Chapitre 59
« Nous ignorons lesquels de nos professeurs sont impliqués, mais j’ai l’impression que beaucoup de choses nous échappent », dit Dante avec désinvolture après avoir bu une gorgée de thé. « La dernière chose à faire, c’est d’aller trouver un professeur : tu risquerais simplement de tomber dans la gueule du loup. Et puis, les dénonciations anonymes, ça n’existe pas dans un endroit pareil. S’ils découvrent que c’est nous qui répandons ces informations, autant dire qu’on est morts. »
Après avoir parlé, il leva les yeux vers Gia pour l’observer. Il remarqua alors qu’elle s’était calmée et semblait plongée dans ses réflexions.
Au bout d’un moment, elle releva la tête et demanda : « Alors… si je comprends bien, ce jour-là, des Créatures corrompues rouges nous attendront à des coordonnées que nous sommes certains de devoir traverser ? »
Dante acquiesça.
Gia fronça les sourcils et commença à assembler les pièces du puzzle. « Pour que des Créatures corrompues agissent de concert de cette façon, alors… ce sont… des Réprouvés ? »
Dante acquiesça de nouveau.
… Les Réprouvés.
Il ne s’agissait pas d’une espèce particulière de bêtes, mais d’un nom donné à une forme d’existence corrompue.
On ne pouvait pas en dire grand-chose, car leurs pouvoirs étaient soit uniques, soit terriblement étranges, et leurs mutations physiques complètement aléatoires. Ces êtres étaient donc imprévisibles.
Il y avait toutefois une chose dont tout le monde était certain : tous les Réprouvés avaient autrefois été humains.
En effet, selon les connaissances générales de ce monde, lorsqu’une personne mourait et que son cadavre était exposé au brouillard de Nuit, son corps se mettait à muter au fil du temps.
La brume verte qui apparaissait la nuit n’était pas particulièrement nocive pour les humains vivants, mais il en allait autrement pour les morts.
En fait, l’Église l’appelait le Poison des damnés.
Le seul moyen d’empêcher un cadavre de devenir un Réprouvé consistait à le placer dans un cercueil hermétique avant la tombée de la nuit, ou à faire prier un Grand Prêtre sur le corps et le bénir à l’aide d’objets sacrés.
En l’absence d’un Grand Prêtre, tous les Apôtres pouvaient également accomplir le rituel, car ils étaient parcourus par un pouvoir divin.
C’était pourquoi Dante et les autres priaient toujours sur les corps qui ne manqueraient pas d’être exposés au brouillard de Nuit.
S’ils ne le faisaient pas, ils laissaient derrière eux un cadavre qui finirait par se relever en monstre terrifiant et ravager les vivants.
Et si ce cadavre nourrissait une rancune tenace envers son meurtrier, il le traquerait sans relâche. Dans la plupart des cas, il pourrait même développer des pouvoirs spécialement adaptés pour s’en prendre à lui.
« D’après ce qu’on sait des Réprouvés, du moins pendant les premiers jours suivant leur transformation, ils peuvent conserver leurs souvenirs humains », songea Gia à voix haute. « Si je devais deviner, je dirais qu’on amènera des cadavres là-bas peu avant l’examen, probablement de nuit, pour les exposer au brouillard. Il est beaucoup plus dense dans le Labyrinthe, alors les mutations seront plus rapides. Ces cadavres appartenaient sans doute à des gens qui avaient reçu des instructions avant de mourir. »
Dante haussa un sourcil.
C’était l’une de mes hypothèses, pensa-t-il, avant de répondre à voix haute : « Je soupçonnais que c’était peut-être le cas. Nous serons nombreux, parmi les étudiants, et beaucoup ne sont pas faibles. Nous ignorons tout du plan du groupe qui se cache derrière cette affaire, mais admettons qu’il s’agisse d’en tuer certains. Un groupe aurait du mal à contourner la sécurité, car les autorisations d’entrer dans ce Labyrinthe ne s’obtiennent pas facilement. Il serait donc bien plus simple pour quelqu’un qui possède déjà une autorisation et un artefact spatial rempli de cadavres de se rendre au Labyrinthe à l’avance et d’y laisser les corps muter. »
Gia se tourna vers sa tasse de thé sans la prendre. Soudain, elle se redressa, comme si elle venait de se rappeler quelque chose de plus important encore, et ouvrit de grands yeux avant de lâcher : « Tu as dit que, parmi les étudiants qui participeraient à l’expédition, certains seraient déjà les marionnettes de… euh… »
« Marionnettes parasitaires. »
« Oui. C’est ça. » Elle marqua une pause pour rassembler ses idées, puis demanda : « Est-ce que ce ne serait pas elles qui seraient chargées de déposer les cadavres dans le Labyrinthe ? »
« Je n’en sais rien », répondit Dante en haussant légèrement les épaules. Il glissa la main dans la poche intérieure de sa veste et en sortit un étui à cigarettes en argent ainsi qu’un briquet en laiton. Après avoir fait sauter le fermoir, il tendit l’étui de l’autre côté de la table. « Tu en veux une ? »
Gia fixa l’étui un bref instant, puis avança la main et prit une cigarette fine dans la rangée. Pendant ce temps, Dante en glissa une entre ses lèvres, fit tourner la molette et tira une longue bouffée. Il expira un mince filet de fumée grise, posa le briquet en laiton sur la table en bois et le poussa vers elle.
