Chapitre 5
Les portes des labyrinthes ne permettaient de monter ou de descendre que d’un seul étage à la fois. Impossible d’en sauter plusieurs d’un coup. Il existait toutefois une exception à cette règle : les Grands Prêtres pouvaient emprunter ces passages.
Les personnes de cette classe pouvaient franchir plusieurs étages à la fois sans subir de contrecoup.
Quant à Dante, son objectif — et la principale raison de sa venue dans cette expédition périlleuse — se trouvait au neuvième étage. Au lieu de rejoindre son groupe au deuxième, il demanda donc en secret à être conduit directement au neuvième.
Lorsqu’il atteignit l’arbre et le traversa, un tunnel de pierre s’ouvrit devant lui. Il menait à une immense caverne en forme de puits.
Héhé. Je dois reconnaître que Grand Prêtre a ses avantages. Un peu fébrile, il balaya les environs du regard pour s’assurer qu’il était seul.
Je suis bel et bien au neuvième étage. Mais je dois dire que… euh… l’endroit est plutôt flippant.
Il déglutit. Son enthousiasme initial commença à retomber tandis qu’il regardait autour de lui.
Le bruit de l’eau résonnait dans l’obscurité, droit devant. Lorsqu’il se retourna, il aperçut une immense statue représentant une créature humanoïde musculeuse, assise en tailleur. Mais au lieu d’une tête humaine, un crâne de chèvre surmonté de cornes reposait sur son cou.
Derrière elle, un mur encerclait l’endroit sans mener nulle part, signe que ce tunnel était une sorte d’impasse.
Si je me trouve devant cette statue, c’est que cette porte mène au huitième étage, songea Dante, sans s’y attarder. Il plongea la main dans le sac carré en cuir brun qui pendait à sa hanche et en sortit un petit carnet.
C’était son carnet secret. Dès qu’il avait appris à écrire, il y avait consigné presque tout ce dont il se souvenait du jeu.
Il avait fait cela parce qu’il savait avoir mauvaise mémoire et que dix-sept ans suffisaient largement à lui faire oublier quantité de choses importantes.
Sans perdre une seconde, il feuilleta les pages.
Je me souviens que, quand je jouais, je n’ai jamais mis les pieds dans ce labyrinthe : il ne faisait pas partie de la voie scénaristique que je suivais. Je n’ai donc aucune idée du danger que représente cet endroit. Comme je suis au neuvième étage, je dois redoubler de prudence. Je n’ai pas envie de mourir. Il faut que je trouve vite ce temple caché, puis que je me tire d’ici !
Il cessa de tourner les pages lorsqu’il trouva l’entrée qu’il cherchait.
« … Marco, fuyant un groupe de Purgeurs malveillants, échoua au neuvième étage pour leur échapper. Afin de les induire en erreur, il décida de rester caché dans la caverne en forme de puits et finit par découvrir l’entrée du temple d’une déesse maléfique inconnue. »
Dante fronça légèrement les sourcils.
Franchement, ça ne m’avance pas beaucoup. Pourquoi ne pas avoir précisé à quoi ressemble l’entrée ?!
Il referma le carnet et regarda devant lui. Le court tunnel où il se trouvait était faiblement éclairé par la lumière qui pénétrait depuis la caverne ouverte, au bout.
Il se mit à avancer lentement et prudemment dans cette direction. Tout en rangeant le carnet, il dégaina son épée. Après quelques pas, il déboucha dans la vaste caverne, baignée de lumière.
Les rayons du soleil tombaient du plafond ouvert et illuminaient l’immense grotte. Les parois s’élevaient très haut, mais Dante remarqua des escaliers en spirale taillés dans la pierre. Ils montaient jusqu’à la sortie de la caverne et débouchaient sur le reste du neuvième étage.
En baissant les yeux, Dante aperçut au centre de la caverne, à quelques mètres de lui, un bassin rond et profond aux eaux sombres.
Pas besoin de grimper hors de cette caverne, songea-t-il en regardant les escaliers. Le texte sous-entendait que Marco n’en était jamais sorti. Et puis, si je monte là-haut, je m’exposerai à toutes les horreurs qui rôdent à cet étage.
Sa décision prise, il choisit de chercher l’entrée du temple dans la caverne.
Il longea les parois de pierre, à la recherche d’une entrée. Dix minutes plus tard, il n’avait toujours rien trouvé. Les murs étaient parfaitement lisses, sans rien d’autre que de la roche solide et de la mousse humide.
Il n’y a rien. Ça craint. Je ne peux pas rester ici trop longtemps. Lucian et Thalia… Non, Lucian doit être mort d’inquiétude.
