Chapitre 38
Alors que Dante était encore perdu dans ses pensées, sa montre émit un déclic métallique, signe que les trois secondes étaient écoulées.
Il se redressa brusquement en grimaçant, puis porta une main à sa tempe.
Pendant ce temps, Edward, qui balançait les jambes sur le lit en chantonnant une chanson entendue sur le chemin du retour depuis le District central, s’interrompit soudain et se tourna vers Dante pour vérifier qu’il allait bien.
En le voyant expirer et se caler contre le dossier de sa chaise, Edward se détendit et détourna le regard.
J’espère qu’il va bien, pensa-t-il avant de reprendre ce qu’il faisait.
Pendant ce temps, Dante poursuivait ses réflexions.
J’aurais cru que le Dante originel était devenu une marionnette et qu’elle l’avait peut-être découvert avant de le tuer, mais non. Rien, sur le wiki de Dante, n’indique qu’il ait été victime de cette transformation, et le wiki d’Annabella disait qu’on l’avait manipulée pour qu’elle le fasse. Cette action avait provoqué une rupture entre la Maison Fioravanti et la Maison Bellini, qui avait fini par être anéantie par les Fioravanti.
Je me souviens qu’Annabella avait survécu grâce à son Talent divin : [Rêveuse silencieuse], après quoi elle s’était cachée.
Dante se gratta la tête.
C’est le bordel. Je ne pense pas qu’un seul groupe ou une seule force soit à l’œuvre ici. Les marionnettes, les Créatures corrompues rouges, l’assassinat de Dante…
Il expira et fixa le plafond d’un regard vide. Au bout d’un moment, il se pencha en avant, prit un stylo et inscrivit un seul mot sur la page ouverte.
« Feu croisé ? »
Et si plusieurs groupes se combattaient et que nous nous retrouvions simplement pris entre deux feux ?
Plus il y réfléchissait, plus cette hypothèse lui semblait plausible, mais il n’avait encore aucun moyen de la vérifier.
Après avoir soupiré, il écrivit juste en dessous :
« Je dois en apprendre davantage sur le Cercle de la Vase noire. Mais je dois m’y prendre discrètement. »
Il nota encore quelques idées, puis referma le livre. Il se leva ensuite, traversa la pièce jusqu’à l’armoire et le remit dans le tiroir capitonné de velours.
Après quoi, il décida de faire une petite sieste.
Edward se poussa pour lui faire de la place en le voyant tituber jusqu’au lit. Dante s’effondra sur le matelas moelleux.
Une minute plus tard, il dormait déjà à poings fermés.
***
Le lendemain…
District central de la capitale impériale.
L’Académie impériale sacrée.
——
Bien que chacun se voie attribuer une classe dès la naissance, tout le monde ne comptait pas devenir Purgeur : la plupart des gens voulaient simplement mener une vie ordinaire, loin des labyrinthes et des tueries.
Dans le même temps, certains étudiants rêvaient désespérément de devenir Purgeurs, car c’était un métier qui leur permettait de gagner de l’argent, du prestige et de l’expérience.
Mais ils n’en étaient pas capables et devaient renoncer à leur rêve au profit d’un métier plus sûr, car, au bout du compte, tout le monde n’avait ni le talent ni le potentiel nécessaires.
Les personnes dotées, par exemple, de la classe de Marchand n’étaient pas faites pour devenir Purgeurs, en raison de leurs aptitudes et du type de magie que leur classe leur permettait d’apprendre.
À cela s’ajoutaient ceux qui ne pouvaient tout simplement jamais devenir Purgeurs, à cause de la taille de leur noyau de mana, qui ne leur permettait de maîtriser que la magie élémentaire.
C’est pourquoi les cursus étaient flexibles. Les étudiants pouvaient choisir leur propre voie et leurs cours.
Bien conscient de ses faiblesses, Dante n’avait choisi, pour la première session, que des cours théoriques et des modules fondés sur des conférences. Ainsi, il n’aurait pas à se retrouver dans des situations pratiques où on lui demanderait d’agir ou de montrer ses talents magiques.
