Chapitre 21
Bon sang… J’ai tellement honte que je pourrais en mourir.
Dante se passa la main sur le visage. J’avais vraiment pas besoin de savoir que tu faisais ça autant de fois par jour !
Il soupira.
Ezio s’avança de nouveau vers lui, mais Vincenzo s’interposa et lui ordonna : « N’approchez pas davantage. »
Ezio s’arrêta net.
Dante prit toutefois les devants et s’avança lui-même. Il ne rengaina pas ses espadons cramoisis et ne relâcha pas le renforcement de son corps, même si celui-ci épuisait ses réserves de sang.
Il devait rester prudent.
Arrivé assez près, il plongea la main dans son manteau et en sortit un cigare Toscano ainsi qu’un briquet à capot.
En les voyant, Ezio se lécha les lèvres et ses yeux s’écarquillèrent soudain, brûlants de fièvre. Il ne parvenait pas à détacher son regard du rouleau de tabac sombre.
« Euh… Je peux l’avoir ? »
Sans lui répondre tout de suite, Dante ouvrit le briquet, alluma le bout du cigare et contempla la braise qui rougissait dans l’obscurité.
En voyant cela, Vincenzo ne put s’empêcher de protester. « Signor Dante…
— Ça va, l’interrompit Dante. Tout ça ne servirait à rien si je finissais par libérer un Apôtre déjà corrompu au point d’être irrécupérable. »
… Quelqu’un avait dit un jour que le pouvoir divin des dieux avait toujours un prix, et que les mortels n’étaient pas censés en abuser.
Si un Apôtre usait de ses pouvoirs sans en payer le prix, ou s’il épuisait ses réserves en les utilisant, la contamination commençait à s’installer après un court délai. S’il continuait à l’ignorer malgré l’apparition des symptômes, il pouvait finir par devenir quelque chose de totalement inhumain.
Pour soulager Ezio, Dante expira et lui tendit le cigare.
« Oh, mon Dieu. Merci ! » Sans hésiter, Ezio le lui arracha des mains et le fourra dans sa bouche.
Il tira une longue bouffée, puis poussa un soupir de contentement tandis que la fumée s’élevait dans l’air.
Un peu soulagé, Ezio demanda : « Au fait, comment comptes-tu me faire sortir d’ici ? »
Dante marqua une pause, puis répondit d’un ton détaché : « Tu dois mourir. »
« Quoi ? » Ezio faillit s’étouffer avec sa fumée. « Qu’est-ce que tu racontes, bordel ?! »
« C’est le Pénitencier de Val-de-Grâce, répondit Dante sans ciller. Personne n’en sort aussi facilement. Et même si on payait pour te faire libérer, Victor ne cesserait pas de te chercher. »
Ezio pâlit légèrement, mais garda le silence et l’écouta.
Dante se tourna sur le côté. « Tout le monde doit te croire mort. Vincenzo paiera pour faire passer ta mort pour réelle. Une fois que tu seras dehors, il s’arrangera aussi pour te fournir une nouvelle identité. »
Vincenzo, qui avait écouté en silence, tressaillit soudain. Il était probablement en train de faire la liste de toutes les conneries dans lesquelles Dante l’entraînait. Le pauvre n’avait décidément pas une minute de répit.
« En attendant, reprit Dante en regardant Ezio, d’un ton devenu grave, fais attention à la façon dont tu utilises tes pouvoirs avant de sortir. »
Ezio soupira et contempla les nuages gris en tirant une nouvelle bouffée, lentement.
Après quelques secondes de silence, il demanda : « Puisque je vais travailler pour toi, comment je dois t’appeler ? »
Dante, qui tenait le manche de sa masse de sang dont la tête reposait au sol, répondit calmement : « Tu connaîtras mon nom quand tu seras sorti. »
Ezio le fixa un instant, puis continua à tirer sur son cigare. Une fois son envie satisfaite, il jeta le mégot par terre et l’écrasa du pied.
« Désolé de t’avoir entraîné ici, dit Ezio en inclinant légèrement la tête. Je suis prêt à te ramener. »
Ce n’est qu’alors que les espadons cramoisis se dissolurent en épaisses flaques de sang, qui refluèrent directement dans le corps de Dante. La lourde masse de sang fondit elle aussi et rentra sous sa peau.
Aussitôt, l’espace autour d’eux se dissipa et Dante se retrouva dans le bloc cellulaire.
