Chapitre 4
… Le monde changea, et le paysage d’une étrange forêt s’offrit aux yeux de Dante.
Les arbres étaient assez espacés, mais ce qui les rendait étranges, c’était que leurs feuilles étaient toutes rouges et blanches.
Le sol était tapissé de feuilles mortes et, sous la lueur du soleil couchant, tout le paysage revêtait une beauté sinistre et irréelle.
Les feuilles sèches crissèrent sous les bottes de Dante lorsqu’il fit un pas en avant. Puis il se retourna aussitôt pour examiner ce qui se trouvait derrière lui.
Sans surprise, au lieu d’un obélisque, il aperçut un arbre gigantesque, si haut qu’il dépassait largement la cime de la forêt. Plus grand et plus imposant que les autres, il se distinguait aussi par ses feuilles, toutes blanches, contrairement à celles des arbres alentour, rouges et blanches.
Cet arbre est sûrement la porte qui mène hors de ce labyrinthe, pensa Dante.
D’après ce qu’il savait, les portes des labyrinthes n’étaient pas vraiment des portes, mais des anomalies dans l’environnement qui servaient de passages spatiaux.
Alors qu’il réfléchissait encore à la question, Thalia se mit à gémir.
« Argh ! J’ai le dos en miettes ! Pourquoi suis-je la seule à trimballer tout ce matériel ?!
Elle portait actuellement les bagages de Dante et de Lucian sur son dos, et semblait sur le point de s’effondrer sous leur poids.
Dante sourit et se pencha vers elle pour la taquiner. « Tu veux que moi, le jeune maître, je les porte à ta place ? » Il tendit la main. « Allez, donne-les-moi. Ça ne me dérange pas.
Thalia lui lança un regard noir.
Bien sûr, elle savait qu’il ne proposait ça que pour se moquer d’elle, et qu’il ne lèverait pas le petit doigt.
Après s’être mordu la lèvre de frustration, elle souffla avec mépris et s’éloigna à grands pas en maugréant.
« Hmph !
Dante entendit très bien des choses comme : « Puisses-tu trébucher sur tes propres pieds et t’étaler ! » ou « J’aurais mieux fait de rester au domaine !
Il gloussa. On dirait qu’elle a de la fumée qui lui sort par les oreilles. Pauvre Thalia.
Il secoua la tête et rejoignit Lucian, qui étudiait une carte. Apparemment, le chevalier avait acheté des cartes de ce labyrinthe avant leur arrivée. Celle qu’il tenait ne semblait contenir que des informations sur l’étage où ils se trouvaient.
Arrivé près de lui, Dante demanda : « Vous êtes déjà venu dans ce labyrinthe ?
Lucian le regarda, puis acquiesça et répondit poliment : « Oui, Signore. J’y suis effectivement venu quelques fois, mais c’était il y a longtemps. Je crois… il y a vingt ans, pour être précis.
Vingt ans ? Dante était stupéfait. Il a l’air d’avoir une vingtaine d’années. Comment est-ce possible ?
Sans se douter de sa confusion, Lucian poursuivit d’un ton posé : « À l’époque, ce labyrinthe était classé violet. Je me souviens encore que même le premier étage abritait des créatures vraiment coriaces.
Il se tourna vers Dante et prit son air égaré pour de la peur. Il s’empressa donc d’ajouter : « Oh, vous n’avez pas à vous inquiéter. C’était il y a longtemps, et la plupart de ces créatures ont été exterminées par les Purgeurs et les Apôtres. Comme l’a dit le Grand Prêtre, même si nous croisons des créatures dans les trois étages que nous allons explorer, ce seront probablement des bêtes de bas grade, comme les singes-loups. Rien que je ne puisse maîtriser. Je vous protégerai. Je vous le promets.
Bien sûr. Dante acquiesça avec un sourire et se tapota la poitrine.
Ils poursuivirent leur chemin en admirant le paysage, d’une beauté saisissante. Au bout de quelques minutes, Thalia se mit même à remercier la Déesse, ravie que l’endroit soit chaud, contrairement au froid hivernal du monde extérieur qu’ils venaient de quitter.
Quelques mètres devant eux, le groupe de Purgeurs discutait et riait lui aussi.
