Chapitre 2
Auteur : Vénérable Transcendant Félix Feles (@ahippoz_00735)
Check/correcteur : illieaster (@illieaster)
Lisez sur NovelFrance.fr si vous ne voulez pas qu'une tribulation divine ne s'abatte sur vous !
Une seconde plus tard, dans l'obscurité partielle de cette cabane miteuse où la mort venait tout juste de réclamer son dû, les paupières du cadavre tressaillirent de la même manière que l’on agite nos paupières inconsciemment pendant notre sommeil. Ses yeux se rouvrirent subitement, mais ils n'avaient plus cette même teinte morne et résignée, reflet pitoyable de l’âme éteinte du jeune Lu Chen. Ses pupilles s’écarquillèrent d'abord dans une expression de stupeur viscérale et d’incompréhension totale, avant de se rétracter brusquement pour laisser place à une lueur d’anxiété calculatrice se mêlant à une surprise inéluctable.
Le miracle s'opéra dans un silence quasi religieux : Les contusions violacées, les hémorragies internes qui noyaient ses organes, les innombrables bleus, coupures et meurtrissures de toutes sortes qui parsemaient sa peau disparurent à vue d'œil. Sa peau, jadis couverte d'une crasse ensanglantée et d’une boue poisseuse, reprenait peu à peu sa teinte pâle habituelle, allant même jusqu'à pencher vers une couleur immaculée, semblable à la toile d’un peintre avant d’être utilisée, en se restaurant. Plus impressionnant encore, l'os brisé qui sortait de son bras de manière grotesque se rétracta de lui-même, glissant sous sa chair en faisant un bruit strident avant de retrouver son emplacement d’origine et de se ressouder parfaitement à la base osseuse au niveau cellulaire. Sous la surface de son épiderme, chaque articulation luxée et chaque structure tissulaire endommagée revint à son état d’origine précédant cette journée infernale et sans fin. En conclusion, chaque parcelle de son corps chétif, sans exception, fut méticuleusement réparée.
L'inspiration qui suivit ne fut pas le hoquet de survie pitoyable d'un moribond agonisant au bord de l’extinction, mais une prise d'air vaste et profonde semblable à l'aspiration désespérée d'un sportif de haut niveau remontant enfin à la surface, les poumons suffoquant, après être resté en apnée trop longtemps dans les profondeurs marines ou … simplement à la piscine !
L'énergie mystérieuse, à l'origine de cette régénération insensée, continua à se répandre dans l'entièreté de son corps, soignant ses tissus jusqu'à leurs extrémités les plus insignifiantes, sans oublier de revitaliser ne serait-ce qu'une seule de ses cellules. Le battement de son cœur, qui s'était définitivement arrêté quelques secondes auparavant, reprenait progressivement un rythme régulier et puissant, tambourinant dans sa poitrine d’une manière tellement normale que l’on ne pourrait plus croire qu’il est un jour accéléré sous l’effet de l’émotion ou se soit arrêté sous l’effet de la mort.
Le processus s'accomplissait sans douleur, avec une grâce tranquille, accompagné par une vague de chaleur douceâtre qui remplissait le moindre recoin de son organisme pour lui apporter une énergie nouvelle et un repos bien mérité. L’emplissant d’un sentiment de satiété absolue, cette chaleur procurait une sensation euphorique équivalente à l'hébétude que l’on peut ressentir lors d’une sieste post-digestive succédant à un immense banquet organisé en l’honneur d’une de ces innombrables fêtes absurdes inventées par l’humanité, dans le seul but de se donner une raison socialement acceptable de dilapider toute sa fortune en l’honneur du cinquième péché capital : la Gourmandise.
