Chapitre 8
« On l’a échappé belle », lâcha Cassian, le souffle court, les yeux écarquillés devant le cadavre décapité. Son visage pâle, où se lisait désormais un certain soulagement, était éclaboussé de fines gouttes de sang.
À cet instant, Vivia, la femme à l’arc, accourut pour s’assurer que l’Apôtre était bien mort. Une fois convaincue, elle lança un regard furieux à Cassian et au mage au bâton, puis désigna le cadavre d’un doigt agité.
« C’était beaucoup trop dangereux !
Comme les deux hommes la dévisageaient, perplexes, elle ajouta : « Comment avons-nous pu déceler qu’il était noble, tout en excluant complètement la possibilité qu’il soit un Apôtre ?!
« Ne sois pas trop dure, Vivia. » L’homme blond et massif armé d’une lance s’avança. Sa voix était grave et calme, et il parlait lentement, comme s’il pesait chacun de ses mots. « La plupart des Apôtres se déplacent généralement avec leur emblème. Lui n’en avait pas et, d’après Alden, il semblait inoffensif. »
Il se frotta la barbe en s’approchant du corps pour l’examiner.
Pendant ce temps, Vivia, toujours aussi emportée, claqua la langue. « Je ne joue pas avec ma vie ! On aurait pu mieux gérer la situation si Alden avait vérifié ! » Elle pointa un doigt accusateur vers Alden. « Les mages ne sont-ils pas censés pouvoir détecter la puissance divine, eux aussi ? »
« J’ai vérifié », répondit Alden en expirant bruyamment, l’air déconcerté. « C’est bien ça qui rend la situation si étrange. Je te jure que j’ai vérifié dès que je l’ai vu. Je n’ai senti aucune puissance divine en lui. »
Vivia haussa un sourcil, perplexe, puis se retourna vers le cadavre. « Comment a-t-il fait pour la dissimuler, alors ? Un artefact ? »
« Je n’en sais rien. » Alden fourra son livre dans sa sacoche et sortit ce qui ressemblait à une loupe. « Mais il y a clairement quelque chose qui cloche. »
« Oui, je le pense aussi », grommela l’homme à la lance. « Les Apôtres ont toujours été aussi faciles à tuer ? »
Alden fronça davantage les sourcils, soudain assailli par un très mauvais pressentiment.
« Je propose qu’on se dépêche, qu’on prenne tout ce qu’on peut et qu’on fiche le camp », dit-il en désignant le corps de son bâton.
Cassian s’était déjà accroupi et dépouillait le corps de l’Apôtre. Il tendit la main vers la sacoche carrée accrochée à sa hanche, en détacha la sangle et regarda à l’intérieur.
Pendant qu’il s’affairait, Alden examina le cuir à travers sa loupe et murmura : « Cette sacoche est un artefact violet de deuxième rang. Elle dissimule son contenu même aux détections magiques et peut aussi contenir des objets dont le volume atteint dix fois le sien. »
« Waouh », s’exclama Cassian avec un sourire, en se redressant. « Un truc pareil peut se vendre jusqu’à cinq cents pièces d’or, non ? On a décroché le gros lot ! »
Il renversa la sacoche magique et en déversa le contenu sur la terre.
Il y avait une montre à gousset en or, un modèle coûteux que seuls les nobles possédaient ; un paquet de cigarettes ; trois flacons remplis d’un liquide violet chatoyant ; une flasque d’alcool ; une boîte d’allumettes ; un briquet Zippo à capot ; un trousseau de clés ; un couteau ensanglanté ; et un appareil rond en métal, serti en son centre d’un cristal bleu, appelé un silencieux.
Il y avait aussi beaucoup de pièces d’or. Certaines étaient percées d’un trou carré en leur centre, d’autres non.
« Il y a quelque chose là-dedans qui pourrait nous trahir ? » demanda Cassian à Alden.
Alden secoua la tête. « Non. Dépêche-toi de tout remettre. »
Rassuré, Cassian s’empressa de ranger les objets.
« Prends aussi l’épée », ajouta Alden d’un ton désinvolte. « C’est un artefact bleu de premier rang. Elle améliore les attributs physiques de son porteur, surtout sa défense. »
Cassian hocha la tête et tendit la main vers l’arme.
Pendant ce temps, l’homme à la lance se pencha et souleva la main du cadavre. Il portait deux anneaux. L’un était un simple anneau noir à l’index de la main droite, l’autre, un anneau en argent à son pouce, serti en son centre d’un petit cristal pâle.
L’homme à la lance retira les deux anneaux et les tendit à Alden pour qu’il les examine.
Alden les prit et approcha l’anneau noir de sa loupe.
« C’est un artefact violet de cinquième rang qui fait pencher une immense fortune en faveur de son porteur », murmura-t-il. « Il détourne aussi discrètement de lui les petits dangers mortels et peut même pousser certains ennemis à l’éviter naturellement, ou à contourner les endroits où il pourrait se trouver. Il peut même l’aider à survivre à une attaque qui aurait dû le tuer. »
« Ah. Voilà pourquoi il a évité ma flèche en plein cœur la première fois », intervint Vivia avec un léger reniflement. « Je le savais. Je savais que je ne visais pas de travers. »
« Alors, c’est un peu comme une cape de dissimulation discrète ? » demanda Cassian.
« Mm », fit Alden distraitement. « Mais en contrepartie, chaque fois qu’il lui accorde une immense fortune, il la compense ensuite par un malheur. Cela dit, par rapport à la chance qu’il lui apporte, ce malheur reste généralement très mineur pour son porteur. »
Après ces explications, il reporta son attention sur le deuxième anneau. Mais à peine trois secondes plus tard, ses yeux s’écarquillèrent et il jura. « Merde. On laisse l’anneau d’argent derrière nous ! »
Il le jeta sur le cadavre, comme s’il lui brûlait les doigts.
