Chapitre 52
« Quel traître ! » marmonna Dante en se frottant légèrement le front. Pour se remonter le moral, il prit la tasse de mélange aux baies d’hiver posée devant lui et en but une gorgée, puis la reposa sur sa soucoupe.
Il s’adossa alors à son siège et soupira, laissant ses pensées dériver vers d’autres sujets importants.
… Mon besoin n’est pas aussi simple que celui des autres membres de ma famille, qui doivent simplement boire beaucoup d’eau ou rester près de l’eau autant que possible. Il me faut une grande quantité de sang et, comme mon niveau n’est pas très élevé pour le moment, je dois devenir plus fort et maximiser ma Foi. Autrement dit, je n’ai pas le choix : je dois sortir, chasser et vider certaines personnes de leur sang.
En même temps, je dois aussi utiliser mes pouvoirs au maximum de temps à autre si je veux entrer en résonance plus rapidement. Sans compter qu’il me faut acquérir de l’expérience au combat. Je dois affronter des ennemis un peu plus forts que moi et survivre. Vivre davantage de combats à mort où je serai forcé de réfléchir et de me servir d’autre chose que de mes pouvoirs pour m’en sortir. Ce n’est qu’alors que je pourrai seulement songer à tenter l’Épreuve de foi.
Ça ne veut pas dire que je dois agir à la légère et risquer ma vie, cela dit. Tout serait vain si je mourais.
Dante baissa les yeux vers la vapeur qui s’élevait de sa tasse.
« Déesse… » souffla-t-il, tandis que la pensée d’accroître sa Foi lui restait en tête. Soudain, ses yeux virèrent au rouge. Mais lorsqu’il cligna des paupières, ils reprirent leur teinte violette.
Je vais peut-être devoir quitter la capitale avec Ezio — ou plutôt Micheal — le week-end prochain pour aller chasser quelques salauds.
Il sourit soudain. Hé hé. Micheal.
Pendant un bref instant, les pensées de Dante continuèrent de vagabonder, puis une question piqua soudain sa curiosité.
À propos de gagner en puissance et de l’Épreuve de foi…
Dis, Edward. Tu sais quels pouvoirs je pourrais obtenir après avoir survécu à l’Épreuve de foi et être passé au deuxième rang ?
Dans ce monde, on mesurait généralement la puissance en paliers. Mais lorsqu’il était question de la progression d’un Apôtre dans son arbre de Talent divin, on parlait plutôt de rangs.
Contrairement à d’autres, qui pouvaient facilement découvrir quels pouvoirs ils obtiendraient en se renseignant sur des personnes possédant le même Talent divin à un rang supérieur, Dante ne le pouvait pas.
Il soupçonnait d’être le seul Apôtre du Sang de grade noir, et donc probablement le seul à posséder le Démon sanguin.
Heureusement, son Démon sanguin avait sa propre conscience, alors Dante espérait qu’il pourrait au moins lui répondre.
J’ai une idée, maître ! répondit Edward avec entrain. Je ne me souviens peut-être pas des pouvoirs des rangs supérieurs, mais je peux au moins me rappeler celui qui vient juste après notre rang actuel !
À ces mots, Dante fronça légèrement les sourcils : un mot en particulier avait attiré son attention.
… Te rappeler ?
Alors qu’il commençait à réfléchir à ce que cela impliquait, Edward poursuivit aussitôt, sans remarquer le soupçon grandissant de Dante.
La compétence qui suit directement [Démon sanguin], c’est [Perception du Démon sanguin].
Perception du Démon sanguin ?
Oui ! s’exclama Edward avec enthousiasme. Quand tu l’auras, tous tes sens seront exacerbés. Tu pourras percevoir les êtres vivants ou le sang dans un rayon de quelques mètres. Tu pourras infliger certaines malédictions aux gens, à condition d’avoir leur sang, et aussi repérer et suivre tes cibles en le consommant.
Il marqua une pause de quelques secondes, comme s’il essayait de se rappeler la suite. Euh… Ah oui ! Tu devrais pouvoir absorber certains souvenirs, secrets et peurs d’une cible en ingérant une toute petite quantité de son sang. Il s’interrompit, puis sa voix s’anima davantage. Et tu devrais commencer à avoir soif de sang à ce stade.
À ces mots, Dante ne put retenir un sourire enthousiaste.
C’est vraiment génial. D’après ce que je sais, toutes les compétences d’un arbre de compétences sont des extensions du Talent divin fondamental. Le but est de débloquer tous les pouvoirs de ce Talent divin de base — dans mon cas, le Démon sanguin. Hé hé. Il est encore plus intéressant que je le pensais. Je vais aussi pouvoir obtenir certains souvenirs et secrets ? Pas mal.
