Chapitre 14
Le lendemain matin…
——
En hiver, le ciel était généralement couvert le matin, et ce jusqu’à midi. Mais plus on approchait d’un endroit où se trouvait un labyrinthe, plus le temps devenait déprimant.
… Le monde était gris et sombre.
Même après avoir quitté le quartier en ruines où se trouvait le Labyrinthe de Sylveria, le paysage ne s’améliorait guère. La vieille ville était noyée sous une brume basse et d’épais panaches de fumée qui s’échappaient des cheminées.
Dans cette morosité, le fiacre conduit par Matteo cahotait sur les pavés, en route vers la gare locale.
Vincenzo ne les accompagnait pas, étant parti régler d’autres affaires. Les seuls passagers étaient donc Isabella, qui caressait doucement les cheveux de Dante, Dante lui-même, paresseusement allongé sur ses genoux et plongé dans un sommeil des plus confortables, ainsi que le lévrier afghan, qui venait lui lécher le visage de temps à autre.
Lorsqu’ils arrivèrent à la gare, le trio monta dans le wagon de première classe, tandis que le fiacre était arrimé au wagon plat à l’arrière du train.
Le train siffla bientôt et partit en direction du District municipal de Ravena.
***
Trois heures plus tard, le fiacre conduit par Matteo pénétra dans la villa Fioravanti.
Après s’être arrêtés devant l’imposante bâtisse de calcaire, coiffée d’un élégant toit mansardé en ardoise et percée de lucarnes finement ouvragées, Dante et les autres en descendirent.
Mais alors qu’ils s’apprêtaient à entrer, une femme couverte de taches de rousseur jaillit soudain de l’entrée principale. Avant que Dante ait pu dire quoi que ce soit, elle le serra férocement dans ses bras.
« Dieu merci. J’étais si inquiète quand j’ai appris la nouvelle, sanglota Caterina.
— Je n’arrive plus à respirer. » Dante, les bras ballants le long du corps, poussa un soupir exaspéré, puis ajouta : « Lâche-moi.
Une seconde passa.
— J’ai dit : lâche-moi.
Quelques secondes de plus s’écoulèrent.
— Lâche-moi tout de suite, espèce de sorcière abjecte !
— La ferme, renifla Caterina. Tu sais à quel point j’ai eu peur de ne plus jamais revoir ton affreux… enfin, ton magnifique sourire ?
*Va te faire foutre, Caterina*, grommela-t-il en l’attrapant par la taille pour se dégager.
***
Après les événements tragiques du Labyrinthe de Sylveria, les jours passèrent. Dante les occupait à manger, dormir ou pleurer la mort de son amie.
En temps normal, lorsqu’une personne mourait dans un labyrinthe, mieux valait l’y laisser, à moins qu’elle ne soit de sang noble ou issue d’une famille influente.
Mais comme cela ne lui coûtait pas trop d’efforts, Dante avait choisi de ramener les corps afin que leurs familles puissent leur offrir une sépulture décente et leur faire leurs adieux.
Lucian était l’un des chevaliers engagés par la famille Fioravanti. Il avait deux enfants et une femme qui attendait leur troisième. Quant à Thalia, c’était une orpheline dont Dante était la seule famille.
Il soupira.
… Ce matin-là, le deuxième depuis son retour, il enfila une chemise noire, un pantalon sombre taillé sur mesure et un épais manteau croisé en laine.
Puis il s’approcha de sa grande vitrine en bois et l’ouvrit, révélant plusieurs monocles et lunettes. Sans s’attarder, il choisit une paire à monture d’argent et la posa sur son nez.
***
À la pointe sud de la métropole de Ravena
Cimetière municipal San Marco…
——
Dans cette région du monde, le temps faisait toujours des siennes. La plupart du temps, il neigeait ; parfois, il pleuvait. Aujourd’hui, il pleuvait.
Dante se tenait immobile devant le monticule de terre fraîchement remué. Il tenait un parapluie noir dans la main droite et une unique rose noire dans la gauche.
Son regard vitreux se posa sur la pierre tombale devant lui. Le nom de Thalia Montclair y était gravé dans la pierre froide, suivi des dates : 1870 – 1888.