Après avoir attrapé le briquet et allumé sa cigarette, Gia vit Dante s’adosser à son fauteuil rembourré en faisant tomber la cendre dans un petit cendrier.
« Une fois qu’une personne devient une marionnette, il est presque impossible de la distinguer d’une personne normale sans posséder un artefact de détection. À moins, bien sûr, d’être un Apôtre des Rêves ou de la Lumière.
« Toutefois, si un Grand Prêtre tombe sur l’araignée du marionnettiste, il pourra reconnaître la marque divine d’un dieu qu’elle porte. » Il soupira et s’interrompit un instant. « Même si j’ignore quel est exactement le but ultime du Cercle de la Vase noire, je sais que les étudiants transformés en marionnettes transporteront plusieurs araignées parasites, qu’ils comptent fixer à certains d’entre nous pendant l’expédition. »
Gia fronça les sourcils, tenant sa cigarette entre deux doigts tandis que son expression s’assombrissait. « S’ils veulent nous fixer des araignées, alors… ça n’a aucun sens de mettre des Réprouvés là-bas pour nous tuer. » Elle marqua une pause avant de demander : « Est-ce qu’il pourrait y avoir plusieurs groupes impliqués ? »
Dante sourit, puis hocha la tête. « Je le pense. Il y a peut-être deux factions à l’œuvre. L’une cherche à transformer certains étudiants en marionnettes, tandis que l’autre veut se servir des Réprouvés pour exterminer les élèves. C’est peut-être le même groupe, avec des objectifs différents. Impossible d’en être certains. Pour l’instant, ce ne sont que des hypothèses. »
Gia soupira. Au bout d’un moment, elle dit : « L’ampleur de l’affaire dépasse effectivement ce que je pensais. À présent, je ne peux même plus faire confiance aux autres étudiants. » Elle s’adossa à son tour et ajouta : « Je devrais trouver un artefact qui m’aiderait à repérer les marionnettes de ce culte. »
Dante expira un nuage de fumée et dit : « Renseigne-toi aussi discrètement que possible sur le culte. Mais n’oublie pas que tu ne dois rien entreprendre sans m’en informer d’abord. »
Gia haussa un sourcil, puis expira lentement un mince filet de fumée à son tour. Elle acquiesça.
***
Quartier supérieur…
Maison de ville des Fioravanti, dans le Grand Quartier.
——
Vêtu d’une robe de nuit sombre qui lui descendait jusqu’aux chevilles, Dante traversa la pièce jusqu’à son bureau. Il étouffa de la main gauche un bâillement à s’en décrocher la mâchoire, puis la baissa pour se frotter paresseusement le ventre.
Des larmes de fatigue lui montèrent aux yeux. Dans sa main droite, il tenait un contenant cylindrique scellé appelé Script. Il posa le cylindre sur le bois poli avec un bruit sourd, sortit une feuille de parchemin vierge, trempa sa plume dans l’encre noire et se mit à écrire à son frère aîné.
« Cher Arno,
Je sais que tu vas bien, alors je ne vais pas gaspiller d’encre à te demander des nouvelles. Au fait, comme tu dépenses la majeure partie de ton argent dans des affaires douteuses sur le marché noir, j’imagine que tu t’y connais. Donne-moi une liste d’endroits où l’on n’essaiera pas de me détrousser dès que j’aurai franchi la porte.
Ton petit frère adoré,
Dante. »
Il relut le mot une fois, jugea qu’il était suffisamment affectueux et le plia. Puis il ouvrit le Script et y glissa le parchemin.
Une molette se trouvait sur le dessus du cylindre. Après l’avoir tournée plusieurs fois pour saisir le numéro d’enregistrement du Script de son frère, il vit le petit cristal sur le côté, qui brillait rouge depuis qu’il y avait inséré le papier, virer au blanc laiteux.
Dante se leva, se dirigea vers sa table de chevet et y posa le Script. Puis il se tourna vers le lit et s’y laissa tomber tête la première, sans cérémonie.
Peu après qu’il se fut assoupi, Edward apparut à ses côtés. Le petit démon prit la forme d’une peluche douce et démesurée. Il se blottit ensuite dans les bras de Dante et lui servit confortablement de traversin improvisé pour le reste de la nuit.