Chapitre 51
Le lendemain…
——
Au milieu du boulevard pavé, entre les voitures à cheval qui passaient et les élégantes façades haussmanniennes, Ezio se tenait devant la demeure de son nouvel employeur et admirait le bâtiment imposant.
Il portait un costume brun foncé, simple mais élégant, avec un gilet gris légèrement déboutonné sur une chemise blanche à col décontractée.
À vrai dire, il détonnait bel et bien, et le simple fait de se tenir là lui donnait une sensation d’étouffement.
Au bout de quelques secondes, il tira sur son col comme s’il était soudain devenu trop serré, puis leva la flasque qu’il tenait à la main pour en boire une gorgée. Mais il se rendit compte qu’elle était vide.
« Merde. Je n’ai plus de vin. » Il fronça profondément les sourcils, retourna la flasque et la tapota contre ses lèvres, la langue tendue pour essayer d’en recueillir la moindre goutte.
Impossible. Je suis encore sobre.
S’il y avait bien une chose qu’Ezio détestait, c’était de traverser la vie l’esprit clair. Il ne comprenait pas comment les gens normaux faisaient pour affronter la réalité à cru tous les jours, sans être ivres.
Il reboucha sa flasque en métal et fit quelques pas vers l’entrée. Mais avant qu’il ait pu saisir le heurtoir en laiton, les portes s’ouvrirent à la volée, révélant un jeune homme d’une vingtaine d’années, aux cheveux auburn coupés courts et aux yeux ambrés perçants.
L’homme détailla Ezio de la tête aux pieds, sans rien laisser paraître, puis rompit le silence. « Bonjour, monsieur. Puis-je vous demander qui vous désirez voir ? »
Ezio se racla la gorge et se redressa, tentant de se donner les airs d’un parfait gentleman. « Je m’appelle Micheal D’Angelo. Je suis un ami de Dante. Il a dû vous parler de moi ? »
Avant qu’il ne vienne ici, ce sale type insupportable qui se faisait appeler Vincenzo lui avait dit de prétendre être un ami de Dante. D’après lui, c’était la demande expresse de son nouvel employeur.
En entendant cela, le valet, Marcel, se souvint soudain de ce que Signor Dante lui avait dit avant de partir pour l’Académie :
« Mon ami, qui est aussi un homme de confiance, va venir s’installer ici. Montrez-lui ses quartiers et veillez à ce qu’il ait toujours de l’alcool à disposition. »
Marcel hocha la tête. « Oh, vous êtes cet ami ? Micheal ? »
Micheal acquiesça avec un petit sourire forcé. « Oui. »
« Par ici, je vous prie. » Marcel s’écarta et lui indiqua le grand vestibule.
Micheal s’inclina brièvement, puis entra et promena le regard autour de lui, comme s’il venait de pénétrer dans un musée.
Mon Dieu. Il y a tellement de fleurs et de vases. Ses yeux parcouraient les arrangements floraux à profusion.
Puis, sans même s’en rendre compte, il se tapota trois fois le front.
« Tous les Fioravanti sont absents pour le moment, vous ne les rencontrerez donc pas tout de suite », dit Marcel en conduisant Micheal vers l’une des pièces du rez-de-chaussée réservées aux hommes de confiance.
Tandis qu’il avançait en silence, Micheal se demanda une nouvelle fois pourquoi l’un des Fioravanti l’avait engagé. Il se mit aussi à prier pour que son employeur ne lui confie aucune tâche qui mettrait sa vie en danger.
***
Académie impériale sacrée…
District central.
——
« Tu as dormi pendant tout le cours, Claudia. » La professeure, une femme à la peau sombre qui se nommait Sidonie Dumas, plissa les yeux en la regardant.
« Alors, puisque tu as l’air de déjà tout savoir sur ce que j’enseigne, pourrais-tu nous expliquer quels sont les facteurs essentiels qui déterminent l’affinité d’une personne avec un attribut donné… ou, comme dirait l’Église, avec une source ? »
Claudia, que l’on venait de réveiller, cligna des yeux. Ses lèvres s’entrouvrirent et, à voir son regard parcourir la salle en quête d’une intervention divine, il devenait de plus en plus évident qu’elle ignorait la réponse.
Au bout de quelques secondes, elle baissa la tête, mortifiée.
En voyant cela, Dante, qui menait lui-même une lutte acharnée contre le sommeil, se renversa légèrement en arrière, incrédule. Elle ne sait pas ça ? Mais c’est une de ces notions de base qu’on peut déduire tout seul, même sans qu’on nous l’enseigne, non ?
Il sourit, déjà en train de préparer les taquineries dont il l’accablerait après le cours.
À cet instant, la professeure sembla remarquer son sourire en coin. Ses lèvres s’étirèrent en un sourire entendu, puis elle lança : « Vous, là-bas, avec le monocle. Vous voulez bien l’aider ? »
Le cœur de Dante manqua un battement.
Même dans sa vie précédente, il avait toujours détesté être interrogé en classe. Pour une raison ou une autre, se retrouver soudain sous les projecteurs lui donnait toujours les mains moites.
