Chapitre 34
Quoi ?!
Francesca ouvrit de grands yeux incrédules et entrouvrit les lèvres.
« Vous avez trouvé quelqu’un dont le noyau de mana ne fonctionne pas ? »
Elle n’en croyait pas ses oreilles. L’espace d’un instant, un flot d’espoir, d’excitation, de méfiance et de curiosité intense bouillonna dans sa poitrine.
L’homme eut un petit rire, puis poursuivit : « En fait, je n’en suis pas sûr, hé hé. Je peux me tromper. Voyez-vous, il y a quelques jours, je suis allé voir un détective privé pour qu’il m’aide sur une affaire. J’ai entendu dire qu’il était très doué, même si, pour être honnête, je doutais un peu de ses compétences. Après tout, je lui confiais une mission de haut rang. Alors, j’ai décidé de sonder son niveau. Par simple curiosité. Mais j’ai été surpris de constater que je n’y arrivais pas. C’était comme… comment dire ? Fixer un mur vierge ? »
Fixer un mur vierge ? Francesca plissa les yeux.
Laurent s’interrompit, baissa les yeux et laissa échapper un léger rire. Puis il posa le livre qu’il tenait sur la table et s’assit sur son tabouret à haut dossier. Tout en se caressant la barbe, il reprit : « Vous savez, avant que vous ne vous confiiez à moi, je n’aurais même pas su qu’une telle chose pouvait être une véritable condition. J’aurais pensé que cette personne utilisait simplement un artefact pour dissimuler son niveau. »
Francesca déglutit.
Dans ce monde, les personnes dont le noyau de mana ne fonctionnait pas étaient pratiquement inconnues. Quand on n’arrivait pas à déterminer le niveau de quelqu’un, on pensait toujours en premier lieu qu’il utilisait un artefact de haute qualité pour le dissimuler.
Certes, il existait des gens dotés de noyaux de mana très petits, mais personne n’aurait jamais imaginé que quelqu’un soit tout bonnement incapable d’utiliser le mana.
Bien sûr, peu de gens savaient que Dante était dans ce cas, et l’un d’eux était un membre de sa famille proche. Tous avaient toutefois cru qu’il s’agissait d’une affection rare dont il était le seul à souffrir.
Cette découverte leur avait pesé, car ils ne comprenaient pas pourquoi il était né ainsi.
En grandissant, Dante avait laissé sa famille penser que l’absence de noyau de mana lui était un fardeau. Il ne s’en était jamais plaint, c’était vrai, mais le voir accepter la situation sans broncher et n’en jamais parler ne faisait que les blesser davantage.
Francesca, plus proche de lui que quiconque, ne supportait tout simplement pas de voir son frère ainsi. Elle avait décidé de prendre les choses en main et de fabriquer un artefact qui lui permettrait de pratiquer une magie élémentaire, ou au moins de se sentir comme tout le monde.
Une fois entrée à l’académie, où elle avait accès aux archives et aux installations avancées, elle avait consacré presque tout son temps libre à ce projet.
Mais pour convaincre le professeur Laurent, maître renommé en théorie de la magie, de la prendre sous son aile et de l’aider, elle avait dû lui révéler un peu l’existence de cette condition.
Elle avait tout de même tu le nom de Dante, prétendant qu’il s’agissait simplement d’une connaissance. Elle lui avait aussi demandé de garder leur conversation confidentielle.
À présent, pourtant, elle était stupéfaite : elle n’aurait jamais cru que le professeur croiserait quelqu’un d’autre souffrant exactement de la même étrange condition.
Tant de questions qu’elle s’était déjà posées lui revenaient maintenant en tête.
Des questions comme…
Existait-il vraiment d’autres personnes incapables de manier le mana ? Cette condition était-elle reconnue ? Quelle en était la cause ?
À mesure que ces questions lui revenaient, Francesca commença à croire sérieusement que cet inconnu pourrait peut-être répondre à certaines des interrogations qui tourmentaient sa famille et elle.
Tandis qu’elle restait sidérée à l’idée que son frère ne fût peut-être pas le seul à souffrir de cette condition, le professeur Laurent tendit la main vers la pipe posée sur la table de travail.
Il toucha l’une des pierres de mana posées sur la table. Puis il marmonna quelques mots, claqua des doigts pour faire apparaître une petite flamme et alluma le foyer, aspirant jusqu’à ce que la braise prenne.
« Cela vous dérange ? » demanda-t-il en levant les yeux vers elle.
Francesca sortit de sa torpeur, se ressaisit, puis secoua la tête. « Non, pas du tout. »
Laurent sourit et tira lentement une bouffée détendue.
« J’ai tout de même senti une puissance divine émaner de lui, songea-t-il.
Francesca haussa un sourcil, intriguée, et garda le silence un instant.
À la vue de son expression, Laurent ajouta : « J’ai reconnu cette énergie. Il s’avère que ce jeune homme est un Apôtre de la Nuit. »
C’est un Apôtre ?
Francesca se souvint soudain de l’époque, l’année précédente, où Dante avait tenté de délaisser la Lune pour la Nuit. Mais Mia, la Déesse de la Nuit, avait refusé de le toucher et d’en faire son Apôtre.
