Chapitre 3
Chapitre 3
Auteur : Félix Feles (@ahippoz_00735)
Check/correcteur : illieaster (@illieaster)
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En cet instant précis, dans l'obscurité poisseuse de cette cabane insalubre, le cerveau génialissime de notre protagoniste avait d'ores et déjà échafaudé une stratégie de survie d'une perversité fascinante. Ce plan, calculé avec la précision chirurgicale d'un horloger, représentait sa seule et unique porte de sortie pour s'extirper de cette situation désastreuse sans sombrer plus bas encore dans les abysses de la hiérarchie sectaire.
Le Docteur Lu Chen, cynique par nature, connaissait parfaitement cet adage universel dictant la psychologie des foules : les mensonges les plus inébranlables, ceux qui s'insinuent le plus vicieusement dans l'esprit des crédules, contiennent invariablement une part de vérité fondamentale.
Par conséquent, il avait décidé de se présenter délibérément face à ses bourreaux avec une arrogance nouvelle, persuadé que ces derniers, immanquablement déstabilisés par sa résurrection inexpliquée et sa guérison que l'on qualifierait de miraculeuse, le tout couplé à une métamorphose radicale de sa personnalité, seraient psychologiquement conditionnés à gober la moindre de ses aberrations. Il leur raconterait, avec le mépris hautain d'un ancêtre immémorial, qu'il n'était autre qu'un vieil expert solitaire et surpuissant ayant pris possession de ce corps exsangue, s'étant réincarné de justesse pour échapper aux griffes de la faucheuse une énième fois et ainsi recommencer patiemment son implacable chemin de cultivation.
Il se glissa hors de la cabane vétuste avec une démarche assurée, fluide et économique, que l’ancien Lu Chen, perpétuellement courbé par le poids de son complexe d'infériorité, n’aurait même pas pu concevoir emprunter, traversant le trou béant qui faisait office de porte rongée par l'humidité.
L'air nocturne, purifié par le déluge de la journée, était chargé d'une brise revigorante qui vint frapper son visage pâle. Aussitôt, Lu Chen posa son regard analytique sur le paysage environnant, un panorama qu’il observa posément durant une longue inspiration, et ce, bien qu’il l’ait déjà minutieusement cartographié à travers les souvenirs résiduels de ce corps chétif.
S'il n'avait pas été un personnage exceptionnellement rationnel et ancré dans le matérialisme absolu, un terrien ordinaire aurait légitimement pu se laisser terrifier par la morbidité de la scène qui s'offrait à lui. La nuit avait déployé son épais manteau d'encre sur le monde, tandis qu’une lune exceptionnellement pâle éclairait de sa lueur blafarde les branches noueuses, difformes et tordues qui vacillaient lugubrement au gré du vent glacial emplissant l’atmosphère, formant la lisière cauchemardesque des arbres sinistres de la Forêt des Brumes.
Il continua d'avancer progressivement à travers la pelouse, se dirigeant inexorablement vers la secte par un petit chemin dérobé que lui seul avait l'habitude d'emprunter pour fuir les regards inquisiteurs. Sous ses pas, l’herbe d’un vert éclatant, rendue glissante par l'averse, maintenait farouchement la terre avec ses racines entrelacées pour l'empêcher de finir ravagée et stérile, contrairement à la boue putride du terrain d’entraînement. Ce fut un détail infime, une simple manifestation de la résilience biologique, que l’esprit perpétuellement agité de Lu Chen nota consciencieusement pendant qu’il finalisait les dernières variables de son plan dans son espace mental.
Ce même chemin de croix qui, à l'aller, avait coûté trois heures d'une agonie indicible au cadavre ensanglanté et rampant de Lu Chen, ne lui prit cette fois-ci que quinze petites minutes. Ce trajet lui permit de mieux concevoir, par l'effort mécanique, la constitution déplorable et l’état global de ce corps nouveau, une enveloppe charnelle d'une médiocrité si affligeante qu'elle en devenait incomparable avec les standards d'optimisation de son ancien monde.
La Secte de la Pluie Renversant les Nuages se dressait sur un promontoire d’une élévation géologique dérisoire par rapport à sa circonférence titanesque, ses architectures complexes s'étageant inexorablement dans le sens inverse des gradins d'un amphithéâtre colossal.