Tout semblait se dérouler sans encombre, jusqu’à ce que… soudain, le cri aigu d’une femme appelant au secours retentisse à l’est.
La voix répéta sans cesse la même supplique désespérée. Pourtant, quelque chose clochait. La personne qui appelait à l’aide se rapprochait à une vitesse impossible, comme si elle courait sur le vent.
Au lieu d’aller voir, tout le monde se raidit et s’arma aussitôt. Lucian s’avança lui aussi et dégaina son épée.
En le voyant faire, Dante sortit la sienne. Il ne savait pas vraiment s’en servir, mais mieux valait l’avoir en main que rien du tout.
À cet instant, l’un des Purgeurs scruta la lisière de la forêt. « Ce sont forcément des harpies.
Une autre Purgeuse, une femme qui avait déjà encoché une flèche sur son arc, demanda : « Comment le savez-vous ?
« La voix semble venir du ciel, répondit l’homme en pointant sa lance vers le haut.
À ces mots, un autre homme, qui tenait un bâton dans une main et un livre ouvert dans l’autre, gloussa doucement avant d’ajouter : « Écoutez. Vous n’entendez pas des rires mêlés à ces appels au secours ?
… En effet, comme il l’avait dit, plus les voix se rapprochaient, plus elles devenaient inquiétantes.
Il ne fallut pas longtemps pour que cinq harpies apparaissent, puis fondent sur le groupe.
Elles faisaient environ la moitié de la taille d’un homme adulte. Leur torse était humanoïde, mais leurs mains étaient remplacées par de grandes plumes dépenaillées ; sous la taille, elles avaient le corps d’un vautour.
En les voyant, la femme à l’arc visa et lâcha la corde. La flèche siffla dans les airs et se planta profondément dans le cou de la harpie de tête, dont le cadavre s’écrasa au sol.
À cette vue, deux harpies s’immobilisèrent. Mais l’une d’elles se tourna soudain vers Thalia et fonça sur elle.
« Pourquoi moi ?! » cria Thalia en reculant de quelques pas, prête à s’enfuir.
De fait, elle se mit à courir dès que la harpie fut tout près. « Pourquoi pas Dante ?! Allez voir Dante ! Déesse, je vous en prie, aidez-moi !
Pendant ce temps, Lucian se jeta en avant, franchit la distance d’un bond et s’élança dans les airs. Il abattit son épée et trancha net la tête d’une harpie.
Au même moment, un Purgeur armé d’une lance transperça la poitrine d’une autre harpie en piqué. Voyant leurs compagnes se faire massacrer si facilement, les deux dernières tentèrent aussitôt de fuir. Mais le Purgeur au bâton acheva alors de réciter quelques mots tirés de son livre.
Plusieurs cercles magiques bleus, grands comme des assiettes, apparurent autour de lui. Des boules de feu s’y allumèrent, puis fusèrent vers les deux harpies et les engloutirent tandis qu’elles tentaient de s’envoler.
Elles n’allèrent pas bien loin avant de s’écraser au sol.
Une fois le combat terminé, Dante, qui se tenait là, l’épée serrée à deux mains, poussa un soupir de soulagement et remercia la Déesse que tout soit fini.
Il remonta ses lunettes carrées sur son nez, puis se tourna vers Thalia et lui lança un regard impassible. « Vraiment ? « Allez voir Dante » ?
Thalia se gratta la tête d’un doigt et détourna les yeux, gênée. « Hé hé. Allez, tu sais bien que je ne le pensais pas. » Elle le regarda et lui adressa un sourire penaud. « Je ne te vendrais jamais. Promis.
Dante claqua la langue, l’air de ne pas en croire un mot, puis se détourna et s’approcha de Lucian, qui était en train d’ouvrir le torse du monstre décapité.
« Pourquoi ne s’en est-elle prise qu’à moi ? demanda Thalia en les rejoignant à son tour.
Sans la regarder, Lucian répondit d’un ton égal : « Vous portez nos sacs. Les harpies sont des voleuses qui raffolent des objets brillants ; elles essaient toujours de dépouiller ceux qu’elles croisent.
« … » Thalia hocha la tête, comprenant, les lèvres malgré elle arrondies en un O.
