Chapitre 17
Dans l’Empire sacré de Florentia, de nombreux établissements ouverts au public vendaient des artefacts et des objets magiques. Tenus par des artisans et des marchands, ils étaient connus sous le nom d’Antres des antiquités.
Le problème, c’était que presque tout ce qu’on trouvait dans un antre ordinaire était de qualité médiocre et destiné aux besoins quotidiens des gens du commun.
Pour dénicher des artefacts rares ou véritablement puissants, il fallait trouver une bourse clandestine. Mais c’était difficile : leurs emplacements changeaient dans la ville et elles n’ouvraient que de temps à autre. Parfois, elles ne réapparaissaient qu’au bout de six mois. Il fallait donc non seulement trouver l’endroit, mais aussi tomber juste.
Ces lieux restaient secrets parce que la plupart des objets qui s’y échangeaient étaient volés, trop chers pour être taxés ou tout simplement trop dangereux pour être vendus au grand jour.
Mais Dante, qui avait joué au jeu dans sa vie précédente, se souvenait de quelques marchés clandestins. Après des mois d’enquête personnelle, il avait réussi à déterminer les horaires de ceux qu’il connaissait.
L’un d’eux se cachait dans un bordel, en plein cœur du quartier des plaisirs de Ravena. Il s’appelait la Lanterne de Velours.
Pour accéder au marché clandestin, il fallait s’y présenter entre neuf heures du matin et quinze heures, avant que le bordel ne commence ses activités habituelles, à seize heures. Ainsi, ce treize février, à dix heures et demie, Dante descendit de la voiture devant un élégant bâtiment de briques à trois étages.
La voiture banalisée, qui ne transportait plus que Vincenzo, poursuivit sa route et s’arrêta plus loin dans la rue. À moins qu’ils ne se dirigent vers un endroit dangereux, le chevalier savait que Dante tenait à sa discrétion et ne proposa donc pas de l’accompagner.
Dante se dirigea vers l’entrée principale et franchit les portes. À cette heure-ci, il n’y avait presque personne, encore moins des clients. Le vaste hall de réception était bordé de canapés en velours moelleux, et un bar en acajou sombre occupait le coin du fond.
Outre quelques videurs en costume, Dante aperçut plusieurs belles femmes qui se prélassaient dans des robes de soie. Deux bavardaient à voix basse sur une banquette, une autre sirotait son thé du matin en feuilletant un magazine, et une quatrième se maquillait nonchalamment devant un miroir mural doré.
Dante ferma les yeux et inspira l’air parfumé mêlé de tabac, laissant ses pensées vagabonder un instant. Puis il rouvrit les yeux et s’approcha de la femme qui se maquillait.
Il venait à peine d’arriver près d’elle qu’elle se tourna pour le dévisager. Un sourire entendu effleura alors ses lèvres.
« Bonjour, jeune signore, mais nous ne sommes pas encore ouvertes », dit-elle doucement.
Dante sourit et répondit : « En fait, je suis venu acheter des choses. »
« Ah, je vois. Un client d’un autre genre », murmura-t-elle, son sourire s’élargissant légèrement.
Elle posa son poudrier, se leva et lui fit signe de la suivre. Elle conduisit Dante vers la grande arche près du fond du salon.
En chemin, Dante entendit soudain la voix malicieuse et curieuse d’Edward résonner dans sa tête.
« Quel genre de femme te plaît, maître ? »
Dante tressaillit à cette question.
« Quoi… pourquoi tu t’intéresses à ça tout à coup ? »
« Je suis juste curieux, c’est tout », ajouta Edward d’un ton plein d’attente.
Dante en resta bouche bée. Mais, une seconde plus tard, il sourit et répondit : « Bon, je suppose que je peux te répondre. Euh… j’aime les femmes qui ont un grand cœur et une forte personnalité. »
« Oh… Alors, euh… cette femme est ton genre, c’est ça ? »
Dante toussota.
Ils passèrent sous l’arche. Un large escalier en colimaçon montait vers les chambres des étages supérieurs, mais la femme se dirigea vers une porte en bois discrète, encastrée dans le mur à côté des marches.