Tout redevint comme avant : Dante était assis sur le banc, tandis que Vincenzo se tenait juste en face de lui avec Ezio.
Mais à peine réapparurent-ils que Mara se rua sur eux, arme au poing. Elle saisit Ezio par la tête, lui plaqua le visage contre la table et le maintint en place pour l’examiner.
« Que s’est-il passé ? » demanda-t-elle en lançant à Dante un regard interrogateur.
Dante baissa simplement la tête. « Rien de grave. On a juste eu une petite… altercation. »
Il s’interrompit. Après quelques secondes de réflexion, il regarda Mara puis Julian et s’exprima poliment : « Merci de m’avoir permis de le rencontrer. »
Sans attendre leur réponse, il se retourna et quitta le bloc cellulaire.
Peu après, Vincenzo et Julian lui emboîtèrent le pas.
***
Quelques minutes plus tard, Dante se trouvait dans le téléphérique, qui repartait vers la côte de Lagico.
Il dormait à poings fermés, les bras croisés sur la poitrine.
Assis en face de lui, Vincenzo l’observait, l’air profondément perplexe.
Il n’arrivait pas à croire ce dont il avait été témoin au cours de la dernière heure. Jusque-là, il avait été absolument certain que le plus jeune fils de la famille Fioravanti n’était pas un Apôtre.
Alors, qu’est-ce qu’il venait de voir ?
Même s’il n’avait jamais vu ni entendu le jeune maître utiliser la magie liée à sa classe, il savait parfaitement que ce qui s’était passé dans la cellule ne relevait pas d’un sortilège ordinaire. Des runes d’entrave étaient gravées dans les murs de la prison ; elles empêchaient même Vincenzo de lancer des sorts. C’était donc forcément du pouvoir divin !
Pourtant, plus encore que de se demander comment Dante avait bien pu utiliser le pouvoir divin, Vincenzo cherchait lequel des huit dieux du panthéon accordait à ses Apôtres le pouvoir de manipuler le sang.
Est-ce pour ça que Signora Isabella m’a demandé du sang ? se demanda Vincenzo. À bien y réfléchir, j’avais trouvé étrange que Lucian et Thalia soient morts, surtout Lucian, alors que Signor Dante avait réussi à survivre.
Tandis qu’il était encore plongé dans ses réflexions, la tête de Dante commença à pencher sur le côté. À cet instant précis, des volutes de fumée cramoisie se rassemblèrent à côté de lui ; lorsque sa tête bascula complètement, elle vint se poser doucement sur l’épaule d’un petit garçon.
Qui est ce garçon ? Vincenzo cligna des yeux, incrédule. Il est apparu de nulle part, comme à la prison.
En observant l’enfant, Vincenzo sentit l’angoisse monter en lui. La simple présence du garçon lui hérissait les poils de la nuque.
C’était peut-être les taches de sang sur son visage et ses vêtements, ou la traînée rouge qui coulait de son œil jusqu’à sa joue, comme s’il pleurait du sang. Ou peut-être l’odeur de sang qu’il dégageait. Ou encore son air dérangé. Ou peut-être… peut-être était-ce tout cela à la fois.
Il avait vraiment quelque chose d’effrayant.
Je ne sais même pas ce que je regarde. Ce n’est pas un enfant. C’est autre chose.
Vincenzo décida de ne plus regarder le garçon, mais, au moment où il allait détourner les yeux, celui-ci sourit soudain.
Puis il lança d’une voix sinistre : « Dis, dis, petit Vin. »
Petit Vin ? Vincenzo déglutit.
Il avait vingt-huit ans, bon sang. Petit Vin ?
Avant qu’il ait pu comprendre ce qui se passait, le garçon pencha la tête. « Tu n’aurais pas vu quelque chose, par hasard, là-bas, dans la prison ? »
À ces mots, Vincenzo comprit bien sûr en moins de cinq secondes ce que la créature cherchait à lui faire entendre.
Après avoir pris une inspiration, il secoua la tête.
« Non. Tu peux être sûr que je n’ai rien vu. »
Cette réponse élargit le sourire du garçon. « Je comprends pourquoi il t’a laissé te joindre à nous. Tu es vraiment malin. »
Sur ces mots, il pencha la tête et l’appuya contre celle de Dante.
Mais il ne quittait pas Vincenzo des yeux.
Et, jusqu’à leur arrivée en ville, la tension dans le téléphérique fut suffocante.