Chapitre 2
Quelques minutes plus tard, les servantes ouvrirent les portes de la salle à manger, et Dante entra dans la pièce luxueuse.
À la tête de la longue table, il aperçut un homme d’une quarantaine d’années, aux cheveux blancs et à la barbe blanche soigneusement taillée. Ses yeux bleus étaient perçants et ses traits imposants, mais lorsqu’il vit Dante, un léger sourire adoucit son visage sévère.
C’était le père de Dante, le comte Cesare Fioravanti.
Assise à côté du comte, une belle femme aux longs cheveux noir violacé et aux yeux violets perçants affichait un air ensommeillé, les paupières mi-closes. Le maquillage violet sombre qui les soulignait lui donnait une allure résolument gothique.
Contrairement au comte, qui était en train de manger, la femme s’appuyait nonchalamment contre la table et faisait tourner une fourchette dans sa main gauche, tout en tenant un verre de vin de l’autre.
« Bonjour, père, mère. » Dante s’inclina respectueusement devant eux, puis ajouta : « Pardonnez mon retard. »
« Ah, ce n’est rien. » Son père balaya la remarque d’un geste dédaigneux. « Tu es toujours trop poli, mon garçon. Allez, viens manger avant que ça refroidisse. »
Sur ces mots, Dante se dirigea vers sa place habituelle.
« Comment vas-tu, mon chéri ? » demanda sa mère avec un sourire chaleureux. « J’ai entendu dire que tu t’étais levé tôt aujourd’hui pour encore… »
Elle n’avait pas fini sa phrase qu’une voix féminine retentissante l’interrompit.
« Te voilà ! »
Tous se tournèrent vers l’entrée et aperçurent une jeune fille à peine plus âgée que Dante. Des mèches blanches striaient ses cheveux noirs, et ses taches de rousseur lui donnaient un air à la fois ravissant et espiègle.
Vêtue d’une robe sombre saisissante et parée de délicats bijoux en argent, elle avait une élégance incroyable, même si son large sourire ruinait complètement sa noble prestance.
Avant que quiconque ait pu réagir, elle franchit la distance qui les séparait et emprisonna Dante dans une étreinte étouffante. Puis, lui tenant le visage pour l’empêcher de bouger, elle se mit à lui couvrir les joues de baisers avant de lui en planter un dernier, particulièrement bruyant et exagéré.
« Mouah ! » Elle se recula pour examiner son visage. « Oh, comme tu m’as manqué, petit frère ! »
« Toi aussi, Kate. Mais sérieusement, arrête de m’étouffer. Je ne suis plus un gamin », grogna-t-il en s’essuyant plusieurs fois la joue avec la main.
« Si, tu en es un », répondit Caterina en faisant la moue.
« Je me permets de te rappeler que tu n’as qu’un an de plus que moi », rétorqua Dante, qui continuait de s’essuyer la joue.
« Et alors ? » Elle passa la main dans ses cheveux soigneusement peignés pour les ébouriffer, juste pour l’agacer.
Et comme si cela ne suffisait pas, elle lui arracha son monocle et le laissa pendre au bout de sa chaînette.
« Arrête ! »
Il lui lança un regard noir ; elle lui tira la langue et s’éloigna aussitôt pour aller saluer leurs parents.
« Bonjour, père, mère. »
Sans même les regarder, elle s’assit et commença à se servir parmi la multitude de plats disposés devant elle.
Puis, comme si elle venait de se rappeler quelque chose, elle se redressa et demanda : « Oh ! Au fait, j’ai entendu dire que tu avais repris l’entraînement à l’épée ? »
Dante, qui venait de s’asseoir et était en train de se servir, leva les yeux vers elle. Mais avant qu’il ait pu répondre, Isabella eut un petit rire et parla à sa place.
« Oui, et il est encore plus assidu. » Elle tourna son regard vers Dante et soupira ; une expression amère passa fugitivement sur son visage souriant. « Mais tu n’es vraiment pas obligé de faire ça, tu sais. Enfin, sauf si ça te plaît vraiment. Si tu ne veux pas te donner la peine d’apprendre l’escrime, tu n’as pas à te sentir obligé. »
Dante leva les yeux vers elle, mais ne répondit rien.
C’était étrange…
À ce stade, il avait accumulé tant de défauts qu’ils auraient été considérés comme impardonnables dans les familles nobles prestigieuses. Son noyau de mana était médiocre, il ne s’était pas éveillé en tant qu’Apôtre et, pire que tout, il était un noble doté de la classe de Grand Prêtre.
