Chapitre 43
… C’était samedi.
Dante n’était plus un employé de bureau, mais les week-ends lui procuraient toujours une joie inexplicable.
Il aurait adoré rester au lit à se tourner et se retourner toute la journée, mais il avait du travail et des projets qu’il ne pouvait pas remettre à plus tard.
Il leva vers l’horloge de la cheminée un regard las.
Il était neuf heures du matin.
Ma Déesse… Il devrait être interdit de se lever aussi tôt le week-end.
Il roula paresseusement jusqu’au bord du lit et tendit le bras vers un cylindre posé sur sa table de nuit.
C’était un étui doré, orné sur le côté d’un petit cristal qui brillait d’une douce lueur verte. Cet appareil s’appelait un Script ; c’était un petit objet pratique dont on se servait pour s’envoyer des messages à travers la ville. S’il brillait, c’était que quelqu’un lui avait écrit.
Dante dévissa le couvercle du Script et en sortit une lettre pliée.
Elle venait de Vincenzo.
« Signore, je vous informe que tous les préparatifs sont terminés. Si tout se passe bien, le jeune Ezio quittera le pénitencier ce soir. »
Dante sourit légèrement.
Il posa la lettre sur la table de nuit et referma le cylindre.
Puis il se leva, enroula son drap autour de ses épaules et alla tirer le cordon de velours fixé au mur.
Une cloche retentit à l’extérieur de la chambre. Peu après, un homme aux cheveux blonds et aux yeux bleus, vêtu d’un gilet et d’un pantalon taillés sur mesure, entra, un journal à la main.
C’était Elio, le valet personnel de Dante dans leur maison de ville.
« Bonjour, Signore. » Il s’inclina légèrement. « Avez-vous bien dormi ? »
Dante secoua la tête et tendit la main. « J’ai bien dormi, mais pas assez. »
Elio gloussa en lui tendant le journal. « On dirait que c’est chronique, chez vous, Signore. »
Dante déplia le journal tout frais et parcourut le gros titre en se dirigeant vers sa table. « Il y a quelque chose qui mérite vraiment mon attention aujourd’hui, ou ce ne sont que les habituelles futilités ? »
Le valet lissa ses gants et le suivit à un pas de distance. « Rien que les bavardages habituels, je le crains. Le Parlement débat à nouveau de l’extension des lignes ferroviaires, les réserves municipales de charbon ont encore légèrement baissé et l’opéra annonce l’ouverture de sa saison ce soir. »
« Je vois… » Dante soupira et se laissa tomber dans son fauteuil.
Puis, comme s’il venait de se souvenir de quelque chose, Elio s’arrêta avant de se tourner vers le bureau. « Ah, au fait, j’ai trouvé ce que vous m’aviez demandé. »
Quand Dante se tourna vers lui, il précisa : « L’adresse de l’assistante d’enseignement, Mademoiselle Vi Rossini. »
Dante sourit et hocha poliment la tête. « Beau travail, Elio. »
Elio eut un sourire en coin et fouilla la poche de son gilet, d’où il sortit un bout de papier plié. « Bien entendu, Signore. Ce n’était pas difficile à trouver dans l’annuaire de la poste. »
Il posa le billet sur la table et Dante s’en saisit.
« 17, rue Lilac, Quartier civique. »
Après l’avoir lu, Dante le déposa sur le bureau.
Elio s’inclina alors avec un respect théâtral. « Puisque vous avez réussi à sortir du lit, bravo, Signore. Je sais que ce n’est pas une mince affaire. »
Dante soupira, laissant entendre à quel point l’effort l’avait épuisé.
Elio lui adressa un sourire complice. « Je vais vous préparer du thé. »
« Tu es un homme bien, Elio », le complimenta Dante. L’homme s’inclina légèrement et sortit de la pièce.
Une fois seul, Dante se leva, se dirigea vers son armoire et en sortit la [Poche des instants volés].
Il retourna à son bureau et se mit à faire tourner distraitement le mystérieux objet entre ses mains en attendant.
Peu après, Elio revint avec une tasse de porcelaine fumante remplie de thé Sable noir ambré. Il posa silencieusement la soucoupe au bord du bureau.
« Merci. » Dante tendit la main vers la tasse. Elio s’inclina et s’en alla.
Dante garda la porcelaine chaude entre ses mains et respira son arôme amer et terreux avant d’en prendre une longue gorgée. La chaleur lui envahit la bouche et se répandit dans sa poitrine, dissipant peu à peu le brouillard de ses pensées matinales.
Il reposa la tasse et son regard se posa sur la feuille portant l’adresse de Vi, juste à côté.
La nuit va être longue.
***
Le plus grand crime de la Maison Fioravanti contre l’Empire sacré était sa complicité avec les démons.
Ces êtres qui se donnaient le nom de démons étaient dénoncés comme abjects et activement traqués par les Églises orthodoxes, sur ordre du Saint-Siège.
C’était le cliché classique de la haine aveugle.
Bien sûr, il existait de bons démons comme il en existait de mauvais, mais aux yeux de l’Église, la morale n’avait aucune importance.
Tous les démons étaient abjects, sans exception.
