Chapitre 55
Micheal D’Angelo était assis dans son fauteuil, les coudes sur les genoux et l’air accablé. Il avait la même expression que les pauvres types qui regardaient dans leur portefeuille et n’y trouvaient que du vent.
« Tss. La capitale coûte tellement cher. Tout est hors de prix. Je n’ai acheté que quelques trucs, et… »
Il baissa les yeux vers le portefeuille ouvert et vide qu’il tenait à la main.
Puis il releva la tête, secoua le menton et poussa un soupir désolé, retenant ses larmes.
Heureusement que je suis maintenant au service d’un noble fortuné. Sinon, j’aurais envisagé de me vendre à un bordel.
Il poussa un autre profond soupir.
J’espère seulement que mon employeur sera généreux.
À cet instant, on frappa à sa porte.
Hein ?
Micheal se leva et fit un pas vers la porte, mais trébucha et manqua de tomber. Il se rattrapa de justesse.
Il porta une main à sa bouche et souffla dans sa paume, pour vérifier si son haleine empestait trop l’alcool.
Je crois que j’ai trop bu, songea-t-il en lâchant un petit rot. Son regard se posa sur les bouteilles de vin vides, sur la petite table près de son fauteuil.
On frappa de nouveau, lui rappelant que quelqu’un l’attendait toujours dehors.
« Oh. J’arrive… »
Il tituba jusqu’à la porte et l’ouvrit sur Dante, qui astiquait méticuleusement son monocle avec un mouchoir de poche.
« Signore », lâcha Micheal d’un ton neutre.
« Appelle-moi Dante. »
Remettant son monocle sur son œil, Dante esquissa un sourire et agita la main d’un air désinvolte.
Micheal cligna des yeux, surpris.
Alors, il a les yeux violets, pas rouges ? songea-t-il en détaillant les traits de Dante. Puis, comme s’il se souvenait soudain de quelque chose, il s’écarta avec un geste gauche. « Oh, entrez. »
Les mains dans les poches, Dante pénétra dans la pièce et balaya les lieux du regard, remarquant les bouteilles vides sur la table. « Tu as l’air de t’être bien installé, amico. »
« Eh bien, jusque-là, la vie me sourit », répondit Micheal avec un sourire penaud, les mains dans les poches.
« Parfait. Alors, allons droit au but, hm ? » Dante s’assit dans le fauteuil en cuir que Micheal venait de quitter, sortit un étui en argent et en tira une cigarette.
Micheal hocha la tête, s’approcha de la table et s’y adossa, les bras croisés, toujours sous l’effet de l’alcool.
Dante poursuivit : « Commençons par le commencement. »
Il alluma sa cigarette, tira dessus, puis exhala la fumée. « Quand tu entends parler d’hommes assoiffés de sang, quelle est la première chose qui te vient à l’esprit ? »
« Des gens qui adorent tuer, sans doute », répondit Micheal après un instant, en haussant les épaules. Il se gratta la nuque, cherchant à comprendre cette étrange question. « Ou une bande de maniaques hors-la-loi qui massacrent des gens pour s’amuser. »
Dante sourit et lui tendit sa cigarette. Micheal la prit sans hésiter et la porta à ses lèvres pour tirer une longue bouffée.
« Eh bien, ma définition est un peu différente, dit Dante en s’adossant aux coussins. Tu vois, je suis littéralement un type assoiffé de sang, puisque je bois vraiment le sang des gens. »
« … ? » Micheal cligna des yeux, puis haussa un sourcil.
C’était peut-être parce qu’il était ivre, mais il ne savait pas si son nouvel employeur faisait une plaisanterie morbide ou s’il était parfaitement sérieux.
En même temps, il ne paniqua pas et ne se mit pas à se torturer l’esprit en entendant ça, surtout parce que tout lui semblait complètement irréel. Imaginez s’il avait entendu ça à jeun. Hé. C’était pour ça qu’il disait toujours que la vie était bien plus facile à avaler quand on ne s’efforçait pas de regarder la réalité en face avec les idées claires.
Dante désigna la cigarette dans la main de Micheal et reprit : « Tout comme toi, tu as besoin de cigarettes et de vin, moi, j’ai besoin de sang. Mais parfois… c’est difficile de m’en procurer. Alors, je devrai boire… un peu de ton sang de temps en temps. »
Il boit du sang ?
Tandis que Micheal essayait encore de digérer cette histoire de sang sucé, il comprit soudain un peu mieux pourquoi son employeur l’avait engagé. Peu à peu, un sinistre pressentiment s’insinua en lui.
Quel genre de type est-ce ?
« Attendez, attendez, attendez. » Il leva la main. « Vous voulez boire mon sang ? »
Dante acquiesça. « Bien sûr. Je te paierai chaque litre de ton sang. »
Micheal déglutit et sembla hésiter.
Dante leva deux doigts. « Vingt couronnes le litre. »
« Vous croyez vraiment qu’on peut acheter ma vie avec de l’argent ? » ricana Micheal, même si son regard restait fixé sur les doigts levés de Dante.
Dante acquiesça calmement. « Bien sûr. Je sais qu’on peut acheter ta vie avec de l’argent. »
« Et vous avez foutrement raison, Signore ! » Micheal changea aussitôt de discours, un grand sourire aux lèvres.