Après deux cours épuisants, Dante trouva enfin le temps de se rendre à la Grande Bibliothèque.
La Grande Bibliothèque était divisée en trois sections, chacune offrant un niveau de sécurité et un accès différents.
La première, la Bibliothèque extérieure, était ouverte au public. Venaient ensuite l’Aile des érudits, réservée aux étudiants avancés, aux nobles et à tous les Apôtres. Enfin, le Grand Archives était strictement réservé aux détenteurs d’autorisations spéciales de haut niveau.
À cet instant, Dante se trouvait dans l’Aile des érudits. Plus précisément, il était installé dans l’une des salles de lecture privées VIP réservées aux nobles.
Assis dans un fauteuil en cuir moelleux, une jambe croisée sur l’autre, il tournait tranquillement les pages d’un gros livre de la main gauche, tout en tenant un cigare Toscano de la droite. Plusieurs autres ouvrages ouverts étaient éparpillés sur le bureau : il les parcourait depuis un bon moment.
Après avoir tiré une bouffée et exhalé un nuage de fumée bleue, il leva le cigare pour qu’Edward puisse en tirer une bouffée à son tour.
Edward était assis sur son épaule comme un petit ours en peluche, les jambes enroulées autour de son cou et la tête légèrement appuyée contre ses cheveux. Dante avait découvert aujourd’hui qu’Edward pouvait réduire sa taille jusqu’à celle d’un jouet en peluche.
Cette découverte l’avait fait rire : le petit garçon ressemblait vraiment à un personnage chibi sorti tout droit d’un jeu.
Tandis qu’Edward se tournait sur le côté pour souffler un joli rond de fumée dans les airs, Dante se perdit dans ses pensées.
Dans toute l’histoire, seuls deux hommes seraient devenus des Apôtres de grade noir. Tous deux ont vécu après la première invasion du Grand Labyrinthe et étaient des frères jumeaux nés dans la Maison Valmont. Ambrose et Gideon. Ambrose est mort pendant son Épreuve de foi, en tentant d’accéder au troisième palier. Son frère, Gideon, a vécu plus de cent cinquante ans et a même atteint le septième palier avant de mourir face à un Réprouvé. Cette bataille a été appelée la Nuit du ciel matinal.
Heh. Vu qu’il y a neuf paliers sur la voie du pouvoir, atteindre le septième en tant qu’Apôtre de grade noir était plutôt impressionnant.
Dante sourit, mais quelques secondes plus tard, ses lèvres retombèrent.
Ma théorie était-elle fausse ? Les humains ordinaires de ce monde peuvent-ils vraiment devenir des Apôtres de grade noir ?
On ne sait pas grand-chose de leurs pouvoirs ni du Dieu qu’ils servaient. C’est ce qui m’intéresse le plus : ça m’aiderait à déterminer s’ils venaient d’un autre monde, comme moi. Mais maintenant, je n’en suis plus si sûr. S’ils venaient vraiment d’un autre monde, n’auraient-ils pas été dépourvus de paliers, puisqu’ils n’avaient pas de noyau de mana ? J’avais supposé que venir d’un autre monde revenait à ne pas avoir de noyau de mana fonctionnel.
Il soupira et claqua la langue.
La seule chose que je peux retenir, c’est cette rumeur selon laquelle ils auraient reçu des dons si puissants que leurs pouvoirs possédaient leur propre conscience et leur propre volonté.
Quand Dante eut terminé sa réflexion, il leva les yeux vers Edward, qui somnolait sur son épaule en tressant une mèche de ses cheveux avant de la défaire, par ennui.
Ils avaient donc quelque chose de semblable à Edward ?
Comme il était lui-même un Apôtre de grade noir, Dante avait une idée de ce que signifiaient ces fameux « dons dotés d’une conscience propre ».
Au bout d’un moment, il écrasa son cigare dans le cendrier en cristal posé à proximité, puis referma le livre et le laissa tomber sur le bureau dans un soupir.
