Chapitre 15
Plus tard dans la journée…
——
Dante verrouilla la porte de sa chambre. La vaste pièce baignait dans la lueur chaude et tamisée des lampes, tandis qu’à gauche, une cheminée de pierre crépitait doucement. Près du feu se trouvait une petite table ronde, sur laquelle reposaient une carafe en cristal remplie d’alcool, une pile de livres et une unique rose noire dans un vase de verre élancé. Contre le mur du fond trônait un lit à baldaquin, au pied duquel était posé un coffre en cuir. À droite, un bureau en acajou croulait sous les livres.
Les murs étaient tapissés de damas vert profond et or, au-dessus de lambris en bois sombre, et ornés de plusieurs peintures à l’huile richement encadrées.
Dante s’approcha d’un tableau accroché au mur latéral. C’était le portrait classique d’une nymphe alanguie, vaguement drapée de soie qui dévoilait ses seins. Son regard espiègle et lointain était fixé sur le spectateur.
Sans prendre le temps d’examiner le tableau, il le décrocha de ses pitons de fer et le posa délicatement sur la moquette. À l’endroit où il était accroché se trouvait un cadran en laiton encastré dans le mur, entouré d’un ensemble de minuscules engrenages imbriqués les uns dans les autres et incrustés directement dans les boiseries.
Dante tendit la main et tourna le cadran de trois crans vers la gauche, jusqu’à ce qu’un léger déclic résonne à l’intérieur du mur, puis le fit tourner deux fois en sens inverse. À cet instant, des engrenages se mirent à tourner, puis le mur bougea de lui-même et pivota silencieusement vers l’intérieur, révélant une pièce secrète.
Il entra et alluma la lumière, qui répandit une lueur ambrée et pâle dans la pièce. On se serait cru dans la planque d’un détective désordonné. Le sol était jonché de journaux, dont les unes étaient couvertes d’encre sombre et de cercles rouges tracés à la hâte. Au centre du mur du fond se dressait un tableau où étaient accrochés des dizaines de portraits esquissés, d’articles découpés et de notes manuscrites, reliés entre eux par un réseau de fils rouges tendus.
L’une des notes indiquait : Obtenir les faveurs d’Evelyn, la Mère du Sang. En cas d’échec, plan B : la région montagneuse entre la province administrative de Valenzia (près de Vesperia) et le district colonial de Celestia. Il devrait y avoir, dans les mines, un temple dédié à Mors, le dieu maléfique des morts-vivants.
Dante prit un crayon de fusain rouge et, puisqu’il avait réussi à devenir l’Apôtre de la déesse Evelyn, traça une épaisse ligne résolue en travers du plan B.
« Ouf… C’est fait ! »
Il ne put retenir un sourire : le plan A avait fonctionné. Le plan B posait beaucoup trop de problèmes.
Pour commencer, il ignorait précisément où se trouvait ce temple, quelque part dans les mines. Mais surtout, l’idée de fréquenter des cadavres ne l’enchantait guère. En outre, d’après ses souvenirs du wiki, les rares Apôtres des morts-vivants avaient souvent perdu certains de leurs sens, comme le goût, au cours de leur ascension.
« Je me souviens avoir lu le profil d’un Apôtre qui disait que, pour utiliser ses pouvoirs, il devait coucher avec des cadavres afin d’accumuler de l’énergie divine. »
À cette pensée, une expression de dégoût traversa son visage et il frissonna, traçant inconsciemment une autre ligne sur le texte.
Une fois encore, il remercia Evelyn en son for intérieur de l’avoir accepté. « Je ne connais pas grand-chose des autres dieux hétérodoxes, pas même l’emplacement de leurs temples. Au fait, pourquoi est-ce que je ne vois l’ironie que maintenant ? Evelyn incarne la vigueur et la vie, tandis que Mors incarne la mort. »
Cette pensée lui étant venue sans raison, il se retourna et fit un pas vers le petit portrait d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, accroché au tableau.
Cet homme s’appelait Ezio. C’était un PNJ que Dante connaissait depuis sa première partie.
Couronne des Destins était un MMORPG où les joueurs pouvaient être qui ils voulaient et faire tout ce qui leur plaisait. Contrairement à ce monde, où l’on naissait avec une classe prédéterminée, le jeu permettait de choisir parmi plusieurs classes : mage, guerrier, Grand Prêtre, voleur ou marchand.
La classe choisie influait sur toute la progression du personnage : ses traits passifs, le type de magie qu’il pouvait apprendre et le mode de vie qu’il pouvait mener.
Le jeu proposait une multitude d’activités, des tâches quotidiennes toutes simples, comme fabriquer des objets ou tenir une boutique, aux quêtes en monde ouvert, à la création de cultes et aux périlleuses expéditions dans les labyrinthes. Mais l’un des éléments qui avait contribué à son succès était le lien profond que les joueurs pouvaient nouer avec les PNJ, ainsi que la possibilité de former des groupes avec eux ou de les prendre comme suivants, prêts à tout pour leur chef.