Dante se souvenait de leur première rencontre : elle avait eu lieu à l’écran, lorsqu’il jouait au jeu dans sa vie précédente. C’était une PNJ qu’il avait rencontrée au cours d’une quête secondaire prise au hasard et qu’il avait aidée. Ayant perdu ses deux parents alors qu’elle était jeune, elle avait fini dans un orphelinat local. Mais comme le travail sous contrat était très répandu dans ce monde, l’orphelinat l’avait vendue à un propriétaire d’usine, où elle devait travailler sans salaire comme apprentie jusqu’à ses dix-huit ans.
Le propriétaire de l’usine était toutefois une véritable ordure qui maltraitait ses ouvriers. Dante était donc intervenu dans la quête du jeu pour l’aider.
À son arrivée dans ce monde, il s’était vaguement souvenu d’elle et avait dit en passant à son père qu’il fallait racheter et annuler son contrat. À vrai dire, il avait été un peu surpris que son père s’en soit chargé le jour même, sans poser la moindre question. Comme elle n’avait nulle part où aller ensuite, on lui avait offert une place de servante dans leur villa.
C’est ainsi qu’ils s’étaient rapprochés.
… Et maintenant, elle était morte.
Dante soupira.
Depuis son arrivée dans ce monde, c’était la première fois qu’il perdait quelqu’un qui lui était proche. Pour être honnête, au début, il avait eu du mal à accepter d’avoir été transmigré dans le jeu. À un moment, il avait même failli perdre la raison.
Il avait passé des années à chercher des réponses et à trouver un moyen de retourner dans son vrai monde… auprès de ses amis, mais toutes ses tentatives avaient échoué.
Avec le temps, pourtant, il avait commencé à accepter que tout cela était réel. Les gens étaient réels, et c’était désormais sa vie.
À bien y réfléchir, ses conditions de vie ici étaient cent fois meilleures que dans son existence précédente. Il en était même venu à aimer cet endroit. Mais, en vérité, sa transition avait été facilitée par la famille qu’il avait trouvée ici.
Sans eux, les choses auraient été très difficiles. Il avait donc fini par les aimer sincèrement, au point de redouter l’idée de perdre l’un d’eux.
*Je ne perdrai plus personne*, se dit-il en serrant la rose plus fort.
Bien sûr, il connaissait les nombreux dangers de ce monde et savait quel sort attendait sa famille.
Sa mère, son père, ses frères et sœurs… tous étaient condamnés à mourir, lui compris.
Mais maintenant qu’il était là, il se jura de ne pas laisser cela arriver. Il ne laisserait mourir aucun membre de sa famille, et ferait tout son possible pour ne pas passer l’arme à gauche.
Son plan était simple : vivre longtemps et heureux à leurs côtés.
« Tu aimais les roses, autrefois », murmura-t-il en baissant les yeux vers la fleur qu’il tenait. Puis il expira et la lança doucement sur la terre sombre et humide.
Après avoir contemplé un instant les pétales noirs de velours, bordés d’un éclat rouge profond, il marmonna pour lui-même avec un petit sourire grave :
« La Rose sanglante. Hé. Ça sonne bien. »
La pluie glaciale continuait de tambouriner autour de lui. Dante dressa soudain l’oreille en entendant des pas approcher dans l’herbe détrempée.
Quand il se retourna lentement, il aperçut un homme remarquablement beau, au début de la vingtaine. Il portait un élégant costume aristocratique sous un manteau croisé anthracite taillé sur mesure. Sa manche gauche, vide, flottait doucement dans le vent froid, son bras étant dissimulé sous le manteau. Il tenait un parapluie noir dans la main droite.
De longs cheveux blanc argenté lui retombaient en douces boucles sur les épaules. Ses yeux bleu glacier étaient saisissants, et son visage ressemblait étrangement à celui de leur père, Cesare Fioravanti.
« Kate m’a dit que tu serais ici, dit-il en s’arrêtant près de Dante et en baissant les yeux vers la tombe fraîche.
— Ça fait un bail, Arno. » Dante expira lentement et détourna le regard de son frère pour le reporter sur la pierre tombale glacée.
Arno eut un petit rire. « C’est vrai. Je comptais rentrer plus tôt à la villa, mais j’ai décidé de passer d’abord par Mostera. J’ai appris qu’un trafiquant du marché noir s’était installé près de la voie ferrée. »
Tout en parlant, il sortit son bras gauche de sous son manteau. Il était entièrement métallique, façonné en acier sombre poli et orné de délicats motifs dorés incrustés le long des articulations et des jointures. Il plia les doigts artificiels, et un léger cliquetis de rouages résonna sous le métal.
