Chapitre 1
« Aaargh ! Fils de pute pixelisé ! »
Un garçon aux cheveux noirs coupés court jura et s’apprêta à lancer sa manette contre le mur, fou de rage. Mais il se rappela soudain combien lui coûterait son remplacement et s’immobilisa en plein geste, se disant qu’au fond, il n’était peut-être pas si furieux que ça.
À côté de lui, son ami éclata de rire et afficha un sourire narquois. « T’es encore mort ?
Le garçon, qui s’appelait Micheal, soupira et se renversa dans son fauteuil avant de répondre, exaspéré : « À ton avis ?
— Alors… pourquoi tu ne prends pas une meilleure classe ? conseilla son ami en remontant ses lunettes. Tu tiens vraiment à jouer ce Grand Prêtre ? Cette classe n’est même pas si bonne. En combat, elle est nulle. Au mieux, elle sert uniquement de soutien. Qu’est-ce que tu espères en essayant d’affronter en solo une boss comme la Démone de la Maison Fioravanti avec un tel build ?
À vrai dire, tout ce que Noah venait de dire était exact.
Le jeu « Couronne des Destins » proposait de nombreuses classes intéressantes, mais le Grand Prêtre était l’une des moins viables pour un joueur en solo.
Mais à quoi bon jouer si l’on ne choisissait que la facilité ? Pour Micheal, le vrai frisson, c’était de réussir l’impossible !
En joueur passionné, il ne vivait que pour le défi.
« J’y arriverai, sans aucun doute. Je tuerai cette salope, fais-moi confiance. » Il sourit en se penchant de nouveau vers l’écran et en cliquant sur le bouton de réapparition.
Son ami Noah le dévisagea, sachant parfaitement que c’était impossible. Tuer une famille de méchants et la Démone de la Maison Fioravanti avec un Grand Prêtre ? Comme si !
Ce n’étaient pas de vulgaires méchants de troisième ordre servant de barrages aux joueurs de bas niveau au début du jeu. C’était une famille dotée d’un pouvoir considérable.
Mais puisque Micheal s’était mis cette idée en tête, qui sait ? Peut-être qu’il y arriverait.
Quoi qu’il en soit, Noah bâilla sans hâte et se tourna vers le minuteur posé à côté d’eux, qui indiquait : [02:20am]
Il se leva ensuite et tapota l’épaule de Micheal. « Bonne chance pour le farm, mais n’oublie pas que tu commences tôt demain.
Micheal grimaça en entendant ça. Il n’aimait pas vraiment aller travailler, même s’il aimait bien être payé. Il aurait tant voulu trouver un moyen facile de toucher son salaire sans avoir à bosser.
Bon sang, je déteste les lundis, pensa-t-il en martelant les boutons de sa manette comme si sa vie en dépendait.
Un instant plus tard, l’écran vira au rouge et une notification apparut.
[Vous êtes mort.]
« Tss. » Il claqua la langue, frustré. Mais il n’allait pas laisser un simple échec l’arrêter. Il relança une partie, puis une autre, jusqu’à…
« Je devrais peut-être abandonner cette classe de merde ?
Il avait perdu le compte du nombre de fois où il était mort et avait dû tout recommencer.
Il s’adossa à son fauteuil pour se calmer, puis prit quelques grandes inspirations afin de chasser sa frustration. Il était maintenant : [05:35am].
Son regard s’attarda un instant sur le minuteur, puis finit par se poser sur la notification affichée à l’écran, qu’il avait vue tant de fois ce matin-là :
[Souhaitez-vous réessayer ?]
Il réfléchit un moment, puis se décida enfin. Une dernière partie. Si j’échoue encore, je vais me coucher.
Mais juste avant qu’il appuie sur l’icône de réapparition, une autre notification apparut soudain à l’écran, comme affectée par un bug.
[Réfléchissez bien avant d’appuyer sur ce bouton.]
Hein ? Micheal haussa un sourcil.
C’est nouveau… Pourquoi est-ce que ça s’affiche ?
Il se gratta machinalement la tête. Son cœur s’emballa pendant quelques secondes tandis qu’il fixait l’écran.
Après un instant, il haussa les épaules.
Qu’est-ce qu’il y a à réfléchir ?
Il leva le pouce, puis appuya de toutes ses forces sur le bouton !
Soudain, l’écran devint noir et se mit à grésiller, comme s’il avait été contaminé par un virus particulièrement virulent.
Hein ? Il fronça les sourcils. Qu’est-ce qui se passe ?
Au milieu de sa pensée, il eut soudain l’impression que l’écran l’attirait à lui. Sa vue se brouilla et le monde se mit à tanguer. Tout se passa si vite que, l’instant d’après, Micheal perdit connaissance.
… Voilà.
***
…
…
.
Clac ! Clac !
Le bruit des épées de bois qui s’entrechoquaient résonnait dans la cour d’entraînement.
Au milieu de l’espace, un blond d’une trentaine d’années affrontait le plus jeune fils de la famille Fioravanti.
À vrai dire, « affronter » n’était pas le mot juste. Il serait plus exact de dire qu’il écrasait complètement le pauvre garçon.
