Chapitre 20
Bien sûr, n’importe qui aurait compris que le coup que Dante venait de jouer à Ezio — qui avait déjà l’air furieux, affamé et complètement déprimé — ne pouvait que se retourner contre lui.
Sauf que c’était exactement ce que Dante avait prévu.
D’après ce qu’il savait d’Ezio, celui-ci n’avait rien contre l’idée de travailler pour quelqu’un de fort ou de puissant, tant que cette personne pouvait l’aider à obtenir ce qu’il voulait.
Avant que sa vie ne tourne au cauchemar, Ezio était un gamin naïf. Tout avait commencé par une mauvaise rencontre avec un gang qui ne s’était pas contenté de l’escroquer : ses membres avaient aussi assassiné son frère aîné, Luca Valenti. Ezio aurait péri à ses côtés s’il n’avait pas eu la chance d’être touché par Athamas, qui avait fait de lui son Apôtre.
À partir de là, il ne vécut plus que pour se venger de l’homme qui avait détruit sa vie. Il parvint effectivement à traquer et à tuer la plupart des membres du gang. Mais il ignorait que Victor, le lâche qui était la principale cible de sa vengeance, avait lui aussi des amis Apôtres.
Quand Victor comprit qu’Ezio était à ses trousses, il courut demander de l’aide à ces amis. Ezio tomba dans une embuscade et fut roué de coups jusqu’à frôler la mort, avant qu’on ne le jette dans ce trou.
De temps à autre, Victor venait payer les gardiens pour qu’ils obligent Ezio à participer à des combats brutaux, juste pour le voir souffrir.
Alors oui, Ezio n’avait rien contre l’idée de travailler avec quelqu’un qui pouvait le sortir d’ici, le mettre en contact avec des gens puissants ou l’aider à devenir plus fort. Mais la dernière chose dont il avait besoin, c’était de suivre un inconnu ou de jouer les baby-sitters.
Sachant cela, Dante décida de tenter un petit coup de bluff.
Bien sûr, si Ezio parvenait à déterminer son rang, il comprendrait immédiatement que le garçon assis devant lui ne représentait aucune menace. Après tout, l’écart de niveau entre eux était considérable.
Mais Dante avait un avantage : quoi qu’Ezio tente, il ne pourrait pas sentir son niveau de puissance.
Et pour cause : Dante était au rang zéro.
Dans ce monde, tout le monde, même les paysans les plus faibles, commençait au rang un avant de gravir les différents échelons de puissance. Mais depuis sa naissance, Dante était bloqué au rang zéro, un rang que personne d’autre au monde ne possédait probablement.
À bien y réfléchir, il se disait que c’était sûrement dû à son noyau de mana endommagé, puisqu’un noyau fonctionnel faisait partie des critères utilisés pour évaluer la force d’une personne.
D’après les mages de sa famille, chaque fois qu’ils tentaient de mesurer sa puissance, ils avaient l’impression de chercher à sonder un abîme vide.
Autrement dit, Dante n’avait pas à craindre qu’Ezio découvre qu’il était un imposteur de bas niveau, qu’un simple coup au cœur suffirait à tuer.
Dante tendit sa main libre et saisit celle d’Ezio, qui agrippait toujours son manteau.
« Nous vous avons proposé de travailler pour nous. Vous pensiez vraiment que nous allions venir jusqu’ici sans nous renseigner sur vous ?
Il marqua une pause. Puis, avec le même sourire froid, Edward et lui prononcèrent d’une seule voix :
— Nous savons ce que vous voulez. »
***
Qu’est-ce que c’est que ça ? Il porte un artefact qui dissimule sa puissance ? Ezio fronça davantage les sourcils. Je ne l’ai touché que pour savoir à quel point il était fort. Alors pourquoi est-ce que je n’arrive pas à sentir son rang ?