« Je me demande quand Ezio sortira de prison. J’espère que ce sera bientôt. J’ai du travail pour lui. »
Il avait délibérément dit cela pour éveiller la curiosité d’Edward.
« De quoi s’agit-il, maître ? Dites-moi, dites-moi, insista Edward en s’approchant dans les airs et en tirant doucement sur les cheveux de Dante.
Dante marqua une pause, puis finit par répondre d’un ton parfaitement sérieux :
« Je veux qu’il aille détruire le temple de Mère Evelyn, à Sylveria. »
« Quoi ?! » s’écria Edward, qui agrippa instinctivement une poignée de cheveux de Dante.
Les yeux écarquillés d’incrédulité, il sauta sur la table.
« Doucement, doucement, petit bonhomme », dit Dante d’un ton calme en lui effleurant la poitrine.
« Sens ma foi. Elle ne vacille pas, n’est-ce pas ? »
Edward ferma aussitôt les yeux pour se concentrer sur l’âme de Dante. Quand il comprit que son énergie divine n’était pas agitée, il se détendit un peu.
« Non, elle ne vacille pas. »
Évidemment. Si quoi que ce soit, ma foi en ma Déesse n’a jamais été aussi forte, pensa Dante avec un petit sourire.
« A-alors pourquoi, maître ? balbutia Edward. C’est un sacrilège ! »
« Je sais. » Dante esquissa un sourire en coin. « C’est pour ça que je ne le fais pas moi-même. »
Bien sûr, Dante savait que s’en prendre ainsi au temple était un sacrilège.
Détruire de ses propres mains le temple du Dieu ou de la Déesse que l’on servait pouvait avoir de graves conséquences pour un Apôtre.
Dans le meilleur des cas, il perdrait son statut, et Dante ne voulait pas prendre ce risque.
Dès l’instant où il était devenu Apôtre du Sang, il avait déjà décidé de détruire ce temple, mais il avait dû remettre son projet à plus tard.
À présent qu’Ezio allait sortir, il décida toutefois d’en informer le Démon sanguin, afin que le garçon ne s’inquiète pas et ne se mette pas à craindre que la foi de Dante vacille.
« Tu te souviens que je t’ai dit que je connaissais certaines choses ? » commença Dante.
Edward sembla réfléchir, puis se redressa d’un coup. « Oui, je m’en souviens ! Comme quand tu as dit que quelqu’un voulait te tuer, pas vrai ? »
« Exactement. » Dante hocha la tête.
« Je sais aussi que quelqu’un va bientôt se rendre dans ce temple. Je ne sais pas ce qui pourrait se passer ensuite, car j’ignore la volonté de notre Mère. Mais il est possible qu’il en reparte en tant qu’Apôtre. »
Dante marqua une pause, puis ajouta avec un peu plus de sérieux : « En revanche, je sais qu’il va nous attirer des ennuis. Il attirera sur nous l’attention du Saint-Siège, mais pas en bien. Ils se mettront alors à nous traquer activement. À partir de là, je ne serai plus aussi libre qu’aujourd’hui : je vivrai dans la peur et je devrai me cacher.
« Je pourrais même être tué. » Il baissa la voix jusqu’à n’être plus qu’un murmure sombre et grave, puis se pencha vers Edward. « Tu veux que je meure ? »
Sans perdre une seconde, Edward secoua violemment la tête. « Non ! »
Dante sourit. Il avait volontairement omis certains détails. Il n’avait pas dit que Marco tuerait des gens, car le Démon sanguin n’avait aucun problème avec le fait de tuer. Il n’avait pas non plus précisé que la Déesse serait qualifiée de déesse maléfique, car, là encore, le Démon sanguin pourrait très bien s’en moquer.
« Tu vois ? » Dante haussa les épaules avec désinvolture. « Je fais ce qui doit être fait. »
Cet homme ne doit pas devenir un Apôtre du Sang. Ça bouleverserait mes plans, et je ne le veux pas, ajouta-t-il en lui-même.
« Je comprends. Alors, ça me va ! » s’écria doucement Edward, en levant ses petits poings dans les airs tandis que ses inquiétudes s’évanouissaient.