Chapitre 53
Après avoir avalé le huitième marron glacé, Annabella tendit machinalement les doigts vers la boîte, puis fronça les sourcils en constatant qu’elle était vide.
Hein ? Déjà fini ? Combien j’en ai mangé, au juste…
Alors qu’elle se posait encore la question, elle comprit soudain : cette boîte ne contenait que huit marrons glacés. Elle les avait donc tous mangés, sans en laisser un seul à Dante.
Merde. Elle se maudit intérieurement et prit un air contrit.
En voyant son expression, Dante ne put s’empêcher de rire doucement. Puis il reposa sa tasse vide et marmonna : « Ne te sens pas coupable. Je suis content qu’ils t’aient plu.
Je n’aime même pas les marrons glacés. Je les ai achetés pour toi, ajouta-t-il en pensée.
***
Après le thé et quelques bavardages supplémentaires, Dante prit congé et se dirigea vers le bureau de la scolarité. Il tenait à la main un document qu’il avait rempli plus tôt.
Une fois sur place, il montra son emblème d’étudiant. L’employé à l’accueil le conduisit alors dans le bureau intérieur, où se trouvait une femme d’une trentaine d’années, aux cheveux blond cendré et aux yeux gris.
« Madame Belrose », salua-t-il en s’inclinant avec une élégance mesurée.
La femme sourit et se redressa. « Dante Fioravanti. Vous voilà enfin de retour.
— Oui, j’ai estimé qu’il était temps de remettre mes affaires en ordre, répondit Dante avec aisance.
— Asseyez-vous », murmura-t-elle en désignant le fauteuil recouvert de velours, de l’autre côté de son bureau.
Bien sûr, Dante n’était pas simplement parti avant de revenir comme si l’académie lui appartenait. C’était un établissement prestigieux, soumis à des règles strictes ; il avait donc demandé un congé officiel, en invoquant la nécessité de s’occuper en personne des affaires de sa famille. Son rang de grand noble lui conférait ce privilège.
Madame Belrose baissa les yeux vers le document qu’il tenait. Lorsqu’elle tendit la main pour le prendre, il le lui remit.
« Avez-vous terminé de choisir les cours que vous suivrez cette année ? demanda-t-elle en parcourant les formulaires d’inscription.
— Oui, Madame.
Au départ, Dante n’avait choisi que des cours théoriques, mais il avait laissé quelques créneaux libres pour d’autres matières. Pendant les deux premiers mois de l’année scolaire, les étudiants pouvaient s’inscrire aux cours standard tout en gardant des places disponibles, au cas où ils voudraient ajouter plus tard des cours spécialisés ou optionnels.
Dante avait décidé que, s’il ne parvenait finalement pas à devenir un Apôtre, il s’en tiendrait aux cours théoriques et éviterait tout ce qui exigeait des travaux pratiques ou une entrée dans le labyrinthe avant les examens de mi-semestre : sans pouvoir, cela revenait à signer son arrêt de mort.
Maintenant qu’il était un Apôtre, cependant, il devait faire coïncider sa progression avec le déroulement des événements dans le jeu. Il y avait tout simplement trop de questions sans réponse auxquelles il devait trouver des réponses.
« Je vois. » Madame Belrose hocha plusieurs fois la tête pour elle-même. Puis elle releva les yeux du document et lui adressa un regard compatissant. « Votre programme est désormais équilibré, ce qui signifie que vous allez figurer dans le classement général de puissance de l’académie. Cela dit, j’ai bien peur que votre classe ne vous laisse guère de chances d’atteindre le classement d’élite.
Dante ne répondit pas, mais il comprit ce qu’elle voulait dire.
Contrairement aux étudiants qui suivaient uniquement les parcours standard, ceux qui s’inscrivaient à un cursus équilibré couvrant tous les domaines intégraient le classement officiel de puissance des élèves de l’académie.
Parmi les différents classements, celui d’élite était réservé aux étudiants qui excellaient à la fois dans les matières théoriques et dans les parcours pratiques, notamment dans l’exploration des labyrinthes.
Les Grands Prêtres étaient pour la plupart des soutiens et ne pouvaient espérer égaler la force, la vitesse et la puissance magique des guerriers, des roublards et des mages. Leur pouvoir dépendait de leur préparation et de leur capacité à rester dans des zones sûres. Il leur était donc difficile d’accéder au classement d’élite.
À présent que Dante ajoutait des cours pratiques à son programme, tout le monde, même en dehors de l’académie, découvrirait sa classe : son rang serait affiché publiquement dans le classement de l’établissement.
« Malgré tout, vu votre rang, veillez à vous rapprocher suffisamment du classement d’élite, ne serait-ce que pour sauver la face de la Maison Fioravanti », dit Madame Belrose en joignant les doigts sur son bureau, dans un léger soupir.
Dante esquissa un sourire. « Je m’en souviendrai, Madame. »
***
Où allons-nous, Maître ? La voix curieuse d’Edward résonna dans l’esprit de Dante tandis qu’il avançait dans un long couloir animé.
Dante ne répondit pas tout de suite. Son expression semblait trahir une profonde réflexion. Il tenait une cigarette dans la main droite et un briquet à clapet dans la gauche, qu’il faisait tourner distraitement.
Non seulement fumer était autorisé dans l’académie, mais c’était aussi une habitude sociale profondément ancrée et un signe de statut, surtout chez les gentilshommes et dans la haute société.
Quelques secondes plus tard, il ouvrit machinalement le briquet d’un coup de pouce, alluma sa cigarette et en tira une longue bouffée.
Lorsqu’il expira un mince filet de fumée gris pâle, il finit par répondre : Je suis vraiment curieux, mon petit.
Il continua à faire claquer le capot du briquet entre ses doigts, puis pencha la tête, pensif. Après avoir parlé avec Annabella, j’ai eu un soupçon, ou… une sorte de révélation, et je veux vérifier si j’ai raison. Tu vois, tant de choses dans sa situation n’ont aucun sens. Ses raisons d’agir comme elle le fait me laissent avec tant de questions, mais aujourd’hui, une idée m’est venue.
Dante s’arrêta net devant deux grandes portes brunes. Puis il demanda : Dis-moi, Edward. Pourquoi crois-tu que je fais tout ça ? Pourquoi crois-tu que je suis prêt à prendre certains risques, même s’ils peuvent me tuer ?
Edward garda le silence quelques secondes, comme s’il réfléchissait. Puis il répondit d’une voix hésitante : Pour ta famille ?
Dante sourit et rangea son briquet dans sa poche.
Il leva la main et décrocha son monocle, puis le glissa dans la poche de son gilet. Il plongea ensuite la main dans la poche intérieure de son manteau, en sortit les Lunettes de la Vérité et les posa sur son nez.
Tu as raison. Ma famille, dit-il en levant les yeux vers l’enseigne de laiton gravée au-dessus des portes.
[Département de transmutation et des matières transcendantes]
Il s’agissait d’une aile de recherche spécialisée, installée dans le bâtiment des amphithéâtres et réservée aux étudiants de deuxième année.
Plus tôt, Dante s’était renseigné et avait découvert qu’une certaine personne aimait venir dans ce laboratoire pendant son temps libre pour expérimenter avec sa magie.
Il était donc venu voir s’il tomberait sur Julian Bellini.
Il fit un pas en avant pour pousser la porte, mais les deux battants s’ouvrirent brusquement vers l’extérieur, comme sous l’effet d’une rafale.
Le courant d’air ébouriffa les cheveux de Dante sur son front et le fit reculer de quelques pas.
Puis un jeune homme aux cheveux bleu vif et aux yeux d’un bleu froid sortit du laboratoire, l’air épuisé après des heures de recherche. Il portait un manteau croisé sombre, orné d’une courte pèlerine sur les épaules, un pantalon ajusté, des gants de cuir brun et un haut-de-forme noir abaissé sur le front. Il tenait une boîte en bois brun dans une main et affichait un air distant et impassible.
En voyant Dante juste devant la porte, il haussa un sourcil et plissa légèrement les yeux. « Vous… Vous êtes Dante Fioravanti, n’est-ce pas ?
Sa voix était calme et grave, et il parlait lentement, comme s’il comptait chacun de ses mots.
Eh bien, quelle chance ! Dante sourit et s’inclina poliment. « Oui. Mais je ne crois pas que nous nous soyons rencontrés, si ?
L’homme secoua la tête, sans que son expression froide change d’un iota. « Non. Mais j’ai entendu parler de vous.
Dante fronça les sourcils. De quoi ?
En voyant son expression, l’homme sourit pour la première fois. « Caterina vous apprécie beaucoup, vous savez. Elle vous décrit comme quelqu’un d’intelligent, d’étonnamment imprudent et de terriblement arrogant, et elle dit que vous avez un sourire affreux.
Quoi ? Dante tressaillit et dissimula son sourire. Cette sorcière !
L’homme eut un petit rire. « Nous étions proches autrefois, alors j’ai vu une photo de vous deux dans son pendentif. » Il marqua une pause. « Au fait, je suis Julian Bellini.
Il tendit la main à Dante.
« Ah. Je vois », répondit Dante en lui serrant la main, tout en examinant de plus près les traits du jeune homme.
Lorsqu’ils se lâchèrent, l’homme hocha brièvement la tête. « Ravi de vous rencontrer enfin en personne. Mais je dois filer, je suis pressé. Si vous voulez bien m’excuser.
Il souleva poliment son chapeau et passa devant Dante pour s’engager dans le couloir animé.
Pendant quelques instants après ce bref échange, Dante resta à fixer son dos. Enfin, il détourna les yeux et se dirigea vers la sortie du bâtiment.
Après quelques pas, il sourit soudain. Son expression jusque-là impassible se fendit d’un sourire tandis qu’il marmonnait :
« Je vois.
À cet instant, la voix d’Edward retentit dans son esprit.
Quoi ? Quoi ?
Dante tira une bouffée de sa cigarette. Après avoir expiré, il répondit : Julian Bellini a disparu. La chose que nous venons de rencontrer n’est qu’une marionnette.