Elle ouvrit la porte, révélant un court couloir qui menait à une autre porte. Puis elle s’écarta et désigna le passage. « Allez tout droit. »
Dante hocha la tête. « Merci. »
Sans plus attendre, il se dirigea vers la porte. Arrivé devant, il l’ouvrit et découvrit une vaste salle souterraine baignée par la chaude lumière de lustres suspendus et de lanternes de verre. Des clients en costume, coiffés de hauts-de-forme ou drapés de lourdes capes, arpentaient les tapis rouges et examinaient les quelques artefacts exposés sur des comptoirs en acajou.
« J’espère qu’ils auront quelque chose qui vaille la peine », pensa-t-il.
À cet instant, un homme en gilet bien taillé s’approcha de lui, une boîte ouverte contenant trois loupes à la main. Dante reconnut aussitôt leur nature.
« Bonjour, jeune signore », dit l’homme en s’inclinant légèrement. « Vous cherchez une Lentille d’évaluation ou vous avez quelque chose à vendre ? »
« Je n’ai rien à vendre. Je vais prendre une Lentille d’évaluation, merci », répondit Dante en en prenant une.
L’homme s’inclina de nouveau avec discrétion, et Dante s’éloigna pour commencer ses achats. Le premier comptoir où il s’arrêta n’exposait que trois objets, posés sur un coussin de velours.
L’un d’eux était une montre de poche en laiton usée, au cadran fendu et aux aiguilles qui reculaient par à-coups. Le deuxième, une chevalière en argent terni, sertie d’un quartz fumé opaque. Le dernier était une paire de lunettes ordinaires à monture métallique.
Le présentoir était encore largement vide, signe que les autres objets avaient probablement déjà été vendus. Sans perdre de temps, Dante porta la Lentille d’évaluation à son œil et se mit à examiner les artefacts, en commençant par la montre.
Des runes lumineuses apparurent alors devant ses yeux et lui révélèrent les détails de l’objet.
[Nom : Montre de poche des instants volés]
[Rang et qualité : rang 3 (bleu)]
[Description : Accélère les processus cognitifs de son utilisateur, donnant l’impression que le temps autour de lui s’arrête pendant trois secondes. Durant ce laps de temps, sa concentration, sa capacité d’analyse tactique et sa mémoire s’aiguisent considérablement. L’objet permet aussi de retrouver le souvenir de choses oubliées.]
[Coût / Inconvénient : Une cognition accélérée n’entraîne pas une vitesse de réaction physique accrue.]
[ - Chaque utilisation consomme une grande partie de l’énergie mentale et physique de l’utilisateur, qui se retrouve alors visiblement épuisé.]
« Waouh… Elle a l’air bien, celle-là. Et ses inconvénients n’ont pas l’air si terribles », pensa Dante, un léger sourire aux lèvres.
« Combien coûte-t-elle ? » Il se tourna vers la petite étiquette posée à côté du présentoir.
[1 500 couronnes]
« Seulement 1 500 pour ça ? Pas mal ! »
Cet objet lui donnerait un avantage décisif pour prendre rapidement des décisions. Et pour quelqu’un qui avait une mémoire comme la sienne, c’était génial !
« Je prends celle-ci », dit-il en se tournant vers l’évaluateur qui se tenait à ses côtés.
L’homme hocha la tête et s’apprêta à prendre la montre, tandis que Dante examinait la chevalière ternie.
[Nom : Anneau des mensonges murmurés]
[Rang et qualité : rang 2 (violet)]
[Description : Modifie passivement la voix de son porteur lors des négociations, donnant à chacune de ses déclarations une sincérité parfaite aux oreilles de ceux qui l’écoutent.]
[Coût / Inconvénient : Inefficace contre les personnes dotées d’une forte protection mentale ou d’une perception élevée.]
[ - Une utilisation prolongée peut pousser peu à peu le porteur à croire à ses propres mensonges.]