Et puis, la partie sur les malédictions s’accorde parfaitement avec ma classe. Après tout, les Grands Prêtres sont réputés pour leur maîtrise de la magie des malédictions.
Alors qu’il était perdu dans ses pensées et buvait une nouvelle gorgée de son café, une voix familière le fit soudain lever les yeux.
C’était une jeune femme aux cheveux bleu foncé, avec un bandeau noir soigneusement noué sur les yeux.
Ce n’était autre qu’Annabella Bellini.
Elle avançait avec précaution, s’aidant de la canne noire qu’elle tenait à la main pour se frayer un chemin jusqu’au comptoir et passer commande.
Pour une raison quelconque, en la voyant, Dante sentit le coin de ses lèvres se relever malgré lui en un imperceptible sourire.
« Excusez-moi, je pourrais avoir… euh… c’était quoi déjà ? » Elle s’interrompit, cherchant à s’en souvenir. « Mon Dieu, j’ai vraiment une mémoire déplorable. » Elle rit, gênée, puis se rappela soudain. « Ah, oui ! Un mélange aux baies d’hiver, s’il vous plaît. Merci. »
« Tout de suite, mademoiselle », répondit l’homme derrière le comptoir.
Annabella tourna alors la tête et balaya la pièce du regard, avant de pincer les lèvres. Puis elle se retourna vers le comptoir et se pencha poliment. « Excusez-moi, encore une fois. Euh… je ne vois pas. » Elle agita maladroitement la main devant son visage, comme si ce n’était pas déjà évident, puis poursuivit en riant doucement : « En fait, je cherche quelqu’un. Il est beau, grand, à couper le souffle quand on le regarde, il a les cheveux foncés et les yeux violets. Pourriez-vous me dire s’il est ici ? »
L’homme chauve la dévisagea quelques secondes, puis leva les yeux pour jeter un regard distrait à la salle.
Peut-être que cet homme au physique quelconque ne savait pas reconnaître quelqu’un de beau, mais… il semblait sur le point de répondre non. C’est alors qu’Annabella entendit une voix derrière elle.
« Et si tu entendais sa voix ? »
Elle tourna aussitôt la tête. « Dante ? »
Dante lui tendit la main. « Tu veux que je t’accompagne jusqu’à une place ? »
Mais Annabella tendit la main et lui toucha la poitrine, puis remonta les doigts jusqu’à ses épaules avant de les poser sur son visage.
« Qu’est-ce que tu fais ? » demanda Dante lorsqu’elle se mit à lui tirer la joue.
« Je vérifie que c’est bien Dante ! » s’écria-t-elle avec un grand sourire, avant de le lâcher.
Dante soupira. « Ma voix n’est pas assez convaincante ? »
Annabella sourit et saisit aussitôt la main qu’il lui tendait toujours. « Oui, s’il te plaît. »
Dante secoua la tête et prit délicatement sa main gantée de blanc.
Mais avant de se mettre en marche, il regarda l’homme derrière le comptoir et demanda : « Je pourrais avoir une autre tasse de mélange aux baies d’hiver, deux croissants aux amandes, une part de gâteau au chocolat noir et une petite boîte de marrons glacés ? »
Comme Annabella payait, il décida d’en commander sans vergogne plus qu’il ne l’aurait fait d’ordinaire, juste pour le plaisir.
Le barista acquiesça.
Dante la conduisit ensuite jusqu’à sa place habituelle, au fond de la salle. Il tira sa chaise et attendit qu’elle soit assise avant de retourner s’installer en face d’elle.
« Tu es plus doux que tu en as l’air. » Elle sourit et posa le menton sur ses mains jointes.
Dante appuya lui aussi la joue sur sa paume et la regarda. Mais, au lieu de répondre, il dit : « Tu as l’air différente, aujourd’hui. »
Elle pencha légèrement la tête. « Qu’est-ce qui a changé ? »
« Eh bien, tout. » Son regard remonta vers le bandeau noir qu’elle portait. « Et le fait que tu ne sembles pas voir aujourd’hui. »
Annabella rit et secoua la tête. « J’ai toujours été aveugle. En fait, je n’ai vu ce monde cruel et magnifique de mes propres yeux qu’après être devenue Apôtre. »
Mm. Si je me souviens bien, son Talent divin, lorsqu’il est pleinement activé, lui permet de voir comme n’importe qui. Mais pour se servir de ses pouvoirs ainsi, elle doit dormir. Contrairement à la semaine dernière, quand je l’ai rencontrée, elle est parfaitement éveillée en ce moment. Voilà pourquoi elle se montre telle qu’elle est vraiment, sans filtre.