« Celle-là est devenue ma préférée, dit Arno, les yeux illuminés d’un véritable enthousiasme. Ce qu’elle peut faire, par la Déesse ! Je te montrerai quand on aura le temps. »
Depuis qu’Arno avait perdu son bras et sa jambe gauches, il dépendait de prothèses pour se déplacer. Mais, au fil des ans, cette nécessité avait viré à l’obsession. Il était devenu un collectionneur complètement fanatique, dépensant des milliers de couronnes d’or pour des membres mécaniques rares et haut de gamme, ainsi que des pièces de magitech fabriquées sur mesure.
« Crois-moi, tu n’en reviendras pas, hé hé. L’artisan en voulait 6 000 couronnes. Un peu cher, mais ça les valait, je te le garantis. »
Alors qu’il continuait à s’emballer, il remarqua que Dante se contentait de le regarder d’un air absent. Arno s’interrompit aussitôt et se racla la gorge.
« Au fait, toutes mes condoléances. J’ai appris ce qui s’était passé, petit frère, dit-il en passant le parapluie dans sa main gauche avant de poser sa main droite, chaude, sur l’épaule de Dante. C’est bien triste pour cette pauvre fille. Mais je suis content que tu t’en sois sorti. »
Dante soupira doucement.
À vrai dire, il savait qu’Arno n’en avait rien à foutre de Thalia. Son frère ne se souciait guère des gens qui ne faisaient pas partie de leur famille proche, et Dante aurait parié qu’il ne connaissait même pas le nom de Thalia.
Après un instant, Dante regarda par-dessus l’épaule d’Arno. Un peu plus loin, une femme l’attendait près du chemin où passaient les fiacres.
Grande et remarquablement belle, elle était bien trop élégamment vêtue pour un cimetière sous la pluie. Elle portait une robe de velours sombre moulante, au décolleté plongeant et ornée de délicates broderies de dentelle, partiellement recouverte d’une étole de fourrure épaisse, négligemment posée sur ses épaules. Un chapeau à larges bords, orné de plumes, était incliné sur sa coiffure élaborée. Elle tenait un délicat ombrelle de dentelle qui ne la protégeait absolument pas de la pluie. Elle avait l’air profondément ennuyée et changeait d’appui sur ses bottines à talons hauts.
« Qui est cette dame ? demanda Dante sans chercher à cacher qu’il parlait d’elle.
— Oh, elle ? » Arno sourit et tourna légèrement la tête vers elle avant de reporter son attention sur Dante. « C’est Geneviève. Elle est la fille d’un important négociant en textiles de Mostera. Je l’ai rencontrée en traversant la ville. Elle est de fort agréable compagnie, même si elle se plaint beaucoup du temps. »
« Ah. » Dante inclina légèrement la tête en l’observant. « Et j’imagine que tu lui as proposé de la réchauffer à la villa.
— Naturellement, répondit Arno avec un sourire effronté. Ce n’est que de la politesse.
— Je vois. » Dante détourna le regard.
Après un moment de silence, Arno glissa la main dans la poche intérieure de son manteau et en sortit une flasque en argent. Il la tendit à Dante. « Tiens.
Dante observa la flasque métallique quelques secondes. Au moment où il tendit la main pour la prendre, Arno reprit la parole, une colère froide perçant soudain dans sa voix.
« Quand j’ai appris ce qui s’était passé, je me suis dit que tu devais être dans un sale état. Je suis vraiment content de voir que tu as bonne mine. J’ai déjà envoyé mes hommes. Ils vont retrouver ces salauds, et je te jure que je vais les écorcher vifs moi-même.
Dante secoua la tête. « Non.
— Hein ? » Arno fronça les sourcils, perplexe.
Dante déboucha la flasque et en avala une longue gorgée. L’alcool âpre lui brûla la gorge, mais il ne broncha pas. Il baissa la flasque et s’essuya la bouche du revers de la main, le regard assombri.
« Ne t’en mêle pas, dit-il à voix basse. Mère s’en chargera, alors ne t’inquiète pas. J’ai besoin qu’ils restent en vie.
— Et en très bonne santé. »