sœur. Cassie Karumi est ma mère biologique. »
« Pas possible... »
« Si », dit Leo. « Elle est tombée enceinte de moi lors de sa dernière année de lycée. »
« Mais... mais elle ne s'est pas... »
« Suicidée ? »
« ... »
« Si », répondit Leo platement. « À l'époque où elle était censée intégrer une grande université pour devenir médecin. L'homme... mon père biologique... a eu un accident de voiture. Il n'a pas survécu. »
La voix de Leo ne vacilla pas.
« Et après ça... je ne sais pas. Peut-être qu'elle a juste cessé de se soucier de tout. Peut-être qu'elle ne se souciait même pas de quelqu'un comme moi. Elle s'est pendue. »
« Ça... » commença Nathan.
Le pire, c'était que, selon sa « mère », Jeanne Karumi, son père biologique était en train d'acheter des affaires pour la naissance de Leo, alors que la date était encore lointaine. Il était tellement excité et nerveux.
« Mon père était probablement la seule bonne chose qui lui soit jamais arrivée », continua Leo. « Le perdre a dû la pousser à bout. »
Son souffle se fit lent.
« J'ai eu de la chance, je suppose. Ils m'ont sauvé avec une césarienne d'urgence. » Il marqua une pause. « Et ensuite, j'ai été adopté par sa sœur. La femme que tu appelles ma mère. »
Nathan était à nouveau silencieux, comme s'il cherchait les mots justes sans les trouver.
« Je... je suis sûr... » commença-t-il, avant de s'arrêter.
Probablement pour le réconforter. Probablement quelque chose qu'il réalisait ne pas pouvoir dire.
Puis sa voix se durcit.
« ...Si ce n'est pas ta vraie mère, ça ne te donne pas encore plus de raisons d'arrêter de la défendre ? »
« Ce n'est peut-être pas ma mère biologique », dit Leo doucement, « mais c'est quand même ma mère. »
« Une mère ne ferait pas subir ça à son enfant », répondit Nathan, plus ferme et plus froid que ce que Leo attendait.
Leo bougea, fixant la porte de la cabine.
« Arrête de la défendre », répéta Nathan.
« Je ne peux pas. »
« Pourquoi ? »
« Parce que... »
Leo ne finit pas sa phrase.
« Où d'autre quelqu'un comme moi pourrait-il aller ? »
Il ne le dit pas à voix haute, mais Nathan sembla comprendre malgré tout.
« Tu peux rester chez moi », dit Nathan rapidement. « Je suis sûr que maman et papa seraient ravis de... »
« Tu sais que ce n'est pas possible. »
« Pourquoi ? »
« Laisse tomber. »
« Comment je pourrais ? »
« Ne dis à personne ce que je t'ai dit. »
« Tu sais que je ne le ferais jamais. »
« ... »
« Je n'abandonnerai pas », dit Nathan.
« ... »
« Je vais te sauver. »
Un petit rire s'échappa de Leo.
« Je ne plaisante pas ! »
« ...D'accord », répondit Leo doucement, bien qu'un sourire étire encore ses lèvres.
« À propos du costume... »
« Ne t'en fais pas », coupa Nathan. « On ira s'excuser ensemble demain. »
« ...Merci. »
« Maintenant, allons à l'infirmerie pour soigner ta blessure », dit Nathan, d'un ton qui ne laissait place à aucune discussion. « Et... on va sécher le festival sportif et le reste de la journée. On ira manger quelque chose. »
« Tu ne vas pas avoir d'ennuis avec ta classe ? »
« Ils se débrouilleront sans moi. »
« ...Merci », répéta Leo.
« Allons-y. »
Leo se leva. Après une brève hésitation, il ouvrit la porte de la cabine.
Nathan était là, à attendre, le soulagement sur le visage. Son regard tomba immédiatement sur le poignet de Leo, sur le sang séché.
Leo vit la mâchoire de Nathan se serrer avant qu'il ne se force à se détendre.
« L'infirmière ne sera probablement pas là », dit Nathan, « mais je sais où elle garde la trousse de premiers secours. »
« Vraiment ? » Leo haussa les sourcils.
Nathan hocha la tête avec suffisance. Dans sa main, Leo vit le masque de clown.
« Tu sous-estimes le nombre de fois où je me suis étalé ou pris un ballon en plein visage pendant l'entraînement. »
« Tu es un idiot. »
« Quoi... hé ! » protesta Nathan. « Je n'ai eu un saignement de nez que deux fois le mois dernier. J'ai fait beaucoup de progrès, tu sais ?! »
« Bien sûr », dit Leo en levant les yeux au ciel.
Ils quittèrent les toilettes ensemble.
Lorsqu'ils atteignirent l'infirmerie, Nathan avait raison : l'infirmière n'était pas là. Nathan insista pour soigner la blessure lui-même, et Leo le laissa faire à contrecœur, même s'il savait comment s'y prendre.
Après cela, ils s'éclipsèrent de l'école sans que personne ne les remarque et allèrent manger un morceau.
...aucun des deux ne montra à nouveau le bout de son nez avant le dernier jour du festival scolaire.