Chapitre 67
« Dépouille-le. On se partagera le butin plus tard », lança Dante avec désinvolture en regardant autour de lui.
Micheal sourit. « Compris, patron. »
Sans perdre de temps, il s’accroupit et se mit à fouiller le cadavre.
L’homme étant mort, l’armure qu’il portait avait repris la forme d’une bague en argent à son doigt. Micheal commença par la lui retirer de l’index gauche.
Il saisit ensuite la main droite de l’homme et aperçut une autre bague. Celle-ci aussi était en argent.
Je parie que c’est l’artefact spatial, pensa Micheal en la retirant. Dès qu’il la prit et la posa dans sa paume, l’image de son espace intérieur apparut dans son esprit.
C’est bien l’artefact spatial. Micheal sourit. J’espère que le patron me laissera le garder. Je n’en ai aucun.
L’homme portait aussi un pendentif de jade autour du cou. Micheal tendit le bras et arracha le cordon. Enfin, il sortit une montre à gousset en argent de la poche de l’homme.
Puis il jeta un coup d’œil à Dante et demanda : « Tu veux t’en charger, patron ? Ou je m’en occupe… »
« Vas-y », répondit Dante sans même se retourner.
Micheal pinça les lèvres et hocha la tête. « D’accord. »
Il se tourna vers le cadavre et se mit à prier. « Ô Dion Athamas, Seigneur des Domaines et de l’Irréalité, accueille cette âme déchue dans tes bras. Et, par amour pour moi, fais en sorte qu’elle ne trouve jamais le repos… »
Dante lui jeta un regard, mais ne dit rien.
Si ça marche, ça marche, pas vrai ?
Il leva la main ; une flasque apparut dans sa paume. Il la déboucha et répandit de l’alcool sur la dépouille. Quand il eut terminé, une boîte d’allumettes apparut dans sa main.
Il veut brûler le corps. Un cadavre carbonisé n’attirera pas autant l’attention qu’un corps vidé de son sang et desséché comme une momie, pensa Micheal en regardant Dante ouvrir la boîte.
Après avoir craqué une allumette, Dante la jeta sur le cadavre, qui s’embrasa aussitôt.
Pendant quelques secondes, Dante resta là, une main dans la poche, à fixer le corps en flammes.
Micheal, lui, s’approcha de l’épée à deux mains qui gisait au sol. Il la rangea dans l’anneau spatial, puis se hâta d’aller récupérer le Chapeau Fedora à plumes de corbeau, tombé pendant le combat.
Quand il se mit à revenir, Dante avait déjà tourné le dos aux flammes.
« Au fait, ça m’intrigue vraiment », dit Micheal en époussetant le chapeau avant de le remettre sur sa tête.
Dante se tourna vers lui. Micheal demanda : « Comment as-tu su qu’il y avait quelqu’un à l’étage ? »
Dante le regarda un instant, puis finit par répondre franchement : « Je ne le savais pas. »
« Hein ? » Micheal cligna des yeux.
Dante haussa les épaules avec désinvolture. « J’ai simplement deviné. »
Il se tourna vers le cadavre qui brûlait. « Quand tu es entré et que ta tante s’est mise à appeler Ada, en criant même ton nom, j’ai commencé à me demander si elle ne cherchait pas à prévenir quelqu’un. »
Micheal haussa un sourcil, mais Dante poursuivit : « Tu étais un prisonnier condamné à la perpétuité. Et voilà que tu débarques devant ta tante. Une réaction normale aurait été de se dépêcher de verrouiller la porte, puis peut-être de te prendre dans ses bras si vous étiez si proches. Sinon, elle se serait probablement contentée de te demander ce que tu foutais hors de prison. La dernière chose qu’elle aurait faite, c’est crier ton nom. »
« Ah… » Micheal hocha la tête, comprenant. Maintenant que j’y pense, c’était bizarre.
Le duo reprit sa marche. À cet instant, le monde se brouilla. La seconde suivante, le domaine se dissipa et ils se retrouvèrent dans la rue.
En se retournant, ils virent le corps brûler sur les pavés. Sans s’attarder, ils repartirent en direction de la taverne.
Soudain, Micheal s’assombrit.
