Chapitre 31
« Hein ? Pourquoi tu as soudain l’air de le connaître depuis toujours ? » demanda Caterina en plissant les yeux avec suspicion lorsqu’elle vit Dante écarquiller les siens.
Il se tourna vers elle, mais au lieu de lui répondre franchement, il changea aussitôt de sujet. « Plus important encore, par la lune de la Déesse, comment as-tu découvert qu’il fricotait avec tante Lucia, au juste ? »
Caterina soupira et se laissa tomber de tout son long sur le ventre, enfouissant un instant le visage dans le matelas avant de relever la tête. « J’ai trouvé sa montre à gousset sur le canapé du petit salon. Il s’avère que, pendant que j’étais sortie pour te rendre visite, il en avait profité pour aller la voir, elle. Bien sûr, Lucia a essayé de mentir en prétendant qu’elle appartenait à un ami dont elle a tu le nom, mais quand je l’ai prise, j’ai tout de suite reconnu les armoiries gravées au dos. Quand je l’ai confrontée, elle n’a même pas essayé de nier. Elle s’est contentée de rire et de me dire que je faisais une crise d’hystérie. »
Elle soupira, le regard perdu dans les tentures du plafond. « Tu sais quoi ? Je commence à me dire que, la plupart du temps, il ne venait même pas me voir. »
Je le pense aussi. Enfin… Lucia est bien plus séduisante, plus expérimentée dans l’art de l’amour, et possède une silhouette généreuse en sablier que ses robes de soie mettent bien mieux en valeur que toi, ma chère Kate. Mais gardons cette pensée pour moi. Dante détourna le regard, feignant un air sombre pour dissimuler ses pensées.
Après un instant, il souffla et se pencha en avant, les coudes posés sur les genoux. « Écoute, laisse tomber ce type et passe à autre chose. Il y a plein d’hommes bien mieux qui se plieraient en quatre pour passer cinq minutes avec toi. »
Il marqua une pause puis, se souvenant soudain d’un mème de sa vie précédente, se redressa et déclara d’un ton impassible, avec le plus grand sérieux : « Et ne pleure pas. Un Fioravanti ne pleure jamais. »
Caterina grimaça aussitôt. « Beurk. C’est quoi, cette réplique hyper ringarde, à la fin ? »
Dante eut un petit rire et se leva du fauteuil. Tout en étirant les bras au-dessus de sa tête pour détendre son dos raide, il demanda d’un ton désinvolte : « Au fait, où est Francesca ? »
« À l’académie, où veux-tu qu’elle soit ? » marmonna Caterina en se retournant sur le côté. « Elle est beaucoup trop occupée ces derniers temps à travailler sur ce projet qu’elle prétend faire pour toi. Elle rentre à peine, maintenant. »
« Hmm. Je vois. » Dante glissa une main dans sa poche et agita l’autre nonchalamment. « Bon, je vais me coucher. Bonne nuit, Kate. »
Caterina soupira. « Bonne nuit. »
***
Une fois dans sa vaste suite, Dante sortit une montre à gousset de sa poche.
C’était une montre à gousset en or, au cadran fissuré qui indiquait une heure erronée ; ses aiguilles avançaient à rebours par à-coups.
Après s’être laissé tomber dans un fauteuil moelleux au milieu de la pièce, Dante appuya sur le petit bouton du remontoir. Soudain, le bruit ambiant s’évanouit : le temps s’arrêta autour de lui. Son esprit s’aiguisa aussitôt et ses pensées s’accélérèrent à toute allure.
Le souvenir de l’article consacré au personnage sur le wiki de Couronne des Destins lui revint, limpide, comme s’il était assis devant son écran de jeu.
Passant sur les détails sans importance, comme son âge, sa taille et ses goûts, Dante se concentra sur les principales informations concernant Julian.
Contrairement à sa sœur, Julian Bellini n’avait jamais été un Apôtre. En décembre 1887, il était parvenu à devenir un mage de deuxième rang et cherchait à augmenter son niveau.
C’était un mage de l’élément du vent, spécialisé dans le contrôle de zone à moyenne portée et les sorts permettant de se déplacer à grande vitesse.
Il entretenait peu de relations personnelles et, durant sa deuxième année à l’académie, des rumeurs avaient circulé selon lesquelles il s’était de plus en plus isolé, entièrement absorbé par ses recherches et son entraînement.
Quelques mois après le début de sa deuxième année, un incident malheureux s’était produit à l’académie. Peu après, Julian avait tenté d’assassiner sa sœur, Annabella Bellini. Il avait échoué, incapable de venir à bout de ses pouvoirs divins, alors même qu’elle avait un rang entier de moins que lui.
Il avait finalement connu une fin tragique, tué par sa sœur.
Dante fronça les sourcils. Tss.
Le wiki avait toujours été comme ça. Il ne donnait que des informations de base sur les événements et passait sous silence les éléments importants. Par exemple, pourquoi Julian avait tenté d’assassiner sa sœur.
Il aurait été formidable d’avoir autre chose que des bribes superficielles de l’histoire, et de connaître les véritables motivations des personnages. Mais malheureusement, la plupart des entrées n’étaient que des résumés sommaires, sans grand détail.