Attention, les Grands Prêtres occupaient une place très importante dans l’Empire sacré, tout comme les mages et les autres classes. Ils avaient leur utilité et étaient indispensables à la société. Seulement, cette classe ne convenait pas aux nobles.
Pourtant, malgré cela et toutes ses autres lacunes, sa famille ne lui en tenait pas rigueur. Personne ne le rejetait ni ne le méprisait, pas le moins du monde. Au contraire, ils ne cessaient de lui assurer que, puisqu’il se trouvait dans une situation où son noyau l’empêchait même d’utiliser la magie élémentaire pour se défendre, ils le protégeraient eux-mêmes.
Dans n’importe quelle autre famille, on n’aurait cessé de lui rappeler à quel point il était un raté, voire on l’aurait dépouillé de son nom. Ici, tout ce qu’il avait à subir, c’étaient les taquineries de sa sœur sur le fait qu’il soit Grand Prêtre, parmi toutes les classes possibles. Mais elle ne cherchait pas à le blesser : elle adorait simplement le taquiner.
… C’était vraiment étrange.
Ne se souciaient-ils pas de ce qu’un fils ou un frère comme lui renvoyait comme image à la haute société ?
Ne se souciaient-ils pas de l’humiliation qu’il était censé infliger à leur réputation ?
S’il avait appris une chose au cours de ses dix-sept années de vie, c’était que les Fioravanti faisaient passer la famille avant tout.
Elle pense sans doute que je reprends les cours d’escrime parce que je culpabilise de les avoir déçus, songea Dante quelques secondes, avant de répondre avec un sourire rassurant : « Ça va, mère. J’aime vraiment manier la lame et je veux au moins apprendre à me servir d’une épée. »
Isabella le fixa quelques secondes, puis expira. « Très bien, alors. »
Sur ces mots, Dante retourna à son repas.
Pendant quelques secondes, le seul bruit fut celui des couverts qui s’entrechoquaient. Jusqu’à ce que…
Caterina se redresse à nouveau et lâche soudain, la bouche pleine : « Je viens d’avoir une idée. »
À cet instant, le comte prit la parole : « Avale d’abord ce que tu as dans la bouche, Caterina. »
« Oups, pardon. » Caterina avala de force et répéta avec un sourire penaud : « Je viens d’avoir une idée ! »
Dante et Isabella la regardèrent, perplexes.
Elle eut alors un sourire malicieux. « Eh bien, puisque Dante n’est pas un Apôtre de notre Ordre, ça veut dire qu’il peut se marier s’il en a envie, non ? »
Dante s’étrangla soudain avec son toast et se mit à tousser violemment.
En face de lui, Isabella prit un verre d’eau et le lui tendit. « Tiens, mon chéri. »
Les yeux injectés de sang, il tendit la main vers le verre et hocha la tête en guise de remerciement, puis avala le liquide frais d’un seul trait.
À bien y réfléchir, Caterina n’avait pas tort.
Les Grands Prêtres n’étaient pas empêchés de vivre une histoire d’amour, mais certains Ordres prétendaient que leurs divinités voyaient d’un mauvais œil les Apôtres qu’ils avaient désignés se marier.
L’Ordre de la Lune en faisait partie. Mais puisque Dante n’était pas un Apôtre de la Déesse lunaire, cela signifiait…
« Eh bien, même si mon fils était un Apôtre de notre Ordre et voulait se marier, je lui dirais quand même de foncer. Au diable la tradition », déclara le comte Cesare d’un ton détaché en s’essuyant la bouche avec une serviette. « Et si la Déesse a un problème avec le fait que mon fils ait une vie amoureuse, elle n’a qu’à descendre ici pour venir s’en plaindre à moi. »
Le sourcil de Dante tressaillit.
Lorsqu’il se tourna vers les autres autour de la table, il les vit acquiescer comme si défier les cieux était parfaitement raisonnable.
Cela lui rappela une fois de plus que sa famille était vraiment composée d’un tas de gens un peu cinglés.
Il changea rapidement de sujet. « Au fait, père, as-tu réussi à obtenir les autorisations pour que je visite le Labyrinthe de Sylveria ? »
« Oh. J’ai failli oublier de t’en parler. » Cesare posa sa serviette et fouilla dans son manteau pour en sortir une enveloppe. « Oui, je les ai obtenues. Le baron Sterling était même ravi de m’accorder cette faveur. »
Il posa l’enveloppe sur la table et la fit glisser vers son fils.