« C’est un artefact jumelé », expliqua Alden d’un ton pressant. « Quelqu’un, quelque part, possède son jumeau. Il l’avertit dès que son porteur se trouve en danger de mort et lui permet d’en suivre directement la position. »
À cet instant, Cassian, qui avait fini de tout fourrer dans la sacoche et s’était déjà relevé, lança à la hâte : « On a fini. On bouge. »
Sans perdre une seconde de plus, les quatre pilleurs firent volte-face et se précipitèrent vers la sortie du labyrinthe.
Tandis qu’ils couraient, Cassian jeta un regard à Vivia. « C’est dommage pour Lyra. J’arrive toujours pas à croire qu’elle se soit fait tuer par ce chevalier. »
Sans le regarder, Vivia répondit d’une voix tendue : « Qu’est-ce que tu racontes ? Le salaud était sacrément fort. Je parie que c’était un Guerrier de troisième rang. Sans les pièges qu’on avait préparés avant de l’attaquer, on serait tous morts. »
***
Ailleurs, au cœur du quartier municipal de Ravena…
Villa Fioravanti.
——
Une jeune domestique aux cheveux noirs, soigneusement attachés et épinglés, se tenait prête dans la luxueuse salle de bains de la comtesse Isabella. À côté d’elle se trouvait un chariot où étaient posés quelques serviettes, une robe de chambre et un plateau portant une grande carafe transparente remplie d’eau.
Non loin d’elle, un lévrier afghan noir était couché par terre. Ses yeux sombres et intelligents restaient fixés sur la baignoire où se prélassait la comtesse.
La baignoire était remplie d’une eau si froide qu’une vapeur visible s’en élevait. Isabella y était assise, fumant une longue pipe noire.
À cet instant, sa peau d’une pâleur cadavérique était couverte d’écailles bleues et elle semblait ailleurs, comme plongée dans une transe fiévreuse. Elle respirait péniblement, comme si elle était déshydratée.
Peu après, son visage se crispa. Elle se tourna sur le côté et posa sa pipe sur la petite table près de la baignoire. Sur celle-ci se trouvaient un verre rempli de glaçons et une carafe presque vide.
Elle prit elle-même la carafe et en versa le contenu dans le verre, puis but une longue gorgée désespérée.
Elle reposa le verre avec un claquement sec. Pourtant, malgré la dernière goutte qu’elle venait d’avaler, elle n’était toujours pas satisfaite. Elle passa une main dans ses cheveux et marmonna : « Déesse… J’ai tellement soif. »
En l’entendant, la domestique n’attendit pas qu’on le lui demande. Elle prit rapidement une autre carafe d’eau sur le chariot, puis s’empressa de remplir le verre de la comtesse.
Ensuite, elle emporta l’ancienne carafe et la remplaça par celle, pleine, qui se trouvait sur son plateau.
Pendant ce temps, Isabella avala une nouvelle longue gorgée avide. Puis elle expira et s’adossa au rebord de porcelaine froide de la baignoire. Détournant le regard, elle se replongea dans sa transe fiévreuse.
Dans le même temps, elle frottait machinalement de son pouce le cristal pâle serti dans l’anneau d’argent qu’elle portait à l’index.
Tout semblait relativement paisible, jusqu’à ce que, soudain, l’anneau se resserre douloureusement autour de son index, comme s’il avait rétréci.
Isabella se redressa d’un coup. Ses yeux violets s’écarquillèrent d’effroi tandis qu’elle levait le doigt pour examiner l’anneau.
Elle vit alors ce qui ressemblait à du liquide cramoisi se répandre dans le cristal pâle.
« Oh non… »
Son cœur se mit à battre à tout rompre et elle sortit précipitamment de la baignoire. « Dante… »
Peu après, Isabella dévalait un couloir sombre. Elle portait désormais une robe gothique noire et un voile noir qui lui couvrait la tête, ainsi que de longs gants noirs.
Les écailles qui étaient apparues sur sa peau dans le bain avaient disparu.
Un collier orné de l’emblème d’un croissant de lune entourait son cou pâle.
Isabella marchait vite, courant presque tout le long du trajet, tandis qu’elle murmurait une prière à la Déesse lunaire.
Un homme qui semblait approcher de la trentaine l’accompagnait. Il avait de longs cheveux noirs et des yeux noirs. Vêtu d’une longue cape noire qui flottait derrière lui et dissimulait les armes attachées à son flanc, il avançait à ses côtés.
Le lévrier afghan noir les suivait, calquant son allure fébrile sur la leur.
Lorsqu’ils arrivèrent enfin devant les portes, celles-ci s’ouvrirent d’elles-mêmes sur une vaste salle éclairée par des bougies disposées le long des murs.
Au centre se trouvait un grand bassin. Sans perdre de temps, Isabella s’approcha d’un piédestal et prit à sa surface un cristal bleu gros comme le poing.
Serrant le cristal entre ses deux mains, elle se dirigea rapidement vers le bassin et s’avança dans l’eau jusqu’aux genoux, jusqu’à en atteindre le centre. Le chevalier et le chien la suivirent de près. Tout du long, elle récita une incantation dans l’ancienne langue de l’Empire sacré.
Soudain, une bourrasque balaya la salle et l’eau du bassin devint si noire qu’on ne pouvait plus en voir le fond. Elle se mit à tourbillonner et à monter autour des trois silhouettes.
Un instant plus tard, l’eau noire les engloutit et les happa dans ses profondeurs, avant de s’immobiliser et de redevenir limpide et ordinaire.