Après quelques échanges de plus, tout aussi déséquilibrés, l’instructeur fit voler l’épée des mains du cadet. Puis il lui asséna un coup de pied vif dans la poitrine, l’envoyant s’écraser sur les fesses, avant de pointer la lame de bois droit vers sa gorge.
Le garçon déglutit, la sueur lui dégoulinant sur la tempe tandis qu’il soutenait le regard de son instructeur. Mais l’homme abaissa son arme, sourit et lui tendit la main.
« Pas mal, Dante, dit-il tandis que le garçon lui prenait la main. À ce rythme, quand tu auras quatre-vingts ans, tu réussiras peut-être à me toucher. Hé hé. »
Normal, tu es un chevalier avec une sacrée expérience, contrairement à moi !
Dante tendit les bras et s’inclina profondément. « Merci pour ce compliment si chaleureux. »
Il épousseta ensuite son derrière et se dirigea vers le bord de la cour, où une servante l’attendait. Elle avait un an de plus que lui, mais c’était aussi son amie d’enfance, à ses côtés depuis qu’il était tout petit.
Elle avait les cheveux noirs coupés au carré et de remarquables yeux rubis éclatants. Elle tenait une serviette dans une main et une bouteille d’eau dans l’autre.
Quand Dante arriva près d’elle, elle lui tendit d’abord la serviette, puis marcha à ses côtés tandis qu’il s’essuyait le front. Lorsqu’il eut fini, il la laissa pendre autour de son cou et prit la bouteille d’eau qu’elle lui tendait.
Tout en avalant l’eau fraîche, il ne put s’empêcher de remarquer le regard apitoyé que sa servante posait sur lui.
Il haussa un sourcil et s’essuya la bouche. « Qu’est-ce que tu as à me regarder comme ça ? Tu crois toi aussi que j’aurai quatre-vingts ans avant de réussir à le toucher, ou c’est ma façon élégante de voler en arrière chaque fois qu’il me donne un coup de pied qui t’a marquée ?
— Les deux, répondit la servante d’un ton impassible. Mais en fait, je crois que tu mourras de vieillesse avant même de lui faire le moindre mal. Tu as la force d’une noble qui menace un voleur avec son ombrelle.
Dante leva les yeux au ciel, mais ne répondit rien.
La servante pencha alors la tête. « Cela dit, je me demande pourquoi tu t’infliges ça.
— Hmm ?
— Je te demande pourquoi tu t’infliges ça.
— J’ai entendu la première fois, mais je ne comprends pas. » Dante haussa un sourcil, perplexe.
La servante eut un petit rire, puis ajouta : « Je veux dire… tu as demandé à Messire Gerald de devenir ton instructeur, et tu te lèves très tôt chaque jour juste pour te faire botter les fesses par lui. Pourquoi tu ne fais pas comme les autres jeunes maîtres ? Comme ton frère, par exemple. Tu sais, te lever après midi, traîner en robe de soie et passer tes après-midi à boire du bon vin ou à courir après les jeunes nobles dans les jardins du domaine ?
Dante soupira.
Ah, comme il aurait aimé vivre ainsi !
Mais…
Nous sommes une famille de méchants, condamnée à être anéantie d’ici peu. Et comme si ça ne suffisait pas, non seulement j’ai eu la malchance de renaître dans cette famille maudite, mais en plus, j’ai éveillé la classe de Grand Prêtre.
Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ?
Dante ne savait pas s’il devait rire ou pleurer devant sa situation désastreuse.
Son avenir n’avait jamais paru aussi sombre !
***
Voilà exactement dix-sept ans que Dante, ou plutôt Micheal, avait atterri dans ce monde.
Après cet étrange phénomène qui l’avait fait perdre connaissance, il avait réussi à rouvrir les yeux quelques minutes plus tard.
Mais, pour dire la vérité, Micheal n’avait jamais été aussi stupéfait par le décor qui l’entourait à son réveil.
En ouvrant les yeux, il avait d’abord vu le visage d’une femme qu’il n’avait jusque-là aperçue que sur son écran. Cette magnifique femme n’était autre que la comtesse Isabella, l’épouse du célèbre comte de la Maison Fioravanti.
Bien sûr, il avait aussitôt essayé de crier : « Qu’est-ce qui se passe, putain ? » Mais quand il avait voulu parler, il s’était mis à pleurer.
C’est alors qu’il avait compris que, pour une raison absurde, il avait bel et bien renaquit bébé au sein de la Maison Fioravanti. Et pour ne rien arranger, il s’agissait de la même famille de méchants qu’il essayait de détruire dans le jeu quelques instants plus tôt.
Complètement dingue.
Pourtant, avec le temps, il avait découvert que se réveiller au sein de cette famille de méchants était loin d’être son pire problème.
Le plus grave, comme il l’avait appris par la suite, était qu’il était né avec un noyau de mana défectueux. Son corps était donc naturellement incapable de stocker du mana.
Et comme si cela ne suffisait pas, contrairement au reste de sa famille, né avec la classe de Mage ou de Guerrier, Dante était le seul cas à part. Le pauvre garçon était né Grand Prêtre.