Le système fonctionnait comme un réseau de quêtes secondaires. Beaucoup de PNJ avaient des problèmes personnels ou des ambitions et, si un joueur parvenait à satisfaire leurs demandes, il gagnait un suivant d’une loyauté sans faille. Plus la tâche accomplie était difficile, plus leur jauge d’affection se remplissait.
Grâce à ce mécanisme, l’un des suivants que Dante — ou plutôt Micheal — avait recrutés au cours de sa partie était précisément ce jeune homme nommé Ezio.
C’était une quête cachée qu’il avait découverte par hasard, avec une belle récompense à la clé : Ezio était un guerrier de rang deux talentueux et l’un des rares Apôtres de rang rouge, doté d’un Talent divin extraordinaire.
Il ferait un bras droit idéal, mais ce qui le rendait précieux au-delà de sa force, c’était son vaste réseau dans les bas-fonds et sa capacité à recueillir des informations.
À présent que Dante se trouvait dans ce monde dangereux, recruter quelqu’un comme Ezio était une nécessité absolue. Il y avait beaucoup de choses que Dante ignorait encore sur ce vaste monde, et bien d’autres qu’il devait accomplir. Il lui fallait ses propres hommes… des gens qui ne rendraient pas compte à ses parents, mais lui seraient entièrement fidèles. Ezio serait donc essentiel à ses projets, aujourd’hui comme à l’avenir.
« Et puis… c’était un personnage et un ami vraiment intéressant, quand je jouais. »
Alors qu’il contemplait encore le portrait, une voix retentit soudain à côté de lui. « Qui est ce type à l’air furieux ? »
Sans se retourner vers Edward, qui venait d’apparaître près de lui, Dante sourit et répondit : « Quelqu’un que je dois recruter. »
« Ooooh. »
Edward eut un sourire inquiétant et se pencha vers Dante pour examiner le portrait.
« Il est où ? »
Dante le regarda et répondit : « En prison. Plus précisément, au Pénitencier de Val-de-Grâce. »
« Hein ? » Pour la première fois depuis leur rencontre, Edward eut l’air perplexe.
Le Pénitencier de Val-de-Grâce était le pire genre de prison imaginable, bâti sur une île au milieu d’une mer traîtresse.
C’était là qu’on enfermait les pires criminels. Une fois qu’on y était jeté, on n’en sortait pas vivant. Sur l’île, les prisonniers étaient forcés aux travaux pénibles, devaient lutter pour survivre et enduraient des tortures incessantes.
« Qu’est-ce qu’il a fait ? » demanda Edward en se frottant le menton.
Dante haussa les épaules et répondit d’un ton désinvolte : « Il a décapité une bande de types qu’il aurait mieux fait de ne pas chercher. »
Edward frissonna. « Oooh, je l’aime déjà. »
Je savais que tu l’aimerais, songea Dante en riant.
« Mais il y a un problème… » marmonna Edward en se grattant la tête. « Comment tu vas le faire sortir de prison ? »
Dante sourit. « Non. Il n’y a pas de problème. »
« Hein ? »
« L’argent. » Dante frotta son pouce contre son index, signe universel de l’argent, puis déclara comme un homme pétri de sagesse : « Un problème qu’on peut régler avec de l’argent n’est pas un vrai problème. »
« Oh ! » Edward hocha la tête, pleinement d’accord. « Paroles sages, maître. Je dois dire que j’apprends beaucoup à vos côtés. »
Dante sourit et accepta le compliment d’un hochement de tête.
Pendant ce temps, Edward se tourna vers le portrait d’une jeune femme qui semblait avoir le même âge que son maître. Elle avait de longs cheveux bleus soigneusement attachés et portait un bandeau de dentelle noire bien serré sur les yeux.
« Et elle, qui est-ce ? » demanda Edward en penchant la tête.
« Ah… » Dante ne répondit pas tout de suite. Après quelques secondes, il tendit la main et effleura le portrait, puis expira lentement. « Elle s’appelle Annabella. Au début, c’était un personnage impossible à cerner ; elle est ensuite devenue une méchante extrêmement puissante dans ce monde. » Il marqua une pause, puis ajouta : « C’est aussi elle qui me tuera quelques mois après notre retour à l’académie. »
« Quoi ? » Edward tourna brusquement la tête vers Dante, le visage bouleversé.
En voyant sa réaction, Dante laissa échapper un léger rire.
En effet, la première personne à mourir dans la famille Fioravanti fut Dante Fioravanti, assassiné par sa camarade de classe Annabella Bellini pendant les examens de mi-session, après qu’on l’eut manipulée pour qu’elle passe à l’acte.
« Je ne comprends pas… » marmonna Edward en clignant des yeux, complètement incrédule.
« Qu’est-ce que tu ne comprends pas ? » demanda calmement Dante.
« Comment ça, qu’est-ce que je ne comprends pas ? Vous parlez même au futur. Comment pouvez-vous savoir ça ? D’où tenez-vous cette information ? »
« Ma source ? » Dante eut un faible sourire. « Fais-moi confiance. »