« Hm… »
L’effet de l’anneau semblait assez correct, mais Dante ne paraissait pas intéressé pour le moment. Il passa donc aux lunettes.
[Nom : Lunettes de la Vérité]
[Rang et qualité : rang 3 (vert)]
[Description : Révèle les illusions magiques cachées, les portes dissimulées et les identités déguisées lorsqu’on regarde à travers. Permet également de distinguer le vrai du faux.]
[Coût / Inconvénient : Une utilisation prolongée provoque une forte fatigue oculaire et une désorientation passagère.]
« Hm… » Dante réfléchit quelques secondes, puis regarda le prix.
[1 050 couronnes]
À cette vue, il n’hésita pas. « Je prends aussi celles-ci. »
L’évaluateur hocha la tête et prit les lunettes.
Cela fait, Dante se dirigea vers le présentoir suivant.
« Il me faut une armure ou quelque chose qui puisse renforcer ma défense au combat. »
Le comptoir suivant ne présentait qu’une épée. Après l’avoir évaluée, Dante estima qu’il n’en avait pas besoin et poursuivit son chemin. Il examina encore quelques artefacts, comme un médaillon en argent capable de contenir trente minutes d’oxygène et un anneau qui conférait brièvement la vision nocturne, avant de s’arrêter enfin devant un objet dont il avait besoin.
C’était un petit bracelet en argent posé sur un coussin de velours sombre. Il leva de nouveau sa Lentille d’évaluation, et les runes lumineuses réapparurent.
[Nom : Armure de la Sentinelle d’Argent]
[Rang et qualité : rang 1 (violet)]
[Description : Une fois activé, ce bracelet augmente de 30 % les défenses physiques, mentales et magiques de son porteur. Son effet peut aussi s’activer automatiquement en cas de choc soudain.]
[Coût / Inconvénient : Si l’armure absorbe un coup dépassant sa limite maximale, le bracelet se brise sur-le-champ et étourdit son porteur pendant deux secondes.]
Dante sourit : l’objet semblait parfaitement répondre à ses besoins actuels. S’il se contentait d’un artefact défensif de ce rang, c’était parce qu’il fallait tenir compte du rang des armes et des armures.
Contrairement aux autres objets, une arme de rang élevé, si elle dépassait le niveau de son porteur, devenait un lourd fardeau et celui-ci ne pouvait de toute façon pas exploiter correctement sa puissance.
Mais il y avait une autre raison, plus personnelle. Beaucoup d’armes, d’armures et même d’autres objets nécessitaient du mana. Or Dante ne pouvait pas en utiliser ; il évitait donc ces artefacts et s’en tenait à ceux qui n’en demandaient pas.
Il se tourna vers la petite étiquette posée à côté du coussin de velours et vérifia le prix.
[400 couronnes]
« Je prends aussi celui-ci », dit-il en désignant le présentoir.
L’évaluateur sourit, s’inclina légèrement, puis prit le bracelet avec précaution.
Pourtant, Dante fronça légèrement les sourcils.
« Je dois dire que je suis assez déçu », marmonna-t-il pour lui-même.
À ce moment-là, Edward demanda : « Je peux te demander pourquoi ? »
Dante soupira.
« J’attendais vraiment beaucoup de ce marché clandestin, mais il n’y avait aucun artefact offensif ni rien d’aussi puissant que je l’espérais. »
Edward garda le silence quelques secondes avant de répondre.
« Pourquoi faudrait-il compter sur les artefacts ? Notre Talent divin nous rend forts, même face à nos pairs. »
« Oui, répondit Dante. Mais, dans ce monde, il y a bien des façons de compenser ses faiblesses. Même si je tombe sur quelqu’un de plus faible que moi, il est toujours possible qu’il ait un artefact capable de combler l’écart entre nous. Sans parler de certaines techniques capables de nous contrer parfaitement. Tu vois, on n’est jamais trop préparé. Si j’ai beaucoup d’objets à ma disposition, dans une situation désespérée, je peux toujours balancer tout un tas de trucs complètement au hasard pour m’en sortir. »