Vingt couronnes le litre ? Hé. Au pénitencier, j’en perdais deux fois plus gratuitement ! ajouta-t-il en son for intérieur avant de se pencher en avant. « Alors, on s’y prend comment, hein ? »
Il remonta sa manche et tapota du doigt la veine de son avant-bras, le présentant comme un donneur de sang enthousiaste.
À la réponse qu’il attendait de l’homme ivre, Dante sourit, plongea la main dans la poche de son gilet et en sortit un petit poignard. Il tira la lame de son fourreau, puis arracha avec les dents le gant de cuir de sa main gauche.
Sous le regard attentif de Micheal, Dante posa la lame contre sa paume et y traça une fine entaille bien nette.
D’après ce que Dante avait appris jusque-là, Edward pouvait se matérialiser en s’écoulant hors de lui. Mais sous cette forme, il n’était pas puissant : il n’était qu’une masse d’énergie condensée, sans grande consistance. Il ne pouvait alors tenir que de petits objets, comme une fiole de sang, par exemple.
Pour acquérir une consistance physique suffisante et interagir normalement avec le monde, Edward devait se matérialiser directement à partir de sang vivant.
Quelques secondes après que Dante se fut entaillé la paume, des gouttes écarlates s’écoulèrent jusqu’au sol, puis se gonflèrent et s’étendirent jusqu’à prendre la forme d’un petit garçon d’environ douze ans à l’air dérangé.
« Hein ? » Micheal reconnut le garçon et, à vrai dire, il s’était posé des questions à son sujet dès la première fois qu’il l’avait vu.
Il ne put s’empêcher de demander : « C’est qui, le petit ? »
« Hum ? » Dante promena son regard d’Edward à Micheal, puis répondit franchement : « Oh, lui ? Il s’appelle Edward. »
Micheal haussa un sourcil : ça ne répondait pas à sa question.
Franchement, je ne crois pas que ce gamin soit humain. Il y a tellement de choses qui me flanquent la trouille chez lui.
Après réflexion, il se rappela que certaines compétences divines permettaient à un Apôtre d’invoquer des créatures. Il risqua donc : « C’est une sorte d’invocation ? »
« Nope. » Edward sourit et bondit vers lui, les mains derrière le dos. « Je ne suis pas une invocation, ne m’appelle pas comme ça ! »
Micheal avait toujours l’air perdu. Ce n’est pas une invocation ? Alors qu’est-ce que c’est que ce bordel ?
Il était encore plongé dans ses pensées quand Edward se pencha tout près, une lueur affamée dans les yeux. « Je peux plutôt boire à ton cou ? »
« Oh, euh, oui », bredouilla Micheal en penchant nerveusement la tête. « Mais… doucement, s’il te plaît. »
Edward sourit, dévoilant ses crocs acérés. « Bien sûr. »
Mais Dante intervint alors, lançant au garçon un regard sévère. « Un seul litre ! »
Edward leva le pouce. « Bien sûr, bien sûr ! »
Il se retourna et se jeta sur le cou offert de Micheal. Ses crocs s’enfoncèrent dans la chair tendre, juste au-dessus de sa veine jugulaire.
Pendant quelques secondes, tout sembla aller pour le mieux. Puis Micheal eut un léger hoquet en sentant de plus en plus de sang quitter son corps. Quand la pièce se mit à tanguer et qu’il commença à avoir le vertige, l’inquiétude le gagna.
« Hé… ça commence pas à faire beaucoup, là ? » marmonna-t-il en essayant de se dégager.
Edward se recula en souriant, mais avant de se redresser tout à fait, il murmura d’une voix basse et menaçante, que Micheal seul pouvait entendre : « Je t’ai demandé de boire à ton cou pour te prévenir. Traite-moi encore de petit, et je te viderai de ton sang jusqu’à ce que ton cœur s’arrête. »
Les yeux de Micheal s’écarquillèrent. L’ivresse le quitta d’un coup. Edward, lui, fit simplement un pas en arrière en riant gaiement et essuya une goutte de sang sur ses lèvres, comme si de rien n’était.
« Alors, petit, qu’en as-tu pensé ? » demanda Dante, faisant sauter le petit poignard d’une paume à l’autre.
« Délicieux, Maître. Il y a quelque chose dans le sang d’un Apôtre qui rend le sang ordinaire bien fade », répondit Edward en souriant, avant de retourner auprès de son maître.
« Je vois. » Dante sourit et tourna les yeux vers un écran qui venait d’apparaître à ses côtés et que lui seul pouvait voir.
Foi : [0 %——-[41 %]—————100 %]
Quelques secondes plus tard, l’écran disparut. Dante détourna le regard et vit Micheal s’essuyer le cou, le visage légèrement pâle et l’air bouleversé.
Puis Dante se renversa dans son fauteuil et déclara : « Maintenant que nous avons réglé le premier point, le suivant à l’ordre du jour, c’est ce que nous appellerons les “Incidents du week-end”. »
« Les Incidents du week-end ? »
« Oui. » Dante se leva et sortit un mouchoir. Au même moment, Edward se transforma en un mince filet de sang qui coula jusque dans la paume de Dante. Celui-ci s’essuya la main puis, tout en remettant son gant, s’approcha de Micheal. « C’est exactement ce que le nom indique. »
Il n’en dit pas plus, car il pensait que Micheal, au vu de tout ce qu’il avait raconté jusque-là, était assez intelligent pour comprendre où il voulait en venir. Il lui tapota alors deux fois l’épaule en souriant. « Ces Incidents du week-end auront lieu à Sylveria, ta ville natale. »