Pourtant, malgré les persécutions, beaucoup d’entre eux non seulement survivaient, mais prospéraient au sein de l’Empire sacré. Ils le devaient à plusieurs raisons, la principale étant leur capacité à se faire passer parfaitement pour des humains.
À moins de posséder certains artefacts capables de révéler la vérité, notamment ceux issus de la Source de Lumière, il était presque impossible de distinguer un démon d’un humain.
Mais c’était précisément cette capacité à se dissimuler qui les faisait tous passer pour abjects. En effet, nombre de démons venaient dans le monde des humains pour y vivre et profiter des plaisirs qu’il avait à offrir.
Seulement, pour vivre parmi les humains, ils devaient prendre possession de leurs corps grâce à des pactes.
La plupart obtenaient un corps auprès d’usuriers, qui vendaient les personnes incapables de rembourser leurs dettes. Les démons pouvaient alors séparer leur âme et prendre définitivement possession de leur corps.
D’autres exploitaient les faiblesses humaines, en jouant sur la cupidité ou le désespoir. Certains concluaient même des échanges équitables : ils accordaient aux humains tout ce qu’ils désiraient en échange de leur corps.
Mais, pour survivre assez longtemps, garder leur véritable identité secrète, prospérer dans la société humaine comme des citoyens ordinaires et faire ce qui leur plaisait, ils avaient aussi besoin d’alliés puissants et influents.
C’est là qu’intervenait leur partenariat avec des gens comme les Fioravanti.
Des gens comme les Fioravanti leur fournissaient de faux papiers, un endroit où vivre sur leur territoire et un moyen de s’intégrer à la société. Ils les protégeaient des regards des Églises et créaient les réseaux de marché noir qui leur permettaient de se procurer des corps sans éveiller les soupçons.
Mais comme ce crime risquait de leur coûter bien plus que leur statut de nobles, il était impératif que le Saint-Siège n’en sache rien.
Malheureusement…
Mademoiselle Vi découvrira bientôt le secret des Fioravanti. À moins qu’elle ne l’ait déjà découvert, pensa Dante en soupirant.
Une minute plus tard, il leva légèrement la montre à gousset et appuya sur le bouton de sa couronne.
Dario Rossini, incapable de rembourser ses dettes, avait été enlevé par des usuriers. En vertu des termes d’un contrat qu’il avait signé sans bien le comprendre, il avait été vendu à une petite faction démoniaque appelée l’Assemblée blanche. Celle-ci l’avait mis en jeu au Cirque des Miracles, comme récompense pour le champion des combats en fosse.
Vi Rossini, à la recherche de son frère, avait engagé un détective privé du Quartier inférieur pour retrouver sa trace.
L’homme enquêtait déjà sur une affaire ; cette demande l’avait donc aidé, et il n’avait pas tardé à découvrir des renseignements sur la faction. Une fois ses preuves réunies, il avait accepté de rencontrer Vi dans un entrepôt du Quartier industriel pour lui communiquer ses découvertes. Malheureusement pour lui comme pour Vi, il ignorait qu’on le suivait. Il avait fini par mener les démons tout droit jusqu’à elle, et tous deux avaient été capturés et enlevés.
On les avait jetés dans le Cirque des Miracles, où ils avaient dû lutter pour leur survie afin de divertir les quelques nobles, hommes-bêtes et démons présents.
Pour corser les choses, on avait promis à Vi et au détective que s’ils remportaient le tournoi en fosse, ils pourraient repartir indemnes. Malheureusement, le détective avait été assassiné sur-le-champ, tandis que Vi avait failli mourir dès son premier combat, sous les coups d’un démon nommé Big Jack.
Dante soupira et fit apparaître d’autres informations.
Vi possédait un artefact double de rang quatre, de catégorie bleue, appelé la Paire du Sanctuaire. Sa défunte mère le lui avait donné. Avant son rendez-vous avec le détective, elle avait caché l’autre moitié chez elle. La Paire du Sanctuaire avait pour fonction de téléporter automatiquement sa porteuse auprès de l’artefact correspondant lorsqu’elle se trouvait en danger de mort, en laissant à sa place un simulacre sans vie.
C’est ainsi qu’elle avait échappé au Cirque des Miracles. À ce stade, dévorée par son désir de vengeance et déterminée à réaliser le dernier souhait du détective — faire tomber les Fioravanti —, elle avait décidé de révéler des informations à leur sujet.
Pour trouver des preuves de leurs liens avec les démons, elle s’était rendue, le soir même de sa fuite, chez le détective, dans les logements insalubres du Quartier inférieur. Après avoir récupéré les notes qu’il avait cachées, elle avait transmis les documents directement au Saint-Siège.
Dante fronça les sourcils.
Le père aide les démons, mais il n’a rien à voir avec l’Assemblée blanche. À en juger par la formulation, le détective est la principale personne qui nous en veut. Je ne sais pas qui il est ni pourquoi il nous voue une telle rancune. C’est probablement lié aux démons. Peut-être est-il une victime de l’un de ceux que le père a aidés ? Je n’en suis pas sûr.
En revanche, ce dont je suis sûr, c’est que Mademoiselle Vi est une victime des démons et qu’ils font donc équipe. C’est elle qui révélera le secret de notre famille, et je ne peux pas laisser faire ça.