Les péchés capitaux... encore une absurdité moralisatrice inventée par cette espèce fondamentalement illogique, du moins, selon la perception cynique du nouveau résident de ce corps. Ce dernier arborait fièrement une idéologie machiavélique selon laquelle l’Orgueil, l’Avarice, la Luxure, l’Envie, la Gourmandise, la Colère et la Paresse n’étaient en aucun cas des tares à masquer au profit de la vertue. Il ne les considérait pas comme des vices dont il fallait se préserver, mais comme des éléments piliers faisant intrinsèquement partie de notre nature d’être humain. Il allait d'ailleurs plus loin dans son raisonnement transgressif : il était intimement convaincu qu’il fallait assumer ses pulsions avec panache et profiter des plaisirs charnels et matériels que la vie nous accordait en illimité. La seule condition à cette débauche assumée était que ces désirs ne devaient jamais entraver l'accomplissement de nos objectifs personnels, des objectifs qui, paradoxalement, découlaient eux-mêmes directement au moins en partie de l’Avarice et de l’Orgueil.
Je me permets ici une petite digression pour vous rappeler la différence entre la pensée originale de Nicolas Machiavel et l'idéologie qui porte son nom : Le machiavélisme au sens péjoratif est l'interprétation populaire et déformée de son œuvre, réduite à un manuel de tyrannie et de malhonnêteté tandis que la pensée machiavélienne, dans Le Prince, décrivait le fonctionnement réel du pouvoir de son époque (pragmatisme) plutôt qu'il ne le prescrivait comme un idéal moral. Son but ultime était souvent la stabilité de l'État et l'unité nationale, non la tyrannie pour elle-même. Mais dans ces deux cas le terme convient assez bien à notre héros, si ce n'est pas trop blasphématoire de l’appeler ainsi …
L'esprit aiguisé qui venait de s'éveiller, prenant possession de ce réceptacle maintenant complètement restauré, n'était indubitablement plus celui de Lu Chen, ce disciple mortellement fragile d’une secte mineure, rongé par ses complexes d'infériorité paralysants, ses rêves brisés et ses attachements illusoires à un monde qui le rejetait. Mais, attention, ce n’était pas pour autant l'archétype classique du transmigré terrien misérable, un individu dépravé et asocial vendant des torchons sur internet dans lesquels il aurait vomi son idéologie controversée pour glaner quelques fonds pitoyables et accomplir ses plaisirs malsains. Non, il n'était pas ce genre de personne ignorante qui aurait ruiné son image publique au profit d'un courant philosophique qui ne représentait qu'une seule des innombrables facettes de sa personnalité grandiloquente et de son ego démesuré. Cet homme était, tenez-vous bien, le pinacle de l'évolution cognitive, le plus grand scientifique que la planète Terre n’ait jamais porté ou ne portera jamais, mondialement connu sous le nom du prestigieux, de l'incomparable, du fameux … Docteur Lu Chen !
C'était un esprit de graphène renforcé, forgé non pas par la contemplation mystique et stérile des nuages cotonneux ou des montagnes majestueuses, mais par la rigueur des mathématiques. Sa psyché s'était structurée autour de la méthode scientifique et de la déconstruction incrémentale, presque chirurgicale, de tous les phénomènes inexpliqués de l'univers.
Sa dimension d’origine, la Terre, était un univers purement matériel où l’absence totale de Chi, de magie, d'énergies fantastiques ou de tout autre pouvoir paranormal avait forcé l'humanité à compenser sa faiblesse charnelle par le développement d'une ingéniosité technologique monstrueuse. Cette pression évolutive avait transformé cette civilisation en un hub absolu de la logique rationnelle et de la suprématie mécanique. Et c’est précisément dans ce monde, déjà incroyablement avancé sur le plan technologique, que cet homme avait, à lui seul, repoussé les frontières conceptuelles de l'ingénierie quantique, redéfini les lois de l'astrophysique théorique, et bouleversé bien d’autres domaines encore beaucoup trop nombreux pour être tous cités en ces humbles lignes.