Enfin !
À la vue de l’autorisation pour le labyrinthe qu’il voulait visiter depuis quelque temps, Dante fut ravi.
D’après ses souvenirs et ce qu’il savait du jeu auquel il avait joué, un temple dédié à une Déesse inconnue serait découvert un jour dans les profondeurs de ce labyrinthe.
Ce temple avait été découvert par un homme nommé Marco Lorenzo, qui était par la suite devenu un antagoniste du jeu.
Marco était même allé jusqu’à créer son propre culte, l’Ordre du Calice Sanguin.
Malheureusement pour lui, malgré tous ses efforts pour se cacher du monde, il avait fini par être découvert, et lui et son culte avaient ensuite été anéantis par les Apôtres du Saint-Siège.
Je me souviens que je n’avais jamais joué jusqu’au moment où il se faisait tuer, parce que j’étais trop obsédé par l’idée d’anéantir cette famille de cinglés qui est la mienne, en utilisant la classe de Grand Prêtre.
Dante tendit la main et prit la feuille épaisse.
Heureusement que j’étais un joueur à l’abri des spoilers et que je passais du temps à lire les wikis des personnages des jeux auxquels je jouais. Comment aurais-je pu le savoir, sinon ?
« Merci beaucoup, père », dit-il en examinant l’autorisation. « Je savais que tu l’obtiendrais. »
Cesare sourit et hocha chaleureusement la tête, comme si les simples louanges de son fils suffisaient à le rendre fier de lui.
« Mais de rien, hé hé. Ce n’était vraiment rien. »
Il observa Dante un moment, puis demanda en penchant légèrement la tête : « Tu n’es pas fou de joie ? »
Dante le regarda en haussant un sourcil. De joie ?
« Je veux dire… » Cesare désigna vaguement la feuille. « Tu attendais ça depuis un moment, pour une raison ou une autre, et maintenant tu l’as. Pourtant, ton expression n’a pas changé d’un iota. »
Ah… Je vois. Dante comprit aussitôt ce qu’il voulait dire.
Il réfléchit un instant, puis finit par afficher un large sourire forcé.
En voyant cela, Caterina éclata de rire, ce qui le fit froncer les sourcils.
« Ha ha ! On dirait vraiment un hérisson quand il sourit ! »
Tu vois ? C’est pour ça que je ne souris pas devant toi !
Sa sœur si aimante le taquinait sans cesse sur son air affreux quand il souriait. Il avait donc cessé de sourire dès que cette femme insupportable se trouvait dans la même pièce que lui.
Alors qu’il la fusillait toujours du regard, Isabella leva la main et se mit à taper Caterina dans le dos, d’un air réprobateur.
« Ne stresse pas mon petit chéri, espèce de brute ! Laisse ton frère tranquille ! »
« Aïe, aïe, aïe. Pardon, mère ! » Caterina fronça les sourcils en se frottant le dos endolori.
Dante soupira et hocha la tête, satisfait. Frappe-la encore, mère !
Pendant ce temps, Cesare se racla la gorge avant de reprendre d’un ton sérieux : « Au fait, j’ai entendu dire qu’un groupe de Purgeurs partirait en expédition dans ces ruines demain. Tu peux te joindre à eux, mais tu devras t’en tenir aux niveaux autorisés à l’exploration publique. Et je préférerais que tu emmènes plus que quelques-uns de nos chevaliers. Ou, si tu tiens absolument à n’en prendre qu’un, prends au moins Lucian.
« Je ne sais pas pourquoi tu veux soudainement t’y rendre, mais d’après ce que j’ai entendu, ce labyrinthe n’a pas encore été entièrement exploré. Même si le Saint-Siège l’a classé vert, je pense qu’il peut quand même être dangereux. Je ne veux pas qu’il t’arrive quoi que ce soit. »
Ce monde utilisait un système de classement pour évaluer bien des choses en fonction de leur puissance ou de leur difficulté. Le blanc correspondait au niveau le plus sûr ou le plus faible, puis venaient le vert, le bleu, le violet, le rouge, l’or et le noir.
Le fait que le labyrinthe ait été classé vert signifiait qu’il présentait un certain danger, même s’il n’était pas insurmontable pour quelqu’un de bien préparé.
Bien sûr, Dante ne comptait pas s’y rendre pour chasser quoi que ce soit. Il devait toutefois rester prudent. Il se tourna donc vers Cesare et hocha poliment la tête. « D’accord, père. J’emmènerai Lucian. »