Imaginez un peu. Un noble méchant doté d’un noyau de mana défectueux, qui éveillait la classe de Grand Prêtre. Autant dire qu’il était dans la merde jusqu’au cou.
À ses yeux, aucun réincarné n’aurait pu hériter d’un sort pire que le sien.
Dante soupira.
« Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’autre ? finit-il par répondre. Je n’ai pas un bon noyau de mana et je ne suis pas un Apôtre. Alors je me suis dit que je pouvais toujours entraîner mon corps.
Il lança un regard en coin à Thalia. « Ou tu préférerais que je reste assis à ne servir absolument à rien, comme un sac de légumes ?
La servante ne dit rien pendant un bref instant et le dévisagea sans laisser paraître ce qu’elle pensait. Finalement, elle détourna les yeux et changea de sujet. « Bref, ta sœur est rentrée hier soir. Elle prendra donc le petit déjeuner avec la famille.
En entendant cela, Dante faillit recracher l’eau qu’il était en train d’avaler.
« Attends, Caterina est rentrée ? s’exclama-t-il en tournant brusquement la tête vers Thalia.
— Mm-hm, acquiesça-t-elle.
Dante frissonna.
Puis il soupira et se dirigea d’abord vers ses appartements pour prendre un bain rapide.
Une fois sous la douche chaude, il passa plusieurs fois la main dans ses cheveux noirs.
J’espère vraiment que père a réussi à obtenir pour moi le permis d’entrer dans le labyrinthe, pensa-t-il en baissant les yeux vers le pendentif de jade qu’il portait au cou.
Il leva ensuite la main et se mit à caresser la pierre. Quelques secondes plus tard, il releva la tête et prononça mentalement le mot : Statut.
Presque aussitôt, un écran vert, visible de lui seul, apparut dans son champ de vision.
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Nom : Dante Fioravanti
Race : [Autre-monde]
Âge : [17]
Rang : [0]
Classe : [Grand Prêtre]
Source : [—]
Traits : [Améliorations], [Accord divin], [Vraie clairvoyance]
Compétences divines : [—]
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Dante soupira en examinant son profil. Pour l’instant, il ne possédait aucune compétence divine, car il n’avait pas de source et n’était l’Apôtre d’aucun Ordre divin.
Dans ce monde, la plupart des gens pouvaient pratiquer une magie élémentaire en apprenant certains sorts, selon la classe à laquelle ils étaient nés. Cependant, une poignée d’entre eux se distinguaient nettement des autres en éveillant ce que l’on appelait des compétences divines.
On disait que ces pouvoirs uniques et extrêmement puissants étaient accordés par les dieux eux-mêmes, chaque divinité détenant ou partageant la maîtrise d’une ou plusieurs sources.
À seize ans, la plupart des gens, et en particulier les descendants des grandes maisons nobles, traversaient un éveil au cours duquel ils étaient choisis pour devenir Apôtres d’un Ordre placé sous l’égide de l’un de ces dieux. Le plus souvent, ces jeunes éveillaient leurs pouvoirs au sein de l’Ordre que leur famille servait depuis des générations.
La famille de Dante, par exemple, faisait tout entière partie de l’Ordre de la Lune, lié à la Déesse lunaire Aurora, dont les sources de magie divine étaient l’eau, la glace et la folie. Tous avaient également eu la chance d’être choisis comme ses Apôtres. Ils possédaient donc de puissantes compétences divines liées à ces sources.
Mais probablement parce que son noyau de mana était défectueux, il avait été le seul de sa famille à ne pas s’éveiller. En d’autres termes, aucun dieu ne l’avait choisi pour devenir son Apôtre.
En temps normal, cela n’aurait pas été un problème. Il était riche, désormais. Ancien employé de bureau fauché, transmigré dans une famille noble fortunée, il aurait facilement pu décider de vivre le reste de ses jours dans le luxe, à ne rien faire dans un confort absolu, sans se soucier de rien.
Mais une suite d’événements malheureux avait condamné toute sa famille à être anéantie dans un avenir proche, une fois leurs crimes inévitablement découverts.
Bien sûr, Dante ne jugeait pas sa famille pour ce qu’elle avait fait à la société.
Après tout, c’était une famille de méchants.
Et…
Qui naît au monde juste pour mourir ? Les méchants ont aussi le droit de vivre ! pensa-t-il.
Mais pour y parvenir, il lui fallait du pouvoir. Il devait devenir l’Apôtre d’un dieu afin d’obtenir enfin des compétences divines.
Il avait donc pris sa décision. Si les dieux officiellement reconnus par l’empire refusaient de le prendre sous leur aile, il ne voyait aucun inconvénient à se tourner vers les divinités inconnues, cachées ou même un peu maléfiques de ce monde.
Heureusement, grâce à ses maigres connaissances du jeu auquel il avait joué dans son ancienne vie, sur Terre, il connaissait l’existence d’une divinité secrète.
Aussi, dès qu’il avait échoué à s’éveiller comme Apôtre de l’Ordre de la Lune, il avait prévu de se rendre au temple de cette Déesse cachée et de lui jurer fidélité.