Bon sang. Elle est magnifique. J’ai menti quand j’ai dit que ça ne me faisait rien. Si elle me touche aujourd’hui comme la dernière fois, je vais craquer si vite que même la Déesse sera déçue de moi.
À cet instant, Annabella sourit doucement et demanda : « Tu aimes les marrons glacés, toi aussi ? »
Dante sourit à son tour. « Oui. J’en commande chaque jour quand je viens ici. »
À ces mots, Edward poussa un cri étouffé. Espèce de menteur ! Tu n’aimes même pas les marrons glacés !
La ferme, petit ! répliqua intérieurement Dante.
Pendant ce temps, Annabella gloussa doucement. « Moi aussi, je les adore. Ils m’endorment. J’aime dormir, tu sais. C’est un passe-temps auquel je pourrais consacrer toute une journée. »
Edward rit dans sa tête. Elle est comme toi, maître.
« On partagera les miens quand ils arriveront », proposa Dante d’un ton détaché.
« Oh ? » Annabella pencha la tête, puis agita poliment la main. « Non, non, je ne peux pas accepter. Tu les as commandés pour toi. »
« Ce n’est pas grave », répondit Dante en s’adossant légèrement avec un sourire enjôleur. « J’en ai commandé plein. Et puis, c’est toi qui paies, de toute façon. »
Annabella laissa échapper un petit rire et finit par céder à son offre. « Eh bien… si tu insistes. Ce serait bien impoli de refuser une si généreuse attention. »
Dans son esprit, elle ajouta sans même y penser : En fait, maintenant que j’y pense, j’en aurais peut-être chapardé quelques-uns si tu ne m’avais pas proposé de les partager et que tu avais commencé à les manger devant moi. J’aurais probablement essayé de te distraire, puis je les aurais piqués dans ton assiette. Mon Dieu, il faut que je me débarrasse de ces mains baladeuses. Elles vont m’attirer des ennuis !
Alors qu’elle songeait toujours tranquillement à voler des marrons au lieu de commander les siens, bon sang, le barista arriva avec un grand plateau d’argent et déposa les tasses fumantes de mélange aux baies d’hiver ainsi que des assiettes de délicates pâtisseries.
« Au fait, dit Annabella d’un ton désinvolte en prenant sa tasse, je viens de me rendre compte qu’on sait très peu de choses sur toi, contrairement à tes aînés. J’ignorais presque que tu étais le fils d’un comte jusqu’à ce que j’apprenne récemment que tu étais un Fioravanti. Hé hé. C’est agréable de pouvoir enfin mettre un visage sur le nom de “Dante Fioravanti”. »
Les enfants de la noblesse étaient généralement connus du public, tout particulièrement des mondains de la haute société, qui suivaient les classements de l’académie, les bals d’État et les présentations des familles. Pourtant, dans la Maison Fioravanti, les jumeaux étaient toujours restés discrets et avaient délibérément fui les projecteurs.
Bien sûr, vu leur rang élevé dans l’aristocratie, il leur était presque impossible d’échapper complètement aux gazettes. Francesca assistait rarement aux grandes réceptions et laissait rarement les photographes de presse s’approcher d’elle ; quant à Dante, il ne prenait même pas la peine de se montrer en public. Même dans les rares cas où son nom devait figurer dans les pages mondaines, aucune photographie n’accompagnait l’article.
À vrai dire, son absence totale de la vie mondaine était en soi un sujet de commérage. Maintenant qu’il était de retour à l’académie pour reprendre ses études comme tout le monde, les gens allaient inévitablement, petit à petit, mettre un visage sur le plus jeune fils de la Maison Fioravanti : Dante.
« Je ne suis pas vraiment quelqu’un d’intéressant », dit Dante, trouvant là une excuse toute faite pour expliquer son anonymat.
« Pourtant, tu m’as l’air intéressant », répondit Annabella avec un léger sourire en portant un troisième marron glacé à sa bouche. « Et tu as beaucoup éveillé ma curiosité. »
À vrai dire, toi aussi, tu as éveillé ma curiosité, Annabella, pensa Dante en baissant les yeux vers sa poitrine.
Une chaîne d’argent ornée d’un emblème en forme de triangle de Penrose reposait autour de son cou. On le connaissait publiquement comme le blason d’Athamas, le Dieu des Domaines et de l’Irréalité.
Si je me souviens bien du jeu, pendant le premier trimestre à l’académie, Annabella a caché qu’elle était en réalité l’Apôtre des Rêves. L’un des pouvoirs du [Faux Témoin], le Talent divin violet des Apôtres des Domaines, leur permet de mentir temporairement sur leur état physique. À bien y réfléchir, cela expliquerait parfaitement comment elle peut voir par moments malgré sa cécité. Ça m’intrigue. Pourquoi cache-t-elle sa véritable Foi ?