Contrairement aux mages, qui pouvaient lire les noyaux de mana en fixant quelqu’un, les guerriers comme lui devaient établir un contact physique et projeter activement leurs sens pour se faire une idée générale de la puissance d’une personne.
Mais après avoir tenté de sonder le noyau de Dante, Ezio ne put s’empêcher de ressentir une soudaine méfiance. Il ne percevait rien. Absolument rien.
Pendant un bref instant, son esprit s’emballa. Son regard passa de Dante à Edward, qui affichaient tous deux le même sourire calme et imperturbable.
Finalement, malgré la fine pellicule de sueur qui perlait sur sa tempe, Ezio força un sourire en coin.
Il lâcha Dante et s’éloigna lentement de la lame qu’il tenait à la main. Mais il avait à peine fait deux pas en arrière qu’il se mit soudain à prier à voix basse.
« Ô Dieu…
Ses yeux noirs virèrent au gris.
Aussitôt, tout le monde paniqua.
Vincenzo se précipita pour l’attraper, tandis que la porte s’ouvrait à la volée et que Mara faisait irruption, revolver déjà pointé.
Vincenzo parvint à saisir Ezio, mais avant que quiconque ait pu réagir, Ezio, Dante, Vincenzo et Edward disparurent dans le vide.
Puis, dans un léger cliquetis, un objet ressemblant à un sablier tomba sur la table.
Pendant ce temps, Mara avait tiré deux fois, mais les balles traversèrent inutilement le vide avant de s’écraser contre le mur, à l’endroit où les hommes se tenaient.
Elle baissa lentement son arme. Malgré ce qui venait de se passer, elle n’avait pas vraiment l’air inquiète.
« Quel dommage, marmonna-t-elle.
Elle se retourna vers Julian, qui venait d’entrer derrière elle, et rengaina son revolver dans un haussement d’épaules indifférent.
— J’ai essayé de les prévenir. Tu en es témoin, hein ? N’oublie pas ça.
Julian déglutit tandis que son regard allait du sablier posé sur la table à Mara, puis revenait vers elle.
Après un bref silence, il parvint à rassembler ses idées et demanda : « Qu’est-ce qu’on va faire, maintenant ?
« Hein ? » Mara le regarda comme s’il venait de poser la question la plus stupide du monde, puis ricana. « Qu’est-ce qu’on va faire ? Rien. Ils sont là, mais ils ne sont pas là. On n’a plus qu’à attendre de voir qui reviendra vivant.
Julian la dévisagea, incrédule.
Voyant son expression, elle leva les yeux au ciel et ajouta : « Il n’a pas payé le prix, alors il ne pourra pas maintenir son Talent très longtemps. À moins de vouloir se laisser corrompre.
Julian réfléchit un instant à ses paroles, puis poussa un long soupir.
Il comprit ce qu’elle voulait dire.
Si les visiteurs parvenaient à tenir jusqu’à ce qu’Ezio ne puisse plus maintenir son Talent divin, ils avaient peut-être une chance de s’en sortir.
***
Le monde de Dante bascula et se brouilla, puis le voile se dissipa une seconde plus tard.
Il chancela en découvrant qu’il n’était plus assis dans la pièce de la cellule, mais debout au milieu d’un vaste paysage gris.
Un sable fin couleur de cendre recouvrait le sol comme dans un désert, et cinq immenses statues d’obsidienne les entouraient en cercle. La première se couvrait les yeux des deux mains. La deuxième se bouchait les oreilles. La troisième se pinçait le nez. La quatrième enfonçait ses deux mains dans sa bouche, et la dernière se serrait elle-même dans ses bras. Toutes figuraient des humanoïdes grotesques qui s’élevaient vers le ciel gris.
Dante balaya rapidement les lieux du regard, puis leva les yeux vers un immense sablier qui flottait au-dessus d’eux.
C’est exactement comme dans mon souvenir. Dante sentit la sueur couler le long de sa nuque. Il baissa les yeux et aperçut Ezio, à plusieurs mètres de lui.