Il s’arrêta pour réfléchir.
Les notes disent que Marco, fuyant un groupe de Purgeurs malveillants, échoua au neuvième étage pour leur échapper. Afin de les induire en erreur, il décida de rester caché dans la caverne en forme de puits et finit par découvrir l’entrée du temple. Il regarda l’entrée du tunnel où se trouvait la statue-portail. Imaginons qu’il soit sorti de là en courant et qu’il ait débouché dans cette caverne. La première chose à faire aurait été de monter les escaliers. Pourtant, il ne l’a pas fait : il a préféré se cacher ici.
Il balaya de nouveau la caverne du regard. Mais il n’y a aucun endroit où se cacher. À part…
Son regard se posa sur le bassin au centre de la pièce et ses yeux s’écarquillèrent. … ce bassin, justement.
Les lèvres de Dante s’étirèrent en un sourire. Est-ce que ce serait l’entrée ?
Il s’approcha de l’eau pour l’examiner. Elle paraissait sombre et insondable, et rien en elle ne criait : « Saute dedans ! »
Il frissonna.
Je n’ai pas le choix. Je dois y aller. Mais… et si je me trompe et que quelque horrible monstre m’attend là-dessous ?
Il déglutit et se demanda si le jeu en valait vraiment la chandelle. Au bout d’un moment, il se rasséréna et s’encouragea. La vie, c’est prendre des risques. Tente ta chance, Dante. Tu peux le faire ! Tu peux le faire ! Tu as été transmigré dans ce monde ! Les transmigrés ne meurent pas !
Il ôta ses lunettes et les glissa soigneusement dans le sac à sa hanche. Il voyait encore assez bien sans elles ; il n’en avait vraiment besoin que pour lire.
Cela réglé, il rengaina son épée, puis prit plusieurs profondes inspirations pour se préparer. Et puis…
Un, deux…
Il plongea dans l’eau dans une grande éclaboussure. Une fois immergé, il regarda autour de lui. À sa grande surprise, il n’y faisait pas si sombre et il distinguait assez bien les alentours.
Au fond, il aperçut ce qui ressemblait à une ouverture ronde. Il nagea vers elle et, après s’être glissé dans le passage étroit, eut la surprise de percer la surface de l’eau avec la tête.
Quoi ? Il inspira profondément à plusieurs reprises en regardant autour de lui. On aurait dit qu’il venait de refaire surface dans le bassin. Tout autour de lui s’étendait une caverne semblable à celle qu’il venait de quitter. Sauf qu’il ne s’agissait pas d’une caverne en forme de puits. Aucun plafond ouvert ne laissait entrer le soleil ; des cristaux scintillants incrustés dans les murs l’éclairaient.
Étrange…
Dante nagea jusqu’au bord rocheux, puis se hissa hors de l’eau. Il lui fallut quelques secondes pour reprendre ses esprits. Une fois calmé, il ressortit son épée.
Un tunnel s’étirait devant lui.
Après une brève hésitation, il déglutit et s’engagea jusqu’au bout du couloir. Celui-ci ressemblait un peu à celui où se trouvait la porte de l’autre côté.
Mais au lieu d’un homme à tête de chèvre, une statue de femme sans tête était assise en tailleur, plongée dans un silence recueilli.
De nombreux cierges anciens entouraient la statue, leur cire figée en flaques séculaires. Devant elle, des inscriptions étaient profondément gravées dans la pierre.
Dante sourit.
C’est bien le temple de la déesse maléfique.
Sans plus hésiter, Dante sortit ses lunettes de son sac et les mit.
Marco était un Grand Prêtre comme moi, donc je devrais pouvoir communiquer facilement avec elle. Je ne sais pas grand-chose sur cette déesse, car les informations à son sujet n’étaient pas publiques. Mais je sais que Marco était une menace, et que ses pouvoirs étaient liés au sang. Elle doit donc exercer son pouvoir sur cette source.
Contrairement aux autres classes, les Grands Prêtres étaient plus en phase avec le divin et pouvaient même communiquer directement avec les dieux.
De plus, dans le temple d’un dieu, la présence persistante de la divinité leur permettait de savoir instinctivement ce qu’ils devaient faire pour entrer en contact avec elle.
… Dante s’accroupit pour lire les inscriptions au sol.
Bien sûr, elles n’étaient pas rédigées dans la langue officielle de l’Empire sacré, mais il les comprenait parfaitement. On pouvait y lire :
« Gloire à Evelyn, Mère du Cœur, du Sang, des Désirs charnels et de l’Horreur. »