Chapitre 58
Dante ouvrit son gousset en argent et vit qu’il était déjà dix-neuf heures.
Il soupira, fit demi-tour et reprit le couloir, décidé à quitter l’Académie pour rentrer chez lui.
Après avoir rangé sa montre, il ôta ses Lunettes de la Vérité et les essuya. Puis il se frotta les yeux, qui lui faisaient atrocement mal.
Cette douleur était due à tout le travail qu’il avait abattu ces derniers jours. Pendant son temps libre, il avait porté les lunettes et arpenté l’Académie pour vérifier si d’autres élèves étaient les marionnettes de Marionnettes parasitaires.
Mais à part Julian Bellini, aucun autre élève n’était une marionnette. Il était même allé vérifier en personne ceux qui, le jour de l’examen où de nombreux élèves allaient perdre la vie, étaient censés le devenir. Pourtant, pour l’instant, aucun d’eux ne l’était encore.
*On dirait qu’ils ne sont transformés en marionnettes que quelques jours avant l’examen*, songea-t-il en bâillant. *Mon Dieu, je suis crevé.*
Lorsqu’il atteignit enfin le carrosse des Fioravanti, il s’arrêta. *Je vérifierai de nouveau quelques jours avant l’événement.*
À cet instant, son regard tomba sur la roue du carrosse. Une araignée grimpait le long de sa jante de fer. Comme son Intuition véritable ne s’était pas déclenchée, c’était une araignée tout à fait ordinaire. Cela n’empêcha pas Dante de lever sa botte et d’écraser la créature contre le métal. Il fit tourner son talon pour la réduire en poussière.
« Je déteste les araignées », marmonna-t-il en grimaçant, avant de monter dans le carrosse et de s’installer sur les coussins moelleux. Puis il ferma les yeux pour dormir.
***
Le lendemain…
L’Aile des érudits.
——
Normalement, toutes les salles privées de l’Aile des érudits étaient équipées d’insonorisants intégrés aux murs, afin que les conversations qui s’y tenaient restent strictement confidentielles.
Malgré cela, Gia plongea la main dans sa poche et en sortit son propre insonorisant. Elle frotta le cristal rouge en son centre pour l’activer, puis posa l’appareil sur la table ronde devant elle, à côté de quelques livres éparpillés. Adossée à sa chaise, elle croisa les bras et tourna les yeux vers Dante.
Le jeune homme se tenait près de la table d’appoint et versait dans deux tasses une riche infusion de sable noir ambré. Lorsqu’il eut terminé, il prit les deux soucoupes et les apporta, puis lui en tendit une.
« Merci. » D’une voix douce comme à son habitude, elle accepta la tasse. Après un hochement de tête poli, elle en prit une petite gorgée.
Pendant ce temps, Dante s’assit en face d’elle et but une petite gorgée, puis posa sa soucoupe sur la table entre eux.
« Je vais aller droit au but », commença-t-il en croisant les jambes et en posant ses mains jointes sur son genou. « Tu as déjà entendu parler du Cercle de la Vase noire ? »
Gia haussa un sourcil et leva les yeux, comme si elle fouillait rapidement dans sa mémoire. Puis elle répondit d’un ton incertain : « J’ai entendu parler d’un culte de ce genre. On dit qu’ils vénèrent un dieu maléfique. »
Dante sourit et baissa les yeux vers sa tasse.
Les informations sur les dieux hétérodoxes étaient étroitement contrôlées par le Saint-Siège. Autorité suprême et pouvoir spirituel représentant le Panthéon des Dieux, il détenait une juridiction absolue sur tout ce qui relevait du surnaturel et du mystique dans ce monde.
En tant que figures de haut rang de l’Empire sacré, ses membres connaissaient probablement quelques dieux hétérodoxes, leurs cultes et même la nature des pouvoirs qu’ils accordaient à leurs Apôtres. Mais ils ne rendaient pas ces informations publiques.
Ils ne communiquaient ces détails que lorsqu’ils déclaraient officiellement qu’un dieu inconnu était « maléfique ». Même alors, ils ne les révélaient qu’aux nobles influents et aux parlementaires, ainsi qu’aux riches marchands.
Ils surveillaient ce qui était publié dans les journaux et interdisaient même que les épithètes de ces dieux paraissent dans les bibliothèques publiques.
De plus, même aux membres de l’élite, ils ne donnaient qu’une vague description de la nature des talents divins que les dieux maléfiques conféraient à leurs Apôtres.
Le Saint-Siège appliquait cette censure stricte pour empêcher les gens de se tourner vers les dieux maléfiques.
Les dieux hétérodoxes étaient réputés un peu plus généreux lorsqu’il s’agissait d’élever des gens au rang d’Apôtres. La plupart des pouvoirs qu’ils offraient étaient séduisants ou correspondaient aux désirs de beaucoup, si bien qu’il était facile de céder à la tentation.
La logique du Saint-Siège était donc simple : moins les gens en savaient sur un dieu maléfique, moins ils seraient tentés de se tourner vers lui en cas de détresse.
Quant à la façon dont Gia avait entendu parler d’eux, elle n’était pas une protagoniste ordinaire prisonnière des clichés habituels. Ses parents étaient de riches marchands qui avaient acheté le titre de vicomtes et obtenu un siège au Parlement.