Puis elle se tourna brusquement vers Dante. « Tu le savais ? C’est pour ça que tu m’as fait porter les sacs ?
Dante secoua la tête. « Non.
Thalia plissa les yeux et l’examina d’un air soupçonneux, avant de finalement détourner le regard.
En fait, je le savais. Mais autant ne rien dire. Dante s’essuya le front.
Il s’était renseigné avant de venir, alors évidemment qu’il le savait !
« C’est troublant, leurs visages ont l’air si humains, lâcha Thalia après avoir jeté un coup d’œil à la tête tranchée au sol.
« Ouais, approuva Dante d’un ton détaché. Cette tête-là me rappelle une certaine femme.
Thalia le regarda, un sourcil haussé par la confusion.
Mais Dante se contenta d’ajouter en son for intérieur : Elle te ressemble vraiment, chère Caterina.
Pendant ce temps, après une minutieuse dissection d’environ une minute, Lucian parvint à extraire de la poitrine du cadavre ce qui ressemblait à un petit cristal vert.
Il le leva pour l’examiner de plus près. Satisfait, il l’essuya avec un morceau de tissu sorti de sa poche, puis le tendit à Thalia, qui le fourra dans l’un des sacs qu’elle portait.
Lucian se tourna ensuite vers Dante et lui adressa un sourire rassurant. « Ne vous inquiétez pas. L’odeur du sang des harpies servira d’avertissement ; aucune ne s’approchera du groupe pour le moment. Ce sont des lâches qui n’attaquent que ceux qu’elles pensent pouvoir vaincre.
Il se détourna et reprit sa route.
Dante, quant à lui, rengaina son épée et lui emboîta le pas.
***
Heureusement pour Dante et Thalia, le reste de l’exploration se déroula sans incident. Les deux groupes ne rencontrèrent aucun autre monstre.
Ils sautèrent de pierre en pierre pour traverser un ruisseau peu profond et, après avoir encore un peu marché, s’arrêtèrent devant un arbre gigantesque. Il ressemblait au premier arbre que Dante avait vu, celui qui servait de passage vers l’extérieur du labyrinthe. Mais contrairement à celui-là, dont les feuilles étaient toutes blanches, celui-ci n’avait que des feuilles rouges.
« Voici la porte qui mène au deuxième étage, dit Lucian en se tournant vers Dante et sa servante.
Le groupe de Purgeurs s’engageait déjà dans l’arbre, un par un ; le fait était donc évident. La scène rappelait leur entrée dans l’obélisque, à l’extérieur.
« Il vous suffit de vous approcher de l’arbre en tenant la clé qu’on vous a donnée, ajouta Lucian, mais cette fois, il s’adressait à Thalia.
Il se retourna vers l’arbre. « Je vais passer le premier. Vous pourrez entrer tous les deux après avoir compté jusqu’à dix.
Thalia et Dante acquiescèrent, tandis qu’un léger sourire, presque imperceptible, traversait les lèvres de Dante.
… Comme il l’avait annoncé, Lucian passa le premier. Son corps traversa la surface ondulante de l’arbre et disparut derrière.
Le silence s’installa, jusqu’à ce que Thalia prenne la parole. « … Dix. Bon, allons-y.
Elle se tourna vers Dante, qui était accroupi. Il renouait les lacets de ses bottes.
« Oui, vas-y. Je te rejoins dans quelques secondes.
À ces mots, Thalia haussa un sourcil. Mais elle ne lui posa pas de question ; elle haussa simplement les épaules et se détourna pour franchir l’arbre.
Dante se redressa alors. Il ajusta ses lunettes, puis fit quelques pas vers l’arbre.
Il plongea ensuite la main dans sa poche et en sortit une enveloppe qu’il avait préparée à l’avance. Puis il la laissa tomber au pied de l’arbre.
Après quoi, il sortit une montre à gousset en or et l’ouvrit d’un claquement.
Si tout se passe bien, je devrais être de retour dans moins de trente minutes.
Il referma le couvercle et remit la montre dans la petite sacoche accrochée à sa hanche. Puis il s’apprêta à franchir la porte. Mais juste avant de passer, il murmura : « Emmène-moi au neuvième étage.