Chapitre 45
« Êtes-vous prêt, maître ? »
Edward, qui se tenait près de Dante, lui posa la question d’une voix inquiète.
Au lieu de répondre par oui ou par non, Dante sourit et répondit calmement : « … Je ferai de mon mieux. »
Il portait une chemise blanche sous un gilet croisé sombre et un pantalon gris anthracite, le tout recouvert d’un pardessus en laine bien taillé. Il avait des gants de cuir sombre aux mains et un foulard noir autour du cou, prêt à le remonter sur son nez et sa bouche chaque fois qu’il aurait besoin de dissimuler son visage.
Sur la table devant lui, tous les artefacts qu’il emportait étaient alignés avec soin.
Il y avait la Montre de poche des instants volés, la Montre de poche des secondes chances, les Lunettes de la Vérité, la Tresse lucide, la Cape du Crépuscule et le pistolet.
Il avait déjà attaché l’Armure de la Sentinelle d’Argent autour de son poignet. Sur la table reposaient aussi des objets ordinaires, comme une flasque remplie d’alcool et un long poignard à poignée de cuir.
Pour affronter un voyou, mieux valait un poignard qu’une épée.
Sans plus attendre, il prit les artefacts un à un et les glissa dans les poches intérieures de son manteau. Il passa la Tresse lucide à son poignet droit et plaça le pistolet dans l’étui de cuir fixé à sa taille.
Enfin, il posa la cape sur ses épaules et rabattit la capuche sur sa tête.
Il se sentait prêt.
Il inspira, expira, puis se tourna vers l’horloge posée sur la cheminée.
Il était quinze heures.
Dante se retourna, se dirigea vers la boîte métallique et l’ouvrit. À l’intérieur se trouvait la dernière flasque de sang. Il ne l’avait pas donnée plus tôt à Edward, préférant attendre ce moment. Il la lança au petit garçon, qui l’attrapa et la vida goulûment, ne récupérant qu’une fraction de ses réserves.
Ce n’était pas bien grave, cependant. Dante avait délibérément évité d’utiliser ses pouvoirs au cours des derniers jours, afin de ne pas trop entamer ses réserves avant aujourd’hui.
Après avoir rincé la flasque, il la posa sur la table et se dirigea vers la sortie. Lorsqu’il atteignit l’entrée principale, le portier l’attendait déjà, la planche volante à la main.
Dante avait demandé à Elio de la lui réclamer, ainsi que de faire préparer la voiture devant la maison pour quinze heures.
Il prit la planche volante et son bracelet de commande, franchit les portes et se dirigea vers la voiture qui l’attendait. Quelques secondes à peine après qu’il eut donné l’adresse, le cocher fit claquer les rênes et la voiture s’ébranla.
Un peu plus tard, elle s’immobilisa enfin à quelques mètres d’un immeuble de trois étages, dans le Quartier civique du District central. La distance était suffisante pour que même le cocher ignore quel immeuble précis Dante surveillait, mais assez faible pour qu’il puisse garder l’entrée à vue.
Il ne reste plus qu’à attendre.
Dante comptait rester là jusqu’au retour de Mademoiselle Vi. Elle le conduirait alors directement chez le détective, où se trouvait toutes les preuves que celui-ci détenait contre leur famille.
***
Quelque part dans la capitale…
——
Les acclamations et les applaudissements emplissaient le cirque. Les spectateurs, qui avaient l’air humains, étaient vêtus comme de riches nobles ou marchands et dissimulaient leur visage derrière des masques de bal. Les quelques hommes-bêtes présents ne faisaient pas exception. En fait, tous ceux qui assistaient au spectacle étaient des lapins humanoïdes aux longues oreilles pointues.
Ils hurlaient d’enthousiasme tandis qu’un démon gigantesque, presque humain à l’exception de sa stature imposante, martelait sans relâche le visage d’une démone. Sa peau était d’un gris violacé terne et ses oreilles, légèrement pointues, s’incurvaient vers l’arrière.
Son corps ensanglanté était depuis longtemps inerte, mais le démon ne montrait aucun signe d’arrêter. À chaque coup, la foule rugissait de plus belle.
Non loin de l’arène, une autre personne assistait à la scène. C’était un homme à la peau sombre et aux dreadlocks, enfermé dans une cellule juste à côté du terrain.
Il regardait la scène d’un air sombre. Plus la foule acclamait le combat, plus il sombrait dans le désespoir, attendant son tour.
Ses mains se crispèrent autour des barreaux de fer, mais, au bout de quelques secondes, il expira avec résignation.
« C’est impossible. »
Il s’éloigna lentement de l’avant de la cellule et retourna contre le mur de pierre, puis se laissa glisser jusqu’au sol.
« On ne s’en sortira pas vivants. »
Pendant un instant, le monde autour de lui sembla s’apaiser. Puis, lentement, il tourna la tête vers sa droite.
Une femme d’une vingtaine d’années était assise contre la brique froide, les genoux serrés contre sa poitrine. Elle le regardait avec terreur.