Sans laisser paraître son trouble, il répondit d’un ton calme : « On peut apprendre certaines choses sur une personne en passant du temps avec elle, et je pense que le mana fonctionne de la même façon. La psychologie d’une personne reflète souvent des traits élémentaires. Les individus passionnés ou impulsifs ont généralement plus de facilité à entrer en résonance avec le feu, tandis que les esprits souples et adaptables s’accordent mieux à l’eau ou au vent. C’est pareil pour les conditions de vie. Une personne qui grandit près de la côte a davantage de chances d’être liée à l’attribut de l’eau, tandis que celles qui s’isolent ou traversent une longue période d’obscurité dans leur vie deviennent bien plus réceptives à l’ombre.
« Cela dit, il arrive que la classe d’une personne joue directement sur son affinité naturelle. Prenez les Grands Prêtres, par exemple. La plupart sont naturellement attirés par la lumière. »
Un silence suivit sa réponse. Au bout de quelques secondes, la professeure Sidonie sourit et dit : « Pour quelqu’un que je vois pour la première fois dans mon cours depuis le début de la session, vous ne vous en sortez pas si mal. »
« Je fais de mon mieux pour dépasser les attentes, professeure », répondit Dante en appuyant la joue contre sa paume.
Sidonie haussa un sourcil avant de laisser échapper un petit rire. « Je vois. »
Elle se retourna vers la classe et reprit son cours.
« Bref. Comprendre les facteurs qui déterminent l’affinité d’une personne est essentiel pour comprendre que les affinités peuvent changer, et pourquoi elles changent. Certains d’entre vous ont peut-être entendu parler de personnes qui prétendent que leurs attributs ont évolué avec le temps. Oui, c’est tout à fait possible. Si vous avez été plongé dans une période sombre de votre vie et que vous trouvez soudain un espoir sincère ou une certaine clarté, votre attribut peut se tourner vers la lumière, vous rendant bien plus réceptif à la magie de lumière ou de feu.
« Cela ne signifie pas pour autant que vous ne pourrez plus lancer de sorts d’ombre. Simplement, ils ne seront plus aussi puissants ni aussi faciles à manier qu’à l’époque où votre esprit résonnait avec cette obscurité, et il vous faudra bien plus d’efforts et de mana pour les canaliser. »
Le cours se poursuivit encore une heure environ. Après le départ de la professeure Sidonie, la salle se transforma en un brouhaha animé. Soudain, Dante sentit sa sœur le piquer avec sa plume.
Lorsqu’il se tourna vers elle, elle se pencha discrètement et lui dit à voix basse : « J’ai enfin terminé le projet sur lequel je travaillais. Il ne reste plus qu’à le confier à un artisan qui pourra lui attribuer un grade et en faire un véritable artefact. Une fois qu’il sera prêt, tu devrais pouvoir lancer quelques-uns des sorts de base que tu as appris. Si tu as du mal, je peux même t’aider à t’entraîner. Ah, et euh… il a surtout été accordé à la source de lumière. »
En l’écoutant, Dante ne put s’empêcher de la regarder avec une pointe d’admiration. Il savait depuis quelque temps qu’elle travaillait sur quelque chose pour l’aider à canaliser la magie élémentaire, mais il n’avait jamais été tout à fait certain qu’elle y arriverait. Un mage devait être exceptionnellement doué pour fabriquer un objet pareil.
« Est-ce que ça pourrait aussi m’aider avec mon problème concernant les autres artefacts magiques ? » demanda-t-il, de plus en plus enthousiaste.
Francesca parut hésiter un instant, puis répondit : « Je ne peux pas te le garantir. Il faudra attendre que l’artisan ait fini pour le savoir. Mais ça ne devrait pas prendre longtemps. Tu devrais l’avoir d’ici la semaine prochaine. »
Dante sourit. Au bout de quelques secondes, son expression s’adoucit. « Merci beaucoup. » Il lui donna ensuite un petit coup de coude. « Qu’est-ce que je ferais sans toi ? »
Elle détourna le regard, un rare sourire aux lèvres, et rajusta ses lunettes par nervosité.
À cet instant, Claudia plaqua les mains sur la table avant de se retourner vers les jumeaux derrière elle. « Elle était obligée de m’humilier comme ça ? Pourquoi elle ne pouvait pas être comme les autres professeurs et me laisser tranquille ? »
Dante sourit et se pencha en avant, le menton posé sur la paume. « Je suis quand même surpris. Je ne savais pas que tu étais aussi novice. »
« Ne commence pas, Dante, le fusilla Claudia du regard. Je suis déjà morte de honte, je n’ai pas besoin de tes commentaires ! »
Dante fronça les sourcils. « Je dors une fois et tu me traites de narcoleptique, mais toi, tu dors à chaque cours. » Il pinça les lèvres et pointa un doigt vers elle. « Tu devrais avoir honte ! »
« Qu’est-ce que tu as dit ? » Elle tendit le bras, attrapa le col de son manteau et le secoua. « Si tu veux que je te donne un coup de tête, vas-y, dis encore un mot. Je te défie ! »
Dante jeta un coup d’œil de côté à sa sœur. « Protège-moi, sœurette. » Puis il se tourna de nouveau vers Claudia. « Qu’est-ce que tu vas faire, hein ? Je l’ai dit. Il n’y a que du vide entre tes deux oreilles ! »
Claudia chercha le soutien de Francesca du regard, mais celle-ci se contenta de hausser les épaules, de prendre son livre et de s’éloigner.
« Attends, attends. Sœurette. Tu… tu m’abandonnes ? » Dante n’avait pas fini sa phrase que Claudia lui asséna un coup de tête si violent qu’il vit des étoiles.