Malgré son imposante combinaison de bâtiments utilitaires et d’installations rudimentaires, la secte externe, n’était qu’une muraille un peu plus développée pour la secte interne, qui ne permettait pas de masquer les pavillons intérieurs, d’une hauteur inimaginable et défiant toutes les lois d'ingénierie connues pour la technologie archaïque de cette époque. Lu Chen se trouvait en contrebas de la colline, là où s’étendait à perte de vue l’herbe sauvage de la prairie entourant l'institution martiale.
Cependant, il savait pertinemment, de par les souvenirs de l’ancien Lu Chen, qu’à l’opposé diamétral de sa position par rapport au promontoire, relégué vers le sud, croupissait un village de mortels. À première vue, pour un œil extérieur non initié aux dynamiques de pouvoir de cet univers impitoyable, il aurait été difficile de comprendre pourquoi une ville s’était installée du côté opposé à l’entrée et à la sortie principales de la secte. Pourtant, la raison, analysée à travers le prisme sociologique du Docteur Lu Chen, était d'un cynisme d'une simplicité enfantine : malgré un prétendu accord de protection, la secte ne voulait sous aucun prétexte que ces villageois, considérés comme de vulgaires insectes mortels, puissent se mêler de leurs affaires martiales ou polluer leur champ de vision.
Vous vous demandez sûrement en quoi cette faction martiale protégeait ce misérable village si leur entrée était à l’opposé ; la vérité est que la secte se contentait hypocritement d’exterminer jusqu'au dernier les éventuels assaillants, mais systématiquement après coup, lorsque le mal était déjà fait et que les massacres avaient eu lieu. Les villageois ne pouvaient ainsi que compter sur la simple force de dissuasion qu'inspirait le nom de la secte.
S'ils avaient voulu espérer obtenir un meilleur accord, ils auraient dû y mettre un peu du leur au lieu de se contenter de laver le linge crasseux de toute la secte externe et d’envoyer, tels des tributs de chair, deux femmes chaque mois pour assurer la cuisine, alternant misérablement entre les différentes mères et filles du village. De surcroît, toutes ces corvées dégradantes ne servaient qu’à entretenir la médiocrité de la secte externe ; la secte interne, elle, resplendissante et opulente, possédait déjà en son sein toutes sortes de chefs cuisiniers réputés à travers le continent et une armée de domestiques qualifiés qui auraient fait pâlir d’envie le souverain absolu d’une famille royale issue d'un monde de fantasy inspiré par le Moyen Âge occidental.
Il rehaussa son beau regard vers le sommet escarpé de la colline où s'étalait la périphérie de la secte externe, un cloaque nauséabond de bâtiments délabrés, de ruelles boueuses et de toitures affaissées sous le poids des ans et du mépris. Mais bien plus haut, défiant l'arrogance des cieux eux-mêmes, se dressaient les pavillons majestueux de la secte interne dont les occupants étaient inconnus car même pour Zhao Feng il est quasiment impossible d’obtenir des informations sur la secte interne. Leurs toits incurvés, fastueusement recouverts de tuiles de jade sombre, semblaient lacérer la voûte céleste avec une insolence assumée. Des gargouilles de pierre massive, sculptées à l'effigie de bêtes mythologiques grotesques, crachaient encore les eaux usées de la pluie torrentielle qui s'était abattue plus tôt dans la journée, formant des cascades artificielles spectaculaires qui se perdaient avec fracas dans des abîmes brumeuses.
La brume, épaisse, froide et visqueuse, rampait sur le sol avec froideur, s'insinuant insidieusement entre les dalles disjointes et léchant les murs rongés par le lichen verdâtre. Tout cela constituait un paysage d'une mélancolie extraordinaire, reflétant l'épanouissement silencieux de la tristesse environnementale succédant immanquablement à la pluie. Face à ce spectacle grandiose, digne des plus grands chefs-d'œuvre de la peinture tragique, Lu Chen n'accorda qu'une moue de dédain glacial et calculé. Pour son esprit cartésien, ces phénomènes atmosphériques n'étaient que le résultat direct des conditions météorologiques de cette topographie spécifique, de simples échanges thermiques, et nullement le signe d'un mauvais présage ou la manifestation dramatique de la colère de telle ou telle divinité capricieuse.
Il entama avec une régularité impressionnante l’ascension des marches d’escaliers rocheuses qu’il avait, quelques heures auparavant, descendues en rampant dans son propre sang. Dans un rare élan d'honnêteté intellectuelle, il put au moins accorder à l'ancien Lu Chen le mérite d’avoir fait preuve d’une volonté de survie inébranlable, bien que trop tardive. Non pas que ce détail temporel le dérangeât le moins du monde ; après tout, si ce déchet pitoyable n’était pas mort de ses blessures, la conscience supérieure du Docteur ne se serait peut être pas réincarnée du tout mettant simplement fin à son existence.
L’escalade lui prit en tout une bonne vingtaine de minutes, durant lesquelles il repassait méthodiquement en boucle les dernières images, de son ancienne vie terrestre gravées à jamais dans sa tête. Mais le mystère restait inéluctable …
Les gardes, sentinelles apathiques postées aux portes, lui jetèrent un bref regard dénué d'empathie lorsqu’il franchit le premier mur d'enceinte délimitant la véritable zone de la secte externe. Sans doute se demandaient-ils vaguement comment diable ce misérable souffre-douleur avait pu survivre à un tel lynchage, mais leur intérêt professionnel ne dura que la fraction de seconde nécessaire pour croiser sa silhouette.
Leur métier abrutissant consistait uniquement à laisser passer les membres enregistrés de la secte et à massacrer sans sommation les mortels un peu trop curieux qui s'approcheraient sans autorisation. Ils s’y tenaient aveuglément car, de toute évidence, leur niveau martial pathétique les rendrait de toute façon complètement inutiles face à un véritable ennemi cultivateur voulant attaquer la secte externe. Cette dernière jouait d'ailleurs exactement le même rôle pour la secte interne que le village jouait pour elle : un vulgaire bouclier de chair jetable, une distraction logistique pour enliser les ennemis, ainsi qu’un poids mort assumé, presque comme une tache disgracieuse dans le décor, mais acceptée comme un mal nécessaire malgré sa laideur inhérente.
Alors qu'il avançait d'un pas régulier dans les méandres labyrinthiques du bord de la secte externe, une anomalie sonore subtile vint soudainement briser le fil continu de ses pensées subtiles : des voix humaines. Instinctivement, ses muscles obéirent aux lois de la survie primaire ; il se jeta en arrière avec une vivacité silencieuse et se cacha immédiatement derrière l'arête d'un mur adjacent, contraignant son corps à bouger le moins possible pour ne générer aucune friction sonore.
Il balaya brièvement l'environnement des yeux dans l’espoir de trouver une meilleure couverture tactique, avant de se fondre habilement derrière le tronc massif et rugueux d'un vieux saule pleureur dont les branches mortes retombaient en cascade, tel le rideau d'un théâtre macabre prêt à s'ouvrir sur une tragédie. Dans l'ombre protectrice de l'arbre, sa respiration s'accéléra involontairement, de même que son rythme cardiaque s'emballa contre ses côtes guéries. Ce n' est pas par ce que l’on est conscient d’un phénomène que l’on peut pour autant s’y soustraire, son esprit avait beau être conditionné pour rester de glace en toutes circonstances, son nouveau corps non entraîné, fragile et inexpérimenté, ne l’était assurément pas. Il persistait en lui une sorte de petite dissonance entre corps et esprit, rien d’alarmant mais quand même assez perceptible pour qu'il s’en aperçoive.
C'était un chuchotement hostile et colérique, provenant de l'angle de la ruelle située juste derrière la silhouette massive du Bâtiment des Registres, à une trentaine de mètres à peine de sa position actuelle. Lu Chen reconnut immédiatement le timbre de cette voix, et ce malgré le clapotis parasite de l'eau s'égouttant des toits et le sifflement continu du vent s'engouffrant dans les coursives de pierre. Il s'approcha prudemment du coin de la rue et passa très lentement sa tête sur le côté du mur de pierre moussue qui délimitait l'intersection. La noirceur insondable de la nuit et le brouillard visqueux rasant le sol lui offraient une dissimulation optique optimale, lui accordant un angle de vision parfait tout en le maintenant rigoureusement invisible au sein des ténèbres protectrices.
Six silhouettes disparates se tenaient en plein milieu de la rue pavée. C’étaient des disciples externes issus de sa propre unité. Leurs toges autrefois réglementaires et leurs chaussures trempées étaient devenues d'un brun repoussant de crasse, recouvertes de la même boue argileuse collant jusqu'à leurs corps que celle du funeste terrain d'entraînement où l'ancien Lu Chen s'était fait impitoyablement massacrer quelques heures plus tôt.
Ils portaient tous à la main une torche flamboyante dont le feu crépitant projetait des ombres dansantes, monstrueuses et distordues sur les murs lépreux environnants. C'étaient indéniablement les chiens de garde, les laquais serviles de Zhao Feng. Ceux-là mêmes qui avaient parié quelques pièces de cuivre sur le temps qu'il mettrait à crever, en le regardant cracher ses propres organes avec une jubilation obscène. Toutefois, l'atmosphère régnant actuellement entre ces jeunes condisciples était saturée d'une tension palpable, une angoisse lourde qui tranchait radicalement avec l'arrogance joyeuse et le sadisme de confort dont ils avaient fait preuve l'après-midi même.
« Dépêchez-vous, groupe de recherche numéro quatre ! » cracha l'un d'eux d'une voix enjouée, un garçon d’une taille moyenne au visage de chérubin mais dont les traits juvéniles étaient actuellement déformés par une expression de panique reversant sa haine à ses auditeurs, tout en pointant sa main tremblante vers le sol boueux. « N’oubliez pas que Zhao Feng a été clair : toutes les équipes, à l'exception de celle qui ramènera Lu Chen mort ou vivant, se feront tabasser personnellement par ses soins, pendant un mois entier ! »
« Facile à dire pour quelqu'un qui n’a pas levé son petit doigt pour nous aider à chercher dans la boue. Autant chercher une foutue aiguille dans une botte de foin, au moins elle, elle ne se déplace pas toute seule et on est sûr qu’elle s’y trouve bien ! » grommela un second disciple se trouvant face au premier. Celui-ci était particulièrement trapu et pourvu d’un visage balafré, orné d'une cicatrice rougeâtre et manifestement récente. Son regard paniqué et enragé balayait nerveusement les recoins sombres de la ruelle. « Si Zhao Feng ne t'avait pas nommé chef de notre groupe de recherche par pur hasard… Tu sais très bien que ton heure de gloire ne va pas durer indéfiniment. Crois-tu honnêtement que c’est toujours toi qu’il va nommer ainsi pour jouer les petits chefs ? »
« Répète un peu ça pour voir ! Tu sais ce qu’on fait aux traîtres ici ? » rétorqua le leader improvisé en bombant le torse, adoptant une posture qui se voulait menaçante mais qui trahissait surtout son insécurité crasse.
« Pfuuh, la bonne blague. Tu te prends déjà pour un commandant des gardes de la secte alors que ta fondation de cultivation est plus faible que la mienne, » cracha le balafré avec un dédain ouvertement affiché.
« Tu sais très bien qu’un seul niveau de différence au sein du même palier ne signifie absolument rien à notre niveau. Je reste toujours plus fort, plus agile et plus talentueux que toi à l’épée, » asséna le chef d'un air outrancièrement arrogant, affichant sur son visage une confiance factice qui semblait sortir de nulle part au vu de la situation désastreuse.
« Bon, vous avez fini de japper, bande de petits merdeux ? » siffla brusquement la seule femme disciple de l'unité, qui s'était tenue jusque-là en retrait, fondue dans l'ombre sur le bas-côté. Elle était légèrement plus grande que ses pairs, mais d’une minceur cadavérique qui lui faisait presque perdre toute présence intimidante ; pourtant, son intervention glaciale instaura instantanément un silence d'au moins trois secondes. Dans un microcosme sociétal tel que celui-ci, la force brute et le vice imposent toujours infiniment plus de respect que le simple aspect physique.
« Agggh, ce foutu déchet de Lu Chen ne pouvait-il pas simplement rester à sa place de paillasson ! » s’exclama un cinquième disciple en se tirant les cheveux, arborant l’expression accablée de quelqu'un qui vient de rater irrémédiablement l'examen de sa vie. « Fallait-il vraiment qu’il revienne d’entre les morts juste pour nous causer de tels tracas ? Je me souviens encore parfaitement d'avoir entendu ses côtes céder dans un craquement atroce, et le talon de Zhao Feng s'enfoncer profondément dans son foie. Ce raté n'a même pas assez de réserve de Chi pour tuer un rat d'égout, sans parler de régénérer des organes internes éclatés. Il ne pouvait même pas marcher. Il n’aurait même pas dû pouvoir ramper hors du pavillon ! »
« C’est bien ce détail insensé qui m'inquiéte depuis le début, je m'en souviens encore avec effroi… j’étais présent dans les quartiers privés de Zhao Feng lorsque Jela Yoh est venu lui rapporter en tremblant la disparition totale du cadavre de Lu Chen : il a brusquement explosé de rage et a violemment brisé sa précieuse coupe de vin en jade contre le crâne de Jela, » poursuivit le chef du groupe, qui fit soudain un pas en avant menaçant et saisit fermement le col trempé de son camarade immature. « Écoutez-moi bien, bande d'idiots. Zhao Feng avait l’air terrifié, très inquiet qu'un aîné puissant issu d'une faction rivale de la secte externe n'ait secrètement récupéré le corps, ou pire, Lu Chen encore vivant, dans le seul but de l'utiliser comme levier politique contre son père, le doyen ! Si c’est effectivement le cas, son père le tiendra pour seul responsable et lui fera subir un châtiment exemplaire, et le jeune maître perdra la majorité de ses privilèges auxquels il est tant profondément attaché ! »
Il secoua son subordonné avant de continuer : « Le jeune maître est absolument implacable quand il s'agit de conserver sa réputation intacte avant le grand examen triennal. S'il s'avère au final que ce n'est pas le complot d’un ancien, mais simplement que Lu Chen est toujours en vie par un miracle quelconque, et qu'il va ramper pitoyablement devant le Conseil de Discipline de la secte demain matin aux premières lueurs de l'aube pour déposer une plainte dénonçant une tentative d'assassinat formelle sur un condisciple… c'est NOUS à qui Zhao Feng fera porter le chapeau ! Il n'assumera jamais, au grand jamais, la responsabilité de cette bavure. Son père étouffera l'affaire en le couvrant, et on servira tous de boucs émissaires. On sera publiquement dépouillés de notre cultivation et expulsés définitivement pour infraction majeure aux lois fondamentales de la secte ! »
Les visages des quatre autres disciples – à l'exception notable du quatrième membre nommé Ren Zu – blêmirent spectaculairement sous la lueur jaunâtre et vacillante de leurs torches. L'idée terrifiante de se faire renvoyer de la secte externe, de tout perdre y compris leur cultivation, et de retourner crever de faim dans une vie de misérables paysans uniquement pour sauver l'honneur immérité d'un jeune maître arrogant, venait de les frapper de plein fouet avec la violence d'un coup de tonnerre.
« Alors, c'est quoi le plan ? » demanda alors Ren Zu, le quatrième disciple, d’une voix grave et plate, empreinte d’une certaine monotonie et d’un ennui certain, mais étrangement autoritaire. Il restait perpétuellement impassible en toutes circonstances et situations ; à vrai dire, les autres membres de l'unité le trouvaient extrêmement mystérieux, voire énigmatique.
« Les ordres de Zhao Feng sont absolus, » décréta le chef en relâchant brutalement le col froissé de son acolyte, reprenant contenance. « On doit impérativement résoudre ce mystère avant le lever du soleil. Il nous a ordonné de ratisser méticuleusement toute la zone de la secte externe, incluant même les sentiers interdits menant aux quartiers résidentiels des anciens. Estimons-nous déjà heureux que ce ne soit pas à notre équipe de ratisser la Forêt des Brumes en pleine nuit. Lu Chen ne peut logiquement pas avoir marché bien loin dans cet état de délabrement physique absolu. C'est physiquement et logiquement impossible ! S'il a été traîné par une bête spirituelle, on trouvera des traces de sang. S'il s'est caché comme le lâche qu'il a toujours été, on le débusquera et on le sortira de son trou. Mais si jamais c’est réellement un complot d’un ancien de la secte interne, nous serons paradoxalement libérés du joug oppressant de Zhao Feng, du moins, seulement le temps que l’enfant “prodige” dudit ancien ne se démarque à son tour pour nous tyranniser nous où d’autres. »
Il marqua une pause, l'atmosphère devenant lourde de sens. Ses yeux se plissèrent dans une expression d'une cruauté impitoyable, une férocité de rat acculé, directement alimentée par la peur viscérale de sa propre mise à mort. « écoutez-moi bien, si vous le trouvez ce soir... Ne vous posez aucune question : Zhao Feng a hurlé qu'il le voulait mort ou vif, mais soyons pragmatiques entre nous. Un cadavre, par définition, ne parle pas devant les inquisiteurs du Conseil de Discipline. Si ce misérable cafard respire encore quand vous mettez enfin la main dessus, brisez-lui la nuque sans hésiter. Faites passer ça pour la conséquence tragique de ses blessures précédentes contractées lors de l'entraînement. C'est bien compris ? »
Les quatre autres hochèrent lentement la tête dans un silence complice, une résolution meurtrière glaçante s'inscrivant peu à peu sur leurs traits, transformant sous les yeux de notre protagoniste ces adolescents arrogants et superficiels en de véritables assassins aux abois, prêts à commettre l'irréparable pour préserver leur propre place dans la pyramide sociale.
« Bon, allons-y ! » décréta finalement la sixième disciple, d’un ton sec et tranchant. « Arrêtez de chouiner sur votre sort et recommencez immédiatement à chercher dans le périmètre, sinon Zhao Feng va vraiment, dans le meilleur des cas, nous tabasser à mort. »
Un silence de plomb s'abattit de nouveau sur le petit groupe d'inquisiteurs nocturnes. Planqué silencieusement derrière son mur d'angle, Lu Chen ne bougeait pas d'un millimètre, retenant son souffle. Il dévorait la scène des yeux avec une intensité froide et calculatrice. Manifestement, son plan initial, impliquant de leur vendre l'histoire du monstre réincarné, était voué à un échec cuisant et immédiat. Il allait devoir improviser en urgence, mais surtout, à l'instant présent, ne faire preuve d'aucune précipitation en se révélant à eux, car s'il le faisait, sa pitoyable seconde vie s’achèverait exactement là, sur ces pavés humides.
Dans un froissement sinistre de tissus recouverts de boue craquelée et un crissement de bottes lourdement étouffé par la boue, les six disciples se dispersèrent promptement dans la nuit, s'enfonçant dans les différentes ruelles ténébreuses comme une meute de chiens pisteurs enragés lâchée sur la piste d'un cerf grièvement blessé.
Le silence retomba lourdement dans les environs, une quiétude illusoire seulement troublée par le cliquetis incessant de la pluie résiduelle tombant des tuiles de jade. Lu Chen s’était enfui de justesse en courant sur la pointe des pieds lorsqu'il avait constaté que les disciples recommençaient activement leur poursuite pour sa peau.
Pour tout individu possédant une psychologie normale, entendre de ses propres oreilles que l'une des figures les plus influentes et sadiques de sa strate sociale venait d'ordonner purement et simplement son assassinat immédiat, et de lancer une véritable escouade de pisteurs à ses trousses pour l'exécuter avant l'aube, aurait provoqué une terreur paralysante et un effondrement psychologique. Plus encore pour le précédent occupant de ce corps martyrisé, pour qui cela aurait irrémédiablement signifié s'effondrer en larmes de désespoir, ramper pathétiquement dans la boue et prier des dieux inexistants pour obtenir une pitié qui ne viendrait jamais. Mais le Docteur Lu Chen, lui, ne fit que se calmer et de mettre à réfléchir calmement.
Dans l'intimité protectrice de son espace mental gigantesque, une véritable tempête indescriptible de calculs de probabilités, de déductions comportementales et d'ajustements logiques venait de se déclencher à une vitesse vertigineuse.
« C'est mort. Ils veulent ma mort de manière préventive, ici et maintenant, » se dit-il intérieurement, concédant une infime pointe de désespoir purement factuel, mais tout en conservant l’objectivité absolue et glaciale d'un physicien théoricien observant l'échec critique d'une expérience suite à une erreur inattendue due à un facteur extérieur non prévisible.
Son premier plan était désormais officiellement rendu obsolète par la nouvelle variable de pure intention meurtrière. S'il s'obstinait aveuglément à continuer sur cette voie théâtrale de l'ancêtre réincarné, il tomberait inévitablement nez à nez avec l'une des équipes de recherches improvisées et fanatisées par la peur de Zhao Feng, qui allaient consciencieusement retourner la secte externe pierre par pierre jusqu'à l'aube. Et dans son état physique actuel – certes miraculeusement guéri de ses fractures et de ses hémorragies, mais structurellement et dramatiquement dépourvu de la moindre énergie martiale, d'endurance cardiovasculaire ou de force musculaire de base – affronter de front ne serait-ce qu'un seul de ces sbires abrutis se trouvant à l’étape de purification du Chi équivaudrait à un suicide aussi fulgurant que pathétique. La différence abyssale de masse corporelle, de vélocité, de temps de réaction et de puissance d'impact pure le condamnerait inexorablement en moins de trois secondes d'engagement.
Devait-il fuir misérablement ? Quitter furtivement l'enceinte rassurante de la secte et s'enfoncer aveuglément dans les profondeurs des forêts mortelles environnantes, infestées de bêtes sauvages mutantes, sans aucun équipement de survie, sans source d'eau potable et sans protection thermique ? Ses chances de survie mathématiques étaient largement inférieures à 0,001%, une probabilité qu'il rejeta instantanément. Se cacher indéfiniment dans la ville mortelle et attendre passivement que l'orage passe ? Totalement inutile ; s'il fuyait le monde martial, il perdrait à jamais l'accès aux ressources énergétiques et ne pourrait plus jamais apprendre les secrets de la cultivation, renonçant ainsi à son ambition transcendantale.
Il lui fallait impérativement trouver une solution immédiate, un coup de maître échappant à la logique conventionnelle. L'esprit sur-développé de Lu Chen, forgé dans les flammes glacées par des décennies de résolution de crises technologiques et géopolitiques majeures sur Terre, se mit à fonctionner en surrégime absolu. Les équations comportementales se superposaient à une vitesse folle, les variables environnementales dansaient en algorithmes complexes devant ses yeux imperturbables. Il prit méticuleusement en compte le profil psychologique de Zhao Feng : son arrogance démesurée de jeune maître intouchable, sa peur panique du scandale politique pouvant entacher l'image de son père, son besoin pathologique de contrôle absolu sur son environnement. Il intégra ensuite la psychologie primaire des sbires : la terreur paralysante qu’ils nourrissaient envers la tyrannie de leurs supérieurs, leur lâcheté inhérente de suiveurs, et leur précipitation brouillonne dans l'exécution des ordres. Il superposa par-dessus ces données la topographie exhaustive des lieux qu'il avait mémorisée : chacun des Pavillons majestueux, les dortoirs crasseux de la périphérie, la géométrie sinueuse des ruelles boueuses, et l'angle mort des patrouilles. Enfin, il croisa le tout avec les lois institutionnelles strictes régissant la hiérarchie dogmatique de la secte dont il se souvenait pertinemment : le pouvoir absolu et intouchable des doyens du cercle interne, les sanctions létales du conseil disciplinaire, et les protocoles rigides d'interaction entre les différentes classes sociales.
Après un moment de réflexion intense où son cerveau consomma plus d'énergie que ses muscles atrophiés, toutes les pièces disparates de ce puzzle conceptuel s'emboîtèrent avec un succès retentissant dans la forge de son esprit. Son nouveau plan, né des cendres du précédent, était un véritable pari mais même s’il échouait lamentablement, il reviendrait simplement au point de départ c’est à dire à une situation similaire à celle dans laquelle il se trouvait actuellement. Mais s'il réussissait cette manœuvre... oh, s'il réussissait ce coup de maître... Les dividendes colossaux qu'il en tirerait ne se compteraient pas seulement en un peu de répit éphémère, mais bien en des années de connaissances ésotériques qu’il n’aurait jamais pu espérer obtenir autrement en partant du statut de déchet absolu.
Un artiste martial était dans le fond assez similaire à une intelligence artificielle : tout comme une IA un guerrier du murim à besoin de données pour pouvoir commencer son aventure, d’intelligence pour les traîter et enfin de force pour appliquer ses connaissances ces deux derniers critères correspondent simplement à l’architecture et la puissance de calcul d’un modèle.
C’est avec grâce qu’il pivota fluidement sur ses talons, abandonnant définitivement l'itinéraire de son ancien plan de survie pour se lancer corps et âme dans la concrétisation de sa nouvelle idée de génie, s'enfonçant délibérément dans les ténèbres en direction du seul et unique endroit où on s’attendrait le moins à le trouver. Le pari de son destin venait officiellement de commencer.