En croisant son regard, l’homme eut un sourire amer. « Je suis désolé. C’est ma faute. J’aurais dû faire plus attention. »
La jeune femme détourna les yeux et, après quelques secondes, expira.
« Ne t’en fais pas. Comment aurions-nous pu savoir dans quoi on s’embarquait ? »
À ces mots, l’homme détourna lui aussi le regard et posa un bras sur son genou. Son expression s’assombrit.
« Tu sais… moi aussi, une de ces créatures immondes m’a pris un membre de ma famille. »
Vi tourna lentement la tête vers lui.
Après un instant, il poursuivit : « Elle s’appelait Nia. C’était ma sœur aînée. Après la mort de notre père dans une explosion à l’usine et celle de notre mère, emportée par la tuberculose dans les taudis humides, nous n’étions plus que tous les deux. Alors oui, on n’avait pas beaucoup d’argent, mais on essayait de gagner notre vie. Crois-moi, je travaillais dur. Nia aussi. Elle avait même réussi à décrocher le poste de commis au Bureau télégraphique dont elle avait toujours rêvé, et pour lequel elle s’était tant battue. Un temps, les choses avaient vraiment commencé à s’arranger pour nous. Mais un jour, l’une de nos voisines avait succombé au brouillard vert et était devenue une Réprouvée. Elle avait semé la terreur dans le quartier et tué beaucoup de gens. Malheureusement, je m’étais retrouvé pris dans le chaos et j’avais failli mourir. J’étais si gravement blessé que je pensais ne pas m’en sortir. Mais, d’une manière ou d’une autre, Nia avait réussi à m’emmener à temps chez un Grand Prêtre. Seulement, d’après lui, pour me guérir complètement, il lui fallait au moins une gemme de mana rouge de rang un. Ha ! Une gemme de ce rang et de ce grade coûtait au minimum cent couronnes. Comment des gens comme nous auraient-ils pu trouver une telle somme ? »
« Pourtant, le lendemain, je me suis réveillé en pleine forme. Mais ma sœur avait disparu. Après avoir fouillé le quartier, j’ai découvert qu’elle s’était vendue à un syndicat de prêteurs. C’est comme ça qu’elle avait obtenu l’argent pour acheter la gemme de mana. »
Il serra les poings. « Je ne sais pas quelles étaient les conditions du contrat qu’elle avait signé. Mais… ils l’ont emmenée et ont payé mon traitement. »
Il se tourna vers Vi, la voix brisée. « J’ai survécu aux dépens de ma sœur. »
Il soupira et détourna le regard, les yeux vides. « J’ai passé des mois à chercher Nia. J’ai interrogé les gens dans toutes les ruelles, suivi chaque piste que je pouvais acheter ou arracher à quelqu’un. »
« Finalement, je l’ai retrouvée. Tu imagines ma joie en revoyant son visage, et le soulagement que j’ai ressenti en apprenant qu’elle était non seulement vivante, mais qu’elle se portait bien. » Il sourit. « Elle dirigeait maintenant un club haut de gamme dans un Grand District de Ravena. »
Il eut un rire sans joie. « Au début, j’étais furieux. Pourquoi ne m’avait-elle pas donné de nouvelles, malgré toutes mes recherches ? Pourquoi n’était-elle pas venue me retrouver ? J’avais tant de questions que j’ai fini par aller la voir. Mais quand je l’ai appelée par son nom, elle m’a regardé comme si j’étais un parfait inconnu. Elle ne reconnaissait même pas mon visage. C’est là que j’ai compris ce qui s’était passé. Ha ! Elle ne m’avait jamais contacté parce qu’elle était déjà morte. Un démon portait sa peau et se faisait appeler Bianca. »
Il s’interrompit et serra les dents. Pendant tout ce temps, Vi l’écouta sans rien dire.
« C’est dingue, non ? » Il se tourna vers elle avec un sourire amer.
Vi resta silencieuse, les yeux fixés sur lui tandis qu’il parlait.
« En cherchant Nia, j’ai découvert que ces démons pouvaient prospérer dans la société humaine grâce au soutien de quelques nobles fortunés. »
En entendant cela, Vi ouvrit légèrement les yeux. Une petite partie d’elle en fut surprise, mais le reste savait que c’était plausible.
Cette révélation lui laissa un goût écœurant dans la bouche.
L’homme, lui, poursuivit : « Parmi eux, ceux dont je suis sûr, ce sont les Fioravanti et les Bellcorvo. »
En entendant cela, elle eut du mal à en croire ses oreilles. Elle savait qui étaient ces familles. Imaginer que des maisons aussi puissantes aidaient activement les démons…
« Je comptais tous les faire tomber une fois que j’aurais réuni assez de preuves », marmonna-t-il en appuyant le front contre ses genoux. « Qui aurait cru que je finirais par mourir ici avant d’en avoir eu l’occasion… »
Il venait à peine de finir de parler lorsqu’un homme en costume à fines rayures et coiffé d’un haut-de-forme frappa violemment les barreaux de sa canne. Tous deux levèrent brusquement les yeux vers lui.
« Garde tes histoires tragiques pour la tombe, mon ami. C’est l’heure ! »