Ils avaient donc accès à des informations confidentielles. Autrement dit, Gia n’était pas une protagoniste qui avait dû gravir les échelons depuis le bas de la société.
Dante releva les yeux de sa tasse après avoir mis de l’ordre dans ses pensées, puis prit la parole.
« Le Cercle de la Vase noire est un culte qui vénère Marion, le dieu maléfique des Marionnettes. Je ne connais pas toute la liste de ses arbres de talents, mais je connais son arbre de Talent divin rouge, appelé Marionnette parasitaire. Ceux qui manifestent des pouvoirs liés à cet arbre peuvent créer un certain nombre d’araignées. Elles s’enfoncent dans la tête de leur victime, se nourrissent de son cerveau et le remplacent peu à peu, jusqu’à ce que celle-ci devienne la marionnette impuissante de leur hôte. »
Il but une gorgée de thé pour laisser à Gia le temps d’assimiler ces informations, puis poursuivit.
« Les examens de mi-semestre commencent à la fin du mois d’avril et se poursuivent en mai. Le jour où nous entrerons dans le Labyrinthe pour nos examens pratiques de Labyrinthologie 101 et de Thaumaturgie de combat sera celui de l’“Événement” contre lequel ton artefact t’a mise en garde. Du moins, c’est ce que je pense. Le calendrier exact n’a pas encore été publié, alors je ne peux pas confirmer le jour précis.
« Cependant, d’après ce que j’ai pu découvrir, deux problèmes majeurs se poseront ce jour-là. D’abord, il pourrait y avoir des Créatures corrompues rouges au premier étage du Labyrinthe de Cavenila. »
« Quoi ? » Les yeux de Gia s’écarquillèrent, puis ses sourcils se froncèrent.
Mais Dante leva simplement un deuxième doigt pour couper court aux questions qu’elle s’apprêtait à poser. « Ensuite, parmi les élèves qui nous accompagneront, certains seront déjà des marionnettes de Marionnette parasitaire. »
« Attends, attends, attends, attends. » Gia leva la main pour l’arrêter. Pendant quelques secondes, on aurait dit que son cerveau avait cessé de fonctionner.
« Qu’est-ce que tu veux dire par des Créatures corrompues rouges dans le Labyrinthe de Cavenila ? »
Dante haussa un sourcil, se demandant s’il s’était exprimé dans une autre langue.
Enfin, sa réaction n’avait rien d’étonnant.
Le Labyrinthe de Cavenila était l’un de ceux qui relevaient directement de l’Académie impériale sacrée. Le Saint-Siège l’avait classé vert : imaginer des Créatures corrompues rouges à l’intérieur était donc complètement absurde.
À la rigueur, une créature bleue, voire violette, aurait pu s’y trouver. Mais rouge ?
Dante ne pouvait même pas lui reprocher d’en douter.
« C’est bien ce que j’ai dit », ajouta-t-il dans un soupir. « Et le pire, c’est que ces créatures nous attendront à des endroits importants, comme si elles savaient que nous allions arriver. Par exemple, si on nous charge de sécuriser des cargaisons, elles seront embusquées précisément aux coordonnées indiquées. »
Gia cligna des yeux.
Elle baissa les yeux vers la table, les releva vers Dante, puis les posa de nouveau sur sa tasse. Au bout de quelques secondes, elle secoua la tête et reprit d’une voix tendue : « Si c’est vrai, alors… ne devrait-on pas le signaler ? On pourrait prévenir l’administration de l’Académie, ou même certains des professeurs responsables de… »
« Tu ne feras rien de tel », l’interrompit Dante d’un ton grave.
« … ? »
Gia haussa un sourcil, perplexe, mais Dante ne lui laissa pas le temps de protester.
« Tu as oublié ce que je t’ai dit ? Nous ne sommes pas là pour sauver la situation. Ce qui compte, c’est de trouver comment survivre à cette journée. »
À ces mots, Gia parut encore plus déconcertée. « Justement. Si on le signale, on pourra tous éviter d’aller dans le labyrinthe ce jour-là. »
Dante soupira.
Il tendit la main vers sa tasse, la reposa sur sa soucoupe, puis se pencha en avant. Sa voix était basse et calme.
« Sans même parler de la façon dont on expliquerait qu’on soit au courant, ni de comment on pourrait convaincre l’Académie, réfléchis juste un instant à ce que je viens de te dire. »
Il s’interrompit pour la laisser réfléchir. « Des Créatures corrompues rouges dans le Labyrinthe cavenilien, qui nous attendent à des coordonnées précises. »
Gia sembla réfléchir un instant, puis comprit soudain où il voulait en venir.
Dante expira et se renfonça dans sa chaise.
« Ce labyrinthe relève directement de l’Académie impériale sacrée. Il est surveillé en permanence et, avant un examen, il sera forcément inspecté de fond en comble, parce que l’Académie tient beaucoup trop à nos vies. Elle ne nous y enverrait pas sans avoir procédé à une vérification complète des lieux. Dis-moi, tu crois vraiment que tous les professeurs chargés de surveiller le labyrinthe pourraient passer à côté d’un problème pareil ? »
Gia baissa les yeux, puis secoua lentement la tête. « Autrement dit, certains de nos professeurs sont de mèche. »
*Heureusement qu’il y a un cerveau derrière ces oreilles.*