« Comment s’appelle ce détective ? » demanda Francesca.
Laurent leva brièvement les yeux vers elle, laissant s’échapper un filet de fumée bleue avant de le souffler de côté. « Vous voulez le voir ? »
Elle hocha la tête, un peu enthousiaste. « Pourquoi pas ? Jusqu’ici, je pensais que mon ami était le seul à souffrir de cette condition. Je me souviens encore très précisément de ce que j’ai ressenti en essayant de sonder son niveau. Si je rencontre ce détective et que je retrouve cette même impression de vide, je pourrai confirmer que son noyau de mana ne fonctionne pas non plus. »
Ses yeux s’illuminèrent un instant. « Je pourrais même trouver le moyen de lui soutirer quelques renseignements. »
En apprendre davantage auprès de quelqu’un qui vit avec cette condition depuis plus longtemps pourrait enfin nous apporter de vraies réponses, ajouta-t-elle en son for intérieur.
Laurent garda le silence, comme s’il réfléchissait à sa demande. Après un court instant, il prit une plume et écrivit le nom et l’adresse de l’homme sur un bout de parchemin vierge, posé sur son bureau. « Il s’appelle Holmes Poirot, détective. Il n’est pas vraiment célèbre, mais il est très doué pour trouver des renseignements sur les gens. »
Après avoir terminé, il lui tendit le billet, l’air un peu grave. « Je dois toutefois vous prévenir : soyez prudente, Francesca. C’est un détective privé. Et certains d’entre eux peuvent être assez louches. »
Francesca rajusta ses lunettes, puis hocha la tête. « Oui, professeur. »
***
« Hé. Tout va bien ? Tu as… tu es parti d’un pas pressé alors que j’essayais de t’appeler. »
Tout essoufflée et perplexe, la jeune fille ne cessait de regarder derrière eux, pour vérifier si quelque chose avait vraiment poussé ce type à se mettre à marcher aussi vite.
Dante soupira. « Mets-toi à ma place. Tu avances dans le couloir, tranquille, et tout à coup, tu vois une femme que tu ne connais pas, l’air furieux, qui te fonce dessus. Tu ne te mettrais pas à détaler ? »
« Oh. » La jeune fille forma un O avec sa bouche. Elle essaya de sourire, mais, réalisant que sourire sans raison n’était pas son fort, elle y renonça et se contenta de s’excuser. « Désolée de t’avoir fait peur. »
Tu ne m’as pas fait peur. Je t’évitais, pensa Dante avec amertume, tout en gardant un visage impassible. À voix haute, il demanda : « Qu’est-ce que tu me veux ? »
« Euh… » Elle parut soudain gênée, comme si elle avait préparé ce qu’elle voulait dire, mais ne savait plus trop comment s’y prendre. « En fait, voilà… Je ne t’avais jamais vu à l’académie, alors j’étais curieuse et je suis venue te dire bonjour. Au fait, je m’appelle Gia. Gia Visconti. »
Tout en parlant, elle glissa sa boussole dans sa poche et lui tendit la main pour la serrer.
Dante se contenta de fixer cette main quelques secondes.
À travers ses lunettes, il voyait une aura jaune émaner d’elle, signe qu’elle ne mentait pas. Mais elle ne lui disait pas toute la vérité non plus.
« Dante Fioravanti », répondit-il enfin en lui serrant la main.
« Fioravanti ? » Gia haussa un sourcil, l’air songeur. Puis elle comprit. « Tu es de la famille de Francesca Fioravanti ? »
« C’est ma sœur jumelle », répondit Dante d’un ton neutre.
« Ah, je vois. » Gia pencha la tête en arrière, puis hocha discrètement la tête. « On suit certains cours ensemble. »
Elle avait commencé à avancer lentement dans le couloir, l’invitant silencieusement à marcher avec elle.
« Au fait, tu es mage, toi aussi ? » demanda-t-elle pour engager la conversation.
Dante se mit à marcher à ses côtés, puis répondit d’un ton las : « Je suis Grand Prêtre. »
« Grand Prêtre ? » Elle parut d’abord stupéfaite, mais reprit vite contenance. « Eh bien, je ne m’y attendais pas. Dis, ça te dirait d’aller boire un café ? »
Dante s’arrêta brusquement, et elle aussi, quelques pas devant lui.
Il soupira et la regarda droit dans les yeux. « Dis-moi. Qu’est-ce qui t’amène vraiment, Gia ? »
Gia garda le silence un instant, puis esquissa un sourire, léger et désarmé. « Et si je te disais que je t’ai vu et que j’ai eu envie qu’on devienne amis ? »
Dante ne répondit pas.
Il finit par ricaner. « Écoute, Gia. Je ne suis pas né de la dernière pluie. Tu ne m’as pas simplement vu et abordé pour me dire bonjour. Tu me cherchais. Alors, joue cartes sur table. »
Il avait remarqué la boussole et, bien sûr, il avait reconnu l’artefact. Il aurait parié que c’était grâce à lui qu’elle l’avait retrouvé.
Gia le fixa, le visage redevenu grave, sans la moindre trace de son attitude précédente. Elle expira et dit : « Très bien. Je déteste tourner autour du pot, moi aussi, alors je vais aller droit au but. Associons-nous. »