En le voyant, Dante fronça les sourcils et demanda : « Tu as dit qu’on pouvait faire confiance à ta tante et à ta cousine. Pourquoi ai-je l’impression que tu ne leur as jamais fait confiance ? »
Micheal garda le silence quelques secondes. Finalement, il soupira et esquissa un sourire amer. « En fait, je soupçonnais qu’elles m’avaient trahi. Tu vois, deux Apôtres et quelques hommes, dont ce Thomas, m’ont attaqué par surprise. Victor n’a pas d’Apôtres à son service ; ils devaient donc être des hommes qu’il avait recrutés pour m’éliminer. Mais c’est là que ça coince. Comment savait-il que je viendrais le chercher ce jour-là ? Même pendant notre combat, il savait déjà que je possédais le Talent divin rouge du Dieu des Domaines. J’y ai réfléchi et je me suis demandé qui d’autre que ces deux femmes, avec qui j’avais vécu après la mort de mon frère, aurait pu le lui apprendre. C’étaient les seules personnes de ma famille qui me restaient, et elles ont pris soin de moi jusqu’à ce que je sois assez grand pour commencer à préparer ma vengeance.
« Pourtant, j’ai eu beau y réfléchir pendant tous ces jours en prison, ça n’avait aucun sens. Pourquoi m’auraient-elles vendu ? Hé… Je crois que j’ai la réponse, maintenant. On dirait qu’Ada couchait avec Thomas. Tss. »
Il claqua la langue, écœuré.
« Mais jusqu’à présent, je refusais de l’admettre. C’est pour ça que j’ai dit qu’on pouvait leur faire confiance. Enfin… j’avais envie d’y croire. »
Pendant un instant, Dante ne répondit pas et le fixa simplement. Puis il s’arrêta, ce qui fit hausser un sourcil à Micheal.
Il déclara d’un ton grave : « Juste avant qu’on arrive, tu aurais dû te dire, et me dire à moi aussi : “Je crois qu’il y a soixante pour cent de chances qu’elles me trahissent.” Ça permet de prévoir des solutions de rechange et de rester sur la même longueur d’onde. Je ne peux pas te laisser nier la réalité, parce que c’est très dangereux. Tu m’entends ? »
« Oui, patron. »
Dante serra les dents, arma sa jambe et décocha un violent coup de pied dans les fesses de Micheal pour le punir.
« Aïe ! Désolé, patron ! »
« Tss. » Dante fronça les sourcils. Tu es encore un gamin naïf !
***
Un peu plus tard…
——
Les paupières de Tante Agrafena frémirent avant de s’ouvrir. Tout était flou, au début, puis les formes se précisèrent peu à peu.
En gémissant, elle se redressa en se tenant la tête ensanglantée. Lorsqu’elle parvint enfin à distinguer ce qui l’entourait, elle remarqua que le monde était gris.
Mais ce n’était pas tout : bien des choses semblaient anormales.
Pour commencer, sa joue était couverte de sable. Quand elle baissa les yeux, elle en vit à perte de vue.
C’est alors qu’un détail attira son attention.
À quelques mètres de là, une jeune femme à la peau hâlée gisait au sol. Le bas de son visage n’était plus qu’un amas d’os brisés et de chair déchirée. À en juger par son état, elle ne respirait plus.
« Ada ? » La voix d’Agrafena ne fut d’abord qu’un murmure, avant de se briser en un hurlement désespéré. « Ada ! »
Elle avança à quatre pattes jusqu’à s’arrêter devant le corps. Ses mains tremblaient violemment tandis qu’elle tendait les bras vers lui. Les larmes lui ruisselaient sur le visage, tandis qu’elle comprenait.
« Non, non, non. » Elle serra le cadavre inerte contre sa poitrine et se balança d’avant en arrière.
À cet instant, des pas crissèrent dans le sable. Elle releva brusquement la tête.
Elle aperçut alors Micheal, l’étrange homme qui l’accompagnait et un petit enfant qui ne devait pas avoir plus de douze ans.
« Comment avez-vous pu ?! » hurla Agrafena.
Elle se força à se relever, sans oser s’approcher, les genoux tremblant sans contrôle.
Dante se tourna vers Micheal et demanda : « Tu es sûr que ça ne te pose pas de problème, Amico ? »
Micheal ne répondit pas tout de suite et contempla la femme d’un air sombre. Finalement, il soupira. « Oui… patron. »
Dante s’accroupit. Une lourde boîte apparut dans sa main et il la posa sur le sable. Après avoir réglé le cadran sur la bonne combinaison, il souleva le couvercle ; une bouffée d’air glacial s’en échappa.
L’intérieur de la boîte, tapissé de runes magiques lumineuses, était rempli de glace.
Plus important encore, plusieurs fioles de verre vides attendaient d’être remplies.
Dante leva vers la femme un regard glacial.
Il allait remplir chacune de ces fioles avec son sang.