Voilà pourquoi Dante en savait tant, tout en ayant l’impression de ne rien savoir du tout.
Voilà pourquoi il savait qu’Annabella avait été manipulée pour tuer Dante Fioravanti dans la chronologie originale du jeu, sans pouvoir dire qui tirait les ficelles ni pourquoi on voulait sa mort.
Il a essayé de tuer sa sœur et a échoué, hein. Mais pourquoi ? Je suppose que l’incident malheureux à l’académie est celui qui a entraîné la mort de certains élèves, dont Dante, à l’origine. Julian serait donc mort peu après ? Aurait-il tenté de l’assassiner après avoir appris ce qu’elle avait fait ? C’est un peu extrême, pour quelqu’un qui aimait sa sœur plus que quiconque au monde. Même s’il avait découvert ce qu’elle avait fait, je ne crois pas qu’il serait allé jusqu’à tenter de la tuer.
Dante soupira, accablé par toutes ces questions supplémentaires.
D’une manière ou d’une autre, il avait le sentiment que Julian était bien plus lié à cette affaire qu’il ne l’avait cru.
Je suppose que le wiki ne disait rien de sa relation avec ma sœur parce qu’elle n’a jamais eu le temps de s’épanouir.
À cet instant, les trois secondes s’écoulèrent enfin sur la montre à gousset, et le temps reprit son cours autour de lui.
Il laissa soudain échapper un gémissement : une migraine aiguë lui déchira les tempes, accompagnée d’une vague de fatigue si lourde qu’il avait l’impression de venir de courir une longue distance.
Alors, c’est ça, le prix à payer. Ce n’est pas assez grave pour me mettre complètement hors de combat en cas de crise, mais je ne devrais certainement pas m’en servir plusieurs fois d’affilée.
Il referma la montre à gousset dans un léger clic et la glissa de nouveau dans sa veste.
***
Tôt le lendemain…
——
Dante fit tourner le cadran d’une boîte en métal et l’ouvrit, révélant trois flacons de sang.
Je vais bientôt être à court de sang. Il faut que je trouve comment m’en procurer davantage moi-même, pensa-t-il en en prenant un pour le lancer à Edward, qui attendait à côté, les yeux écarquillés et affamés.
Le garçon le rattrapa et se mit à le vider d’un trait, comme un enfant mourant de faim.
Pendant ce temps, Dante consulta sa statistique de Foi.
Foi : [0 %——[38 %]—————100 %]
Comme je le pensais. Ces petits flacons ne font pas grand-chose. Le sang d’un humain entier me fait résonner avec ma Foi bien plus vite. Ah. Pas étonnant que la Mère du Sang soit ensuite considérée comme une Déesse maléfique. Imaginez qu’une personne sans morale devienne soudain son Apôtre. Elle se lancerait dans un massacre pour faire grimper sa Foi. Enfin, en fait, pas besoin d’imaginer. Je me souviens encore très bien des atrocités commises par Marco et son culte !
Dante reprit le flacon vide des mains d’Edward et alla le rincer au lavabo. Quand il revint, il le posa sur la table de nuit, puis se dirigea vers le miroir en pied.
Dans le miroir se reflétait un jeune homme aux cheveux noirs ondulés, aux yeux violets saisissants derrière des lunettes cerclées d’or et à la peau devenue un peu plus pâle depuis qu’il était devenu Apôtre.
Il portait alors l’uniforme de cérémonie de l’Académie impériale sacrée. Une chemise à col montant, ajustée sous un gilet structuré à double boutonnage et fermé par de fines boucles en laiton, était recouverte d’une veste sombre taillée sur mesure, dont le revers arborait l’écusson doré de l’académie.
Par-dessus, il portait une robe blanche de clerc. Après avoir contemplé son reflet quelques secondes, il ôta la robe et la jeta rageusement sur le lit. Il n’avait aucune envie d’annoncer partout où il allait qu’il était un Grand Prêtre.
Cela fait, il sortit de sa chambre et descendit à la salle à manger, où sa sœur prenait déjà son petit-déjeuner.
Contrairement à lui, qui devait porter une robe de clerc, elle avait jeté une cape bleu foncé sur son uniforme pour afficher son rang de mage.
« Qu’est-ce qui t’a pris autant de temps ? » demanda-t-elle en levant les yeux lorsqu’il s’assit.
« Il faut du temps et des efforts pour être aussi beau », répondit-il avec aisance en commençant à remplir son assiette, ce qui lui valut un regard exaspéré.
Bon. Note à moi-même : les dangers mortels à éviter à l’académie. Le numéro un, le plus important : le protagoniste ! Comme tu le fais déjà, Dante, évite le protagoniste comme si ta vie en dépendait. Les protagonistes attirent les ennuis comme des aimants. Tant qu’ils sont dans les parages, tout ce qui peut mal tourner tournera mal. Tu ne pourras pas mener la longue vie heureuse dont tu rêves si tu te retrouves mêlé aux affaires du protagoniste.
Dante termina rapidement son repas.
Quand ils eurent fini, sa sœur et lui quittèrent la maison de ville. La voiture de la famille Fioravanti les attendait devant l’entrée pour les conduire à l’Académie impériale sacrée.