Tout ce repérage lui avait pris moins de trois secondes.
Sans perdre un instant de plus, Dante tendit la main sur le côté. Aussitôt, une grande quantité de sang jaillit de la coupure à son poignet et serpenta dans les airs en épais rubans écarlates. Le sang se solidifia en trois grandes épées qui flottèrent silencieusement autour de lui, formant un cercle. Dans le même temps, d’autres filets coulèrent le long de son poignet jusqu’à sa paume, où ils se figèrent en une lourde masse.
Cette réaction de la part de l’homme à l’air fier n’avait rien d’inattendu ; Dante n’en fut donc pas vraiment surpris. Et même si son cœur battait comme un oiseau pris au piège, il était prêt… enfin, plus ou moins, car il savait qu’Ezio ne pourrait pas maintenir son Talent bien longtemps.
Pendant ce temps, Vincenzo, qui était lui aussi apparu au sol à plusieurs mètres sur leur droite, se releva tant bien que mal et balaya frénétiquement les environs du regard pour comprendre où il se trouvait. Il se tourna vers Dante, stupéfait, puis, une fois qu’il comprit où ils étaient, fixa Ezio et cria :
« Hé ! Qu’est-ce que tu fiches ?!
Ezio se contenta d’abord de marcher vers Dante.
En le voyant faire, Dante lança par précaution :
« Démon sanguin.
« Oui…
— Attribue cinquante pour cent de notre réserve restante au renforcement de mon corps.
« Oui, Maître.
Dante sentit ses muscles se gonfler tandis que son corps se durcissait et gagnait en densité. Même si Ezio était complètement désarmé, il resserra sa prise, prêt à tout ce qui pourrait suivre.
Mais, à la stupeur générale, Ezio leva soudain les deux mains en signe de reddition et cria à pleins poumons :
« J’accepte !
« … Hein ?
« J’ai dit que j’acceptais ! » cria Ezio en retour. « En fait, j’avais déjà accepté dès que tu m’as fait ta proposition !
Dante en resta bouche bée.
Il demeura muet une brève seconde, puis serra les dents et cria : « Alors pourquoi, putain, tu nous as amenés ici ?!
Ezio eut l’air gêné un instant, puis répliqua sur la défensive :
« Écoute, je devais sauver les apparences devant Mara et les autres qui nous regardaient ! Je ne pouvais pas accepter tout de suite, tu comprends ?
Une veine saillit sur le front de Dante. Quel imposteur !
Avant même que Dante ait pu dire quoi que ce soit, Ezio se mit à gesticuler frénétiquement et poursuivit : « Tu as dit que tu t’étais renseigné sur moi ! Tu sais seulement à quel point j’en ai bavé ici ? Hein ? Je devais jouer les gros durs pour qu’on me fiche la paix, mais maintenant, tout le monde me prend pour un fou ! Pour un type qui tue tous ceux sur qui il pose les yeux !
Dante cligna des yeux.
Pourquoi est-ce que j’avais peur de lui, déjà ?
Bien sûr, il connaissait le vrai caractère d’Ezio. Le type était l’incarnation même du gros bébé.
Dante soupira et se passa une main sur le visage.
Mais Ezio continua sans qu’on lui ait rien demandé : « Je suis obligé d’utiliser mes pouvoirs contre ces salauds que Victor m’envoie, et maintenant, je suis à deux doigts d’être corrompu. Tu sais comment nous, les Apôtres des Domaines, devons payer le prix ? Il nous faut connaître une extase extrême, assez forte pour nous détacher de la réalité ! Ici, c’est impossible ! Je suis littéralement obligé de me branler plus de fois par jour que je ne peux en compter juste pour tenir la corruption à distance ! Alors, s’il te plaît, sors-moi de là, putain, et je travaillerai pour toi ! Aussi longtemps que tu voudras !