Son ego humain, nourri par des besoins insatiables de validation sociale et par une soif de vengeance parfois tragiquement puérile, avait été parfaitement superposé à une volonté absolue de domination. Son but ultime était de comprendre, de manipuler et de transcender la réalité elle-même par la seule force pure et implacable de son intellect. Cette obsession l'avait conduit à un isolement volontaire ; après avoir passé la trentaine, il n'avait plus jamais eu d'amis, il avait progressivement coupé les ponts avec toute sa famille, et il avait banni toute les autres formes encore de relation sociale. Il considérait ces interactions comme des pertes de temps chronophages* générant de nombreuses frictions émotionnelles inutiles, des parasites lui faisant perdre son précieux temps et son efficacité redoutable, tant dans ses recherches académiques que dans l'assouvissement de ses plaisirs personnels.
Chronophage est un adjectif qui qualifie ce qui consume beaucoup de temps, souvent de manière excessive ou inefficace. Le terme est formé de chrono- (temps) et -phage (qui mange).
Il était la symbiose unique et terrifiante entre le génie pur, la folie clinique et l'hypocrisie systématique. Cet être mêlait avec une aisance déconcertante la poursuite austère du savoir universel aux dérives des plaisirs charnels et intellectuels les plus décadents. Cependant, en tant qu'homme au réseau redoutable, il savait toujours exactement à qui dire la vérité pour s'attirer des faveurs, à qui mentir éhontément en feignant une innocence absolue, et à quels politiciens glisser de généreux pots-de-vin. Cette maîtrise des relations publiques lui permettait de toujours garder une image publique resplendissante et de flatter continuellement son ego, l'une des seules choses qui, malheureusement, était objectivement à la hauteur de son intellect en ce bas monde.
Sa vie terrestre était une équation minutieusement équilibrée, une symphonie où chaque note correspondait à une de ses exigences. D'un côté, il y avait son insatiable faim pour la recherche scientifique et les avancées technologiques, qui le poussait à déchiffrer les secrets de l'univers avec une rigueur implacable. D'un autre, il s'adonnait avec la même ferveur aux divertissements mondains, savourant les plaisirs de la chair avec des milliers de conquêtes éphémères pour satisfaire son appétit biologique. Il cultivait également un goût prononcé pour la fiction en dévorant des romans, en visionnant des films ou des séries télévisées, embrassant toutes ces activités qui ne nous font pas regretter d’être en vie. D'ailleurs, cette passion pour l'imaginaire s'était muée en un véritable hobby obsessionnel, au point qu'il consacrait la majeure partie de son précieux temps libre à décortiquer des œuvres de fiction sur novelfrance.fr, étudiant leurs structures avec l'œil avisé d'un expert littéraire.
Cependant, derrière cette façade de savant excentrique et d'épicurien cultivé, il n’était pas aussi tendre qu’il s’en donnait l’air : au cœur de cette personnalité déjà atrocement compliquée, sommeillait un véritable monstre. C'était un fou dangereux qui prenait un plaisir sadique à faire souffrir les autres, à asseoir sa domination sur les esprits plus faibles, et à orchestrer toutes sortes d’expériences inhumaines dans le secret de ses laboratoires. Au cours de sa prolifique carrière, il avait, à de très nombreuses reprises, balayé la morale et l'éthique d’un simple revers de main. Il n’avait cure de ces considérations bassement humaines qui le répugnaient profondément, bien qu'il concédât cyniquement qu'elles fussent généralement indispensables pour maintenir une société en bon état de fonctionnement. C’était aussi pour cela qu'il gardait son courant de pensé pour lui et lui seul.
Pour dresser un portrait exhaustif de cette entité paradoxale, il fallait comprendre qu'il incarnait simultanément la lumière et les ténèbres de son monde. D'une part, il trônait au sommet de l'humanité en tant que plus grand génie, le visionnaire absolu, le scientifique et inventeur dont les découvertes façonnaient le futur, tout en étant un lecteur et auteur d'exception ; on ne saurait véritablement citer un seul domaine où il n’était pas incontestablement le premier toutes catégories confondues. D'autre part, cette brillance était indissociable d'une noirceur abyssale : il était le plus grand fou, un sadique et sado-masochiste avéré, un manipulateur hors pair et un menteur pathologique. En somme, sous les traits du pionnier de la science, se cachait l'opportuniste le plus cupide, le monstre le plus hypocrite, perfide, et indiscutablement le plus vil de tous les êtres vivants ayant jamais existé à travers l'infinité de dimensions.
