Chapitre 1
Auteur : Vénérable Transcendant Félix Feles (@ahippoz_00735)
Check/correcteur : illieaster (@illieaster)
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La pluie d'automne s'abattait en grandes trombes au-dessus de la Secte de la Pluie Renversant les Nuages, avant de balayer tous les déchets et objets traînant à même le sol pour les déverser vers la terre battue de la zone d'entraînement se trouvant légèrement en contrebas du reste de la secte, la métamorphosant au point de la rendre méconnaissable ; si un voyageur avait vu cette scène, il aurait sans doute pris ce cloaque d'eau brunâtre et putride pour un marais dans lequel auraient été déversés les différents déchets fétides et matières fécales.
Les gouttes martelaient irrégulièrement mais rapidement les toits de tuiles majestueux des lointains pavillons intérieurs, pour ensuite venir s'écraser sur la formation invisible protégeant la cour intérieure, avec ses jardins fleuris parsemés d'allées composées de dalles de topaze d'une magnifique teinte turquoise.
C'était une époque impitoyable pour la secte externe, une saison où le froid rongeait la moelle des os des disciples les plus faibles de la secte externe, leur figeant le sang et le Chi, et où l'humidité était prédominante, sans aucun endroit où lui échapper. La secte interne, quant à elle, ne se souciait guère de tels facteurs externes qui ne pouvaient l'atteindre.
Les éléments régulaient constamment la population de mortels, éliminant seulement les inaptes et les malchanceux, mais faisant souffrir tous et toutes, à l'exception, bien sûr, des cultivateurs un tantinet avancés. Dans ce monde de cultivation, la faiblesse n'était pas simplement perçue comme une tare sociale ou une raison d'être victime de persécutions : elle était un péché capital puni par la nature elle-même.
Dans la cour extérieure, le craquement strident d'une côte se brisant graduellement se réverbéra sur les dalles grisâtres, taillées à même la pierre, du pavillon, une petite arène pour les combats individuels se trouvant à moitié enfoncée dans la cour externe, tel un bateau sombrant dans la mer à mesure que le temps passait.
Au centre de ladite arène, un amas de jeunes disciples externes trempés s'était formé, leurs silhouettes faisant fortement penser à un groupe de délinquants encerclant leur victime pour mieux la persécuter.
La boue éclaboussait leurs chaussures basses en cuir, mais aucun d'entre eux ne reculait pour éviter les éclaboussures. Leurs uniformes, composés d'une tunique blanche par-dessus une toge brune en cuir, étaient déjà souillés de substances méconnaissables qui faisaient se demander s'ils connaissaient ne serait-ce que le terme « laver ».
Ils observaient le spectacle qui se déroulait devant eux avec un plaisir morbide, telle une meute de loups évaluant la mise à mort d'un congénère blessé. Le brouhaha des acclamations humaines ne parvenait pas à masquer le grondement du déluge ni le bruit sadique des impacts physiques sur la chair meurtrie.
« Il est encore conscient ? »
La voix d'un disciple s'éleva au-dessus des rires gras du groupe.
« Après tout ça ? » s'exclama un second, réellement surpris.
« Il ne devrait même plus pouvoir respirer… » affirma un autre, petit et charnu, au ventre gras et gonflé.
« Chut ! » ordonna un dernier, légèrement plus grand que la moyenne, qui souhaitait sincèrement profiter du spectacle en silence.
Lu Chen cracha une énième gorgée de sang sombre, remettant sérieusement en question la quantité de sang contenue dans un corps humain. Il suffoquait, à l'agonie, tandis que la botte de Zhao Feng s'abattait sur lui. Le pseudo-génie arrogant, aux yeux bleus et aux cheveux autrefois blonds, désormais devenus cramoisis sous l'effet du sang de son condisciple, ne parvint cependant pas à atteindre son abdomen : Lu Chen protégeait instinctivement cette partie de son corps avec ses membres dans la position fœtale qu'il arborait.
Ses bras tremblaient violemment, mais ils restaient obstinément refermés autour de son abdomen. Ses avant-bras étaient déjà couverts d'ecchymoses violacées et de fragments d'os ressortant de sa peau.
Ses doigts s'étaient crispés jusqu'à blanchir autour de ses coudes, ses ongles s'enfonçant dans sa propre peau sans qu'il ne semble même le remarquer. Chaque fois qu'il recevait un coup, son corps entier se contractait instinctivement avant de retomber lourdement dans la boue.
Il ne cherchait plus à riposter.
Il ne cherchait même plus à fuir.
Il ne faisait que protéger les quelques organes encore suffisamment intacts pour lui permettre de respirer, comme un animal traqué dont les derniers réflexes de survie avaient pris le contrôle des muscles.
L'impact fut si violent que le corps chétif du jeune garçon fut projeté à l'autre bout du pavillon. Il n'eut même pas le temps de reprendre son souffle que déjà, les autres enfants constituant cette partie de l'embuscade lui assénèrent une multitude de coups de pied jusqu'à le renvoyer aux pieds de son agresseur.
Une douleur fulgurante continua à irradier dans tout son corps. Il parvint cependant à ne pas s'évanouir malgré ses membres cassés, les os ressortant de sa peau sous des angles irréalistes. Il savait qu'au moment où l'on se désintéresserait de lui, il aurait de grandes chances de disparaître… à jamais !
Ses poumons, écrasés par la pression de sa cage thoracique affaissée, refusaient d'aspirer assez d'oxygène, le laissant dans un état second. Le goût métallique et écœurant de l'hémoglobine inondait son palais depuis des heures déjà, se mêlant à la saleté qu'il avait ingérée en raclant le sol jamais lavé avec sa mâchoire.
Les organes internes de Lu Chen, fragiles et non renforcés par le Chi, subissaient des lésions internes qui s'aggravaient à chaque nouvelle frappe, provoquant des hémorragies invisibles mais dangereusement mortelles. Son instinct de survie ordonnait à ses muscles de se contracter pour se déplacer, dans un espoir vain de s'éloigner de cette bande de monstres immondes.
Malheureusement, son système moteur, déjà bien trop endommagé pour obéir, ne put que rester immobile ; ses longs bras pendaient, inertes et disloqués, le long de son faible torse martyrisé.
La brutalité de l'agression n'avait rien d'un duel d'art martial ou d'une leçon amicale : c'était un tabassage gratuit et récurrent, mené avec un sadisme terrifiant propre aux puissants de ce monde, même quand ils ne le sont qu'à une échelle dérisoire.
Autour d'eux, les autres disciples externes riaient ou acclamaient la mise à mort de ce déchet. Certains, plus rares, pariaient des pièces de cuivre ou d'argent sur le nombre de respirations qu'il restait à Lu Chen avant de passer l'arme à gauche, définitivement !
D'autres encore, plus hypocrites, s'asseyaient en position de méditation, feignant de chercher l'illumination dans les « conseils » de leur aîné.
Aucun d'entre eux ne ressