Chapitre 26
Isabella sourit et hocha doucement la tête. « Bien. C’est la réponse que j’espérais. »
Elle expira, et son sourire s’effaça peu à peu. Se détournant légèrement de lui, elle reprit d’un ton bien plus sérieux : « Au fait, ça te dirait qu’on aille boire un verre au Serpent et au Lys ? »
« … ? » Dante haussa d’abord un sourcil, perplexe.
Le Serpent et le Lys était l’un des clubs huppés du quartier du Grand Opéra, le cœur culturel de Ravena. Dante avait découvert qu’Isabella en était l’une des principales bailleuses de fonds et l’une des copropriétaires discrètes.
On peut boire tout ce qu’on veut à la villa. Mère ne me proposerait pas d’aller boire là-bas sans raison.
L’offre lui parut suspecte, mais, après un instant de silence, il hocha la tête. « D’accord. Allons-y. »
Isabella expira. « Si tu veux prendre un bain rapidement, je t’attendrai à l’entrée principale des carrosses. »
Dante acquiesça. « Je n’en ai pas pour longtemps. »
***
Après un bain rapide, Dante enfila un costume sur mesure, gris anthracite presque noir, par-dessus une chemise blanche à col montant, puis une paire de gants noirs en cuir ajustés. Il se dirigea ensuite vers une vitrine en acajou et l’ouvrit. Elle contenait quelques dagues effilées dans leurs étuis de cuir.
Il en prit une, la glissa dans la poche intérieure de son manteau et sortit de la villa.
La nuit était tombée, et le brouillard nocturne vert qui s’élevait chaque soir avait commencé à recouvrir les allées pavées. Mais comme aucun labyrinthe ne se trouvait à proximité, il n’était pas très épais.
Sans prêter attention à la brume qui avançait et s’amassait autour de ses chevilles, Dante se dirigea vers le carrosse où sa mère l’attendait déjà.
Une fois installé dans l’habitacle chaleureux, il prit place sur le siège moelleux en face d’elle. « Je croyais que tu n’aimais pas sortir quand il y a du brouillard. »
Sa mère eut un petit rire. « C’est vrai. Mais ça ne m’empêche pas de me déplacer sans problème. »
Le carrosse s’ébranla, ses roues roulant régulièrement sur les pavés humides.
… Quelque temps plus tard, ils descendirent devant un somptueux établissement éclairé au gaz, au cœur du quartier du Grand Opéra. Au-dessus des portes en acajou était suspendue une enseigne représentant la silhouette sculptée d’un serpent lové autour d’un lys en fleur.
Un portier en livrée, vêtu d’un manteau émeraude, se tenait devant la porte. En les voyant approcher, il s’avança pour leur ouvrir et souleva son chapeau en signe de déférence tandis qu’ils passaient devant lui sans un mot.
Dès qu’il entra, Dante fut assailli par les riches parfums de brandy vieilli, de tabac et d’un soupçon de parfum floral qui flottait dans l’air chaud. Le club était alors en pleine activité, et un petit ensemble à cordes jouait une valse mélancolique dans un coin.
Peu après l’arrivée de la mère et du fils, une magnifique femme à la peau sombre, âgée d’une vingtaine d’années, vint à leur rencontre. Elle portait une robe de soie vert émeraude aux plis amples, recouverte d’une dentelle ouvragée, avec un décolleté carré et un ras-de-cou de velours sombre qui lui enserrait le cou.
Dante était déjà venu ici quelques fois et savait que cette femme était la tenancière de l’établissement. Elle s’appelait… Bianca, si ses souvenirs étaient bons.
Elle s’inclina avec grâce et assurance. « Bon retour, Signora Isabella. » Elle se tourna vers Dante. « Et bienvenue à vous aussi, jeune signore. »
Reportant son regard sur Isabella, elle demanda : « Désirez-vous quelque chose avant tout, ou souhaitez-vous voir vos invités tout de suite ? »
Isabella répondit en jetant un bref coup d’œil à Dante. « Conduisez-nous d’abord auprès d’eux. Le jeune Dante aimerait leur parler. »
À ces mots, Dante, de plus en plus perplexe, faillit se désigner du doigt. Quoi ? Moi ?
Il interrogea sa mère du regard, mais elle se contenta de sourire sans rien ajouter.
« Très bien. Suivez-moi », dit Bianca d’une voix douce. Elle se retourna et s’engagea dans la salle principale bondée, les menant devant des alcôves drapées de velours et des portes en chêne qui ouvraient sur les salons privés, à l’arrière.
« Qui est-ce que je suis censé rencontrer, au juste ? » finit par demander Dante à voix basse en se penchant vers elle, faute d’avoir réussi à deviner.
Isabella sourit. « Je croyais que tu voulais voir les quatre personnes qui t’ont dépouillé et ont tué ton amie. »
« Hein ? » Dante resta stupéfait. « Tu les as déjà tous retrouvés ? »
Il savait déjà que sa mère disposait d’un vaste réseau de relations et connaissait mille façons d’obtenir des informations dans l’ombre. Il n’en fut pas moins surpris.
Puis son cœur se mit à battre un peu plus vite, sous le coup de l’excitation.
Ah… On dirait que je vais pouvoir te dédommager plus tôt que prévu, Thalia.
Bianca les conduisit vers un couloir isolé, tout au fond de l’établissement. Elle s’arrêta devant une porte renforcée de fer, dissimulée par un rideau de velours, sortit une clé en laiton et déverrouilla la porte.
De l’autre côté, un escalier de pierre raide s’enroulait vers les niveaux souterrains frais et humides du club.
Au bas de l’escalier, le passage débouchait sur un couloir faiblement éclairé, bordé de quelques portes en bois.
Waouh… Je savais que le réseau de catacombes souterraines traversait Ravena et reliait la plupart de ses quartiers. Mais j’ignorais que les tunnels allaient jusqu’aux quartiers de cette partie de la ville, pensa Dante en examinant avec surprise les murs de briques humides.
Bianca s’approcha d’une des portes, gardée par deux hommes aux épaules larges, vêtus de manteaux sombres. Elle se retourna vers Isabella et Dante et leur désigna l’entrée.
« Ils sont à l’intérieur, Signora », dit-elle d’un ton posé en tendant la clé à Isabella.
Isabella acquiesça en la prenant.
Puis elle s’avança, déverrouilla la porte et l’ouvrit sur une petite pièce sans fenêtres, éclairée par quelques lanternes vacillantes accrochées aux murs.
Au centre de la pièce se trouvaient trois hommes et une femme, attachés à des chaises en bois. Au bruit de la serrure de fer, tous quatre tournèrent brusquement la tête vers la porte ouverte et écarquillèrent les yeux, pris d’une soudaine panique en voyant Isabella entrer dans la lumière.
Ils avaient tous un bâillon enfoncé dans la bouche et se mirent aussitôt à se débattre contre leurs liens, leurs « mmmph » étouffés résonnant dans la pièce.
Mais leur terreur redoubla quand Isabella s’écarta, révélant Dante, bien vivant et indemne, juste derrière elle.
À cet instant, ils n’en crurent pas leurs yeux.
Ce sont eux. C’est bien eux. Dante serra inconsciemment le poing droit tandis que le souvenir de ce qui lui était arrivé à Sylveria lui revenait en mémoire.
Il avait failli mourir, et son histoire se serait arrêtée là s’il n’avait pas eu la chance de recevoir le Talent divin qui lui avait sauvé la vie.
À cet instant, Dante ne songeait pas aux biens matériels qu’il avait perdus.
Il pensait à l’amie qu’ils lui avaient arrachée.
Il pensait au fait qu’ils avaient failli lui prendre la vie, à lui aussi.
Quelles qu’aient été leurs raisons, il n’avait aucune intention de leur pardonner.
Pendant ce temps, Isabella observait Dante du coin de l’œil. Elle ne parvenait pas à le déchiffrer.
Il avait toujours été comme un mur de pierre pour elle. Ses émotions affleuraient à peine, contrairement à celles des gens ordinaires, et ses expressions ne changeaient que légèrement, parfois, pour laisser paraître un intérêt modéré ou un amusement discret. Pourtant, elle soupçonnait que ce qu’il montrait était toujours très éloigné de ce qu’il pensait vraiment.
Elle était curieuse… curieuse de voir comment il comptait réclamer réparation, comme il l’avait dit.
En regardant les quatre prisonniers les dévisager — ou, plus exactement, fixer Dante d’un air terrifié —, elle sourit et s’avança. Elle retira ensuite le bâillon de la femme, la dernière des quatre qu’elle avait capturées.
La femme inspira brusquement, puis se mit à tousser violemment, la poitrine soulevée par l’effort.
« T-toi… comment ? » Sa voix tremblait tandis qu’elle posait la question que les quatre se posaient. « Comment peux-tu être vivant ? On t’a tué ! Je sais qu’on t’a tué — on… on t’a même tranché la tête ! »
À ces mots, Isabella fronça les sourcils et son expression douce s’évanouit aussitôt. « Vous avez fait quoi ? »
« Je t’ai tiré une flèche en pleine tête ! » hurla la femme, ses yeux vert pâle écarquillés par une panique incontrôlable. « On t’a regardé te vider de ton sang ! Comment est-ce possible ? Quel genre de monstre es-tu ?! »
Isabella tourna vivement les yeux vers Dante, mais il ne dit rien. Il déboutonna calmement son gant droit et l’ôta. Après l’avoir glissé dans sa poche, il plongea la main dans la poche intérieure de son manteau pour en sortir la dague effilée.
Pendant ce temps, la femme, Vivia, s’effondra en sanglots hystériques. « Mais… mais si tu es vivant… alors pourquoi ? » Elle leva vers Isabella ses yeux injectés de sang. « Pourquoi m’avoir forcée à tuer Claire ? Comment peux-tu être aussi cruelle ? Elle n’avait rien à voir avec tout ça ! Si tu voulais te venger de ce qu’on lui avait fait, tu n’avais qu’à me prendre, moi ! »
Alors mère l’a forcée à tuer une personne qui lui était proche ? Dante haussa un sourcil et assimila silencieusement la révélation.
À cet instant, des volutes de fumée cramoisie s’échappèrent de son corps et glissèrent sur le sol de pierre froide vers la femme en proie à l’hystérie. La fumée se condensa, et Edward apparut juste à côté d’elle, un doigt doucement posé sur ses lèvres.
« Chut », lança-t-il en fronçant les sourcils. « Tu fais beaucoup trop de bruit, ma vieille. Ça me fout en rogne. »
C’était la première fois qu’Edward n’arborait pas son sourire habituel. Il semblait sincèrement contrarié.
La femme se recula instinctivement, complètement prise au dépourvu par le garçon qui s’était approché si près d’elle.
Pendant ce temps, Dante leva sa dague et s’entailla la paume gauche. Le sang commença à s’accumuler, puis à couler sur le sol froid. Il murmura doucement : « Cruelle ? »
Edward disparut alors dans les airs, laissant à la femme une vue dégagée sur Dante et le sang qui gouttait de sa main sur le sol de pierre.
Dante se tourna vers sa mère, qui l’observait en silence, et lui dit : « Tu peux nous laisser un moment ? »
Isabella fronça les sourcils et continua de le regarder. Après une seconde d’hésitation, cependant, elle expira, hocha la tête et sortit calmement de la pièce, refermant la porte derrière elle.
À présent seul avec les quatre prisonniers, Dante se tourna de nouveau vers la femme.
« Je ne comprends pas, dit-il d’une voix neutre, dénuée d’émotion. Vous avez pris la vie d’une personne qui m’était proche. Mais quand on vous fait la même chose, on est les méchants ? »
La femme déglutit difficilement, la poitrine haletante, tandis qu’elle fixait le garçon devant elle.
Dante expira.
« Il y a trois sortes de personnes dans ce monde. Celles qui s’accrochent au bien, celles qui embrassent le mal et celles qui ne reconnaissent ni l’un ni l’autre, mais voient seulement ce qu’il faut faire pour survivre.
« Je n’ai rien contre la vie que vous menez ni les choix que vous avez faits. Les hommes volent pour survivre, et ils tuent pour tenir bon. Vous condamner pour cela ferait de moi un hypocrite… parce qu’à vrai dire, j’aurais peut-être fait exactement la même chose à votre place.
« Pourtant, le monde est étrange. Si nos rôles étaient inversés et que vous vous trouviez là où je me tiens, vous feriez précisément ce que nous avons fait et ce que je m’apprête à faire. Peut-être même pire.
« Car, au bout du compte, chacun justifie sa propre cruauté… jusqu’à ce que la lame se retourne contre lui. »
Vivia se mordit la lèvre tremblante, tiraillée entre la rancœur, la peur et la colère.
Finalement, elle cracha : « Qu’est-ce que vous allez nous faire ?! »
Dante garda le silence.
La voix d’Edward résonna alors dans son esprit.
Laisse-moi la dévorer… Sa voix se fit sinistre. … vivante.--