C'était ce même homme qui, juste avant qu'un éclair mystérieux fatal ne le foudroie sur place, se tenait au centre de son laboratoire de pointe, sur le point de percer définitivement le secret absolu de l'énergie infinie.
En cette année charnière de 2050, ses recherches frénétiques avaient enfin atteint le point de singularité technologique tant espéré : la création aboutie d'une machine capable de générer plus d'énergie qu'elle n'en consommait. Ce dispositif de génie violait délibérément et effrontément la première loi de la thermodynamique de son monde, celle dictant le principe inaltérable de la conservation de l'énergie. La seule limitation à son invention était le débit auquel l’énergie était créée à partir de rien, mais ce n’était qu’un problème d’échelle facilement résolvable avec les moyens dont il disposait.
Il se souvenait clairement des chiffres bleus scintillants qui défilaient en cascade sur les écrans holographiques gigantesques de la pièce projetant leur lueur bleuâtre sur les murs d'acier, marquant la validation imminente d'une théorie révolutionnaire qui aurait, à elle seule, élevée l'humanité entière au statut théorique d'une espèce Transcendantale !
Mais le destin a un sens de l'humour particulièrement cruel : À peine avait-il eu le temps de constater l'indéniable réussite de la plus grande œuvre de sa carrière que, juste entre cette dernière et ses yeux écarquillés, le tissu même de l'espace se déchira. Un trou béant, semblable à une déchirure abrupte dans une vulgaire feuille de papier, apparut entre lui et son invention comme pour séparer deux choses s’attirant. De cette anomalie défiant la raison sortit un éclair violet, crépitant d'une énergie étrangère, qui s'abattit sur lui et l'atomisa avec une fureur extraordinaire !
L'ironie cinglante de la situation ne lui échappa pas même en l'espace de la microseconde qui lui était accordée avant sa fin inévitable : il avait été totalement détruit à l'apogée même de ses recherches grandioses par un phénomène aberrant que sa si précieuse science ne pouvait en aucun cas expliquer. En voulant gravir les sommets interdits de la création par pur avidité, il avait couru tout droit à sa propre perte !
De retour dans le présent au combien moins intéressant de la cabane, Lu Chen resta totalement immobile sur sa couche de paille humide, traitant des dernières informations survenuent avant sa mort. Il observa d'abord sa propre main pâle avec l'attention d'un chirurgien, referma ses doigts frêles avec fluidité, puis les ouvrit de nouveau pour analyser la réponse motrice de ses mains. Après ce premier test mécanique concluant, il porta lentement et méthodiquement une main à sa gorge ; sous la chair fine de son cou, son pouls battait de manière forte et régulière.
« …Je suis en vie ? » se demenda-t-il agréablement surpris, dans un murmure inaudible dans le silence de la nuit.
Voulant continuer à vérifier l'intégrité de son corps physique, il fléchit ses bras ainsi que ses poignets, puis étira méticuleusement chacun de ses doigts. Il remua également ses épaules chétives, tourna la tête des deux côtés pour évaluer ses cervicales, et finit par étendre ses longues jambes sur la paillasse. Aucun de ces mouvements articulaires ne provoqua la moindre douleur résiduelle, et, détail tout à fait primordial pour ce scientifique pragmatique : aucun membre n’était absent !
Il resta silencieux quelques secondes, son puissant cerveau tournant déjà à plein régime pour analyser la situation.
« Incroyable… » dit-il d'une voix à peine plus assurée que précédemment.
Il se redressa lentement en position assise, se remettant doucement et sans précipitation du choc psychologique de ce qui venait incontestablement de se passer.
Son “nouveau” corps était atrocement frêle, ses muscles étaient pathétiquement peu développés, et l'ensemble de sa constitution physiologique était d'une médiocrité affligeante. Mais, le fait irréfutable était là : il était en vie, et ce simple constat lui suffisait amplement pour l’instant, du moins en attendant de comprendre la situation anormale dans laquelle il s’était trouver propulsé dans son ensemble.
« Fascinant, je suis indéniablement mort, et pourtant, je suis en vie puisque ma conscience peut formuler la pensée 'je pense donc je suis' et que mes récepteurs nerveux confirment que j’ai un corps physique réactif ! » analysa-t-il mentalement.
« Indubitablement… la mort n'est absolument pas l'état de néant et de fin absolu découlant de l’arrêt cérébral auquel je croyais fermement !».
« Suis-je au Paradis, en Enfer, ou… encore autre part ? ».
La théorie rassurante d'une simple hallucination prolongée, qui aurait été provoquée par une fuite de gaz neurotoxiques dans les conduits d'aération de son laboratoire, fut rapidement testée par son esprit méthodique. Elle fut pesée par l'observation stricte des fluides, analysée par la persistance de ses sensations tactiles sur le crin rugueux du lit, confrontée aux lois physiques manifestement trop réaliste pour une hallucination de cet environnement, puis logiquement et définitivement éliminée.
L'hypothèse d'avoir été branché de force dans une simulation en réalité virtuelle extrêmement avancée fut également soumise à l'épreuve de sa logique froide, puis écartée, car la puissance de calcul requise pour simuler le vent humide, l'odeur de crasse et la physique de la douleur atteignait des seuils invraisemblables. Ne restait alors, selon son raisonnement, que la seule théorie restante, aussi hautement improbable fût-elle pour un esprit rationnel comme le sien : son âme, son esprit, en tant qu’amas de mémoire et d’intelligence, avait transmigré dans un autre univers !
« Je me suis réincarné. » conclut-il avec un étonnement persistant.
Il accepta ce nouveau paradigme, pourtant totalement invraisemblable, avec une facilité déconcertante qui aurait terrifié n'importe quel autre scientifique. Son raisonnement était implacable : les lois de la physique collant à la réalité physique de son monde d'origine étaient très certainement incomplètes, voire ridiculement rudimentaires, à l’échelle gigantesque de ce qu'il identifiait désormais comme le tissu multiversel. Il n’avait plus qu'à concevoir de nouvelles formules parfaitement adaptées aux lois multidimensionnelles mais dans un premier temps il se contenterait de formuler celles qui régissaient ce nouvel espace si ce n’était les mêmes règles que dans son monde.
L'acceptation pragmatique de sa situation était totale et immédiate. Son esprit était merveilleusement dépourvu de phases psychologiques comme le déni, la colère ou encore le marchandage émotionnel, ces biais émotionnels qui caractérisent généralement l'esprit des êtres mortels et des esprits humains, tous irrationnels plus les uns que les autres, quand confrontés à un choc existentiel. Cependant, succédant à cette brillante réalisation intellectuelle, une douleur fulgurante et soudaine traversa la boîte crânienne du garçon.
Lu Chen porta immédiatement les deux mains à ses tempes, luttant contre la pression insoutenable qui s'accumulait violemment derrière ses orbites.
« Qu'est-ce que… » eut-il à peine le temps de murmurer avant qu’une multitude d’informations écrasantes n’arrivent brutalement dans son organe le plus précieux. Le phénomène s’apparentait littéralement à un océan impétueux se déversant sans avertissement, comme un torrent furieux, dans une misérable coupelle de six centimètres de diamètre achetée en promotion chez Jardiland.
Lu Chen serra les dents à s'en briser l'émail. Des scènes fragmentées, des voix désincarnées hurlant des insultes, des images de paysages bucoliques et d'architectures orientales, ainsi que d’innombrables autres types de données biographiques continuaient d'affluer en lui en une tempête chaotique, sans lui laisser le moindre répit.
« Ce sont des souvenirs. » réalisa-t-il en analysant la nature des données malgré la douleur lancinante.
Le voilà, le fameux, le légendaire afflux de souvenirs de l’ancien propriétaire du corps, ce rituel de passage douloureux mais ô combien nécessaire que recevait tout bon transmigrateur qui se valait dans la littérature. Malgré l'agonie temporaire, son esprit de lecteur assidu était intérieurement heureux d’y avoir droit lui aussi ; même s'il ne comprenait pas encore les mécanismes scientifiques sous-jacents expliquant comment ce transfert de données inter âme fonctionnait biologiquement, il savait qu'il aurait tout le loisir de se pencher sur cette énigme passionnante plus tard.
Les souvenirs aussi pathétiques que leur propriétaire précédent continuaient d’affluer en grandes trombes dans son espace mental, fusionnant brutalement avec son propre réseau de connaissances.
Ce processus brutal d'intégration mémorielle aurait, à coup sûr, rendu un homme ordinaire complètement fou, déchirant sa psyché et lui faisant développer de graves troubles de la personnalité et de l’identité. Mais chez le Docteur Lu Chen, les traumatismes les humiliations et les douleurs vécus par ce misérable adolescent n’étaient qu’un ridicule grain de poussière face à la complexité vertigineuse des concepts de physique quantique et des formules mathématiques à plusieurs variables qui composaient déjà le cerveau du scientifique. Après un bref moment d'ajustement neurologique, il n’éprouva plus aucune gêne face à la poursuite du phénomène. Son esprit supérieur avait déjà brillamment analysé la façon dont les flux de données lui étaient transmis en continu, et s’y était volontairement conditionné pour les accueillir, les trier et les compresser de la manière la plus saine et efficiente possible, dans un espace d’informations virtuel spécialement émulé par sa conscience à cet effet.
Il n'y avait absolument aucune place pour l'assimilation des traumatismes larmoyants ou des complaintes existentielles de l’ancien propriétaire de son nouveau corps. Sa conscience fonctionnait désormais comme un programme de traitement de texte logique et impitoyable, appliquant des filtres stricts pour isoler les informations inutiles, supprimant les émotions parasites, et écartant avec dédain toute notion de sentimentalité puérile. Ce faisant, tel un algorithme de pointe, il ne s'intéressait qu'à l'extraction des informations factuelles brutes nécessaires à sa survie : la topographie détaillée des lieux environnants, la hiérarchie martiale complexe de la Secte de la pluie renversant les nuages, l'analyse comportementale et la personnalité de chaque disciple ou aîné qu’il connaissait, ne serait-ce qu’un petit peu, le système économique basé sur la monnaie locale, et enfin, les principes rudimentaires régissant l'absorption et la manipulation du Chi.
Quant aux visages arrogants de ses bourreaux, dont celui du fameux Zhao Feng, avec son sadisme de jeune maître de bas étage, ils furent simplement étiquetés et retenus dans sa base de données interne comme des variables environnementales hostiles. Ces éléments étaient totalement dénués de toute importance émotionnelle à ses yeux étant donné que toutes ces choses étaient arrivées à l’ancien Lu Chen pas à lui, il n’était pas du genre à confondre sa propre existence avec les expériences de vie d’un déchet, et ne suscitaient donc chez lui pas la moindre once de désir de vengeance, ou d’une autre stupidité irrationnelle et vulgaire.
Le processus de “téléchargement”, si l’on peut l’appeler ainsi, enfin terminé, son esprit d'acier possédait désormais une carte mentale complète, claire et interactive des règles sociétales, du contexte géopolitique et économique de cet univers primitif. Débarrassé de la peur panique et du manque dramatique de recul qui aveuglait l'ancien propriétaire pleurnichard de ce corps meurtri.
Cependant, il abandonna intérieurement sa rigueur mathématique froide et implacable ainsi que son pragmatisme habituel pendant un très court instant, laissant place à une émotion beaucoup plus humaine ; Il ressentait un profond et sincère sentiment d'injustice, une frustration amère face au phénomène divin qui l'avait amené ici. Pourquoi n'avait-il pas reçu le moindre « cheat » comme un Système de progression holographique omniscient, ou même un banal artefact spirituel de bas grade caché dans une bague crasseuse ?. Bon, son esprit rationnel reprit vite le dessus : il s’estimait déjà assez chanceux que son nouveau corps ait été entièrement restauré par l'énergie du transfert, et d'avoir reçu gracieusement les anciens souvenirs du propriétaire légitime pour éviter de passer pour un fou amnésique.
Mais le constat restait amer. Il n’avait rien.
Absolument aucune intrigue cosmique le liant à une force supérieure et protectrice, aucun vieux maître fantomatique caché dans les limbes de son subconscient, aucun héritage surpuissant enfoui dans la tombe d'un de ses ancêtres.
À l'instant T, il n'était, aux yeux de ce vaste monde, que le faible et misérable Lu Chen….
Mais, bien qu’il soit maintenant physiquement coincé dans l'enveloppe extérieure d'un moins que rien, stagnant tragiquement tout au bas de l'échelle impitoyable de la cultivation, son architecture mentale interne restait intacte. Elle s'apparentait toujours à celle d'un prédateur conceptuel suprême, une anomalie analytique prête à décortiquer, comprendre, exploiter et finalement dépasser les lois physiques et magiques de ce monde archaïque.
Lu Chen se redressa lentement, ajustant sa posture avec une dignité nouvelle. Pour ce nouveau locataire au génie machiavélique, la pauvreté extrême de son environnement, les menaces mortelles environnantes et son absence totale de pouvoir physique n'étaient absolument pas une fatalité désespérante. Ces éléments étaient simplement perçus comme les paramètres de difficulté initiale d’un jeu vidéo complexe, des variables contraignantes avec lesquelles son esprit brillant devait composer pour optimiser et structurer sa nouvelle existence.
En croisant méthodiquement les noms pompeux des sectes, la terminologie mystique des énergies ambiantes, et la configuration géopolitique sanglante des royaumes qui étaient fraîchement stockés dans la mémoire du garçon, son cerveau effectua un rapprochement de données fulgurant avec la vaste base d'archives littéraires de sa vie terrestre. Grâce à ce croisement d'informations chirurgical, il en était maintenant certain :
Il venait d'atterrir dans un univers martial impitoyable, un grand classique répondant aux codes de nombreux romans qu'il avait dévorés, lus et sur-analysés dans leur intégralité par le passé. Il avait passé des milliers d'heures à en décortiquer les intrigues politiques complexes, les rapports de force pyramidaux, mais surtout les mécaniques d'évolution physiologiques, la nature des énergies surnaturelles et les lois profondes de ces mondes, avec exactement le même entrain passionné qu'il aurait appliqué à la rédaction minutieuse d'une nouvelle théorie scientifique révolutionnaire.
Ainsi, au lieu de céder à la panique ou au désespoir face à sa situation présente qui, pour tout autre individu, aurait semblé totalement désastreuse et sans issue, le Docteur Lu Chen esquissa un fin sourire dans l'ombre. Tel un joueur d'échecs contemplant un plateau désavantageux, il évalua calmement et froidement les différentes possibilités qui s'offraient à lui pour gravir les échelons de cette nouvelle chaîne alimentaire.
« Je vois… » murmura-t-il dans l'obscurité suffocante de la pièce.
Ce simple murmure, lourd de sens et chargé d'une intention glaçante, résonna longuement dans le silence pesant de la cabane miteuse, comme le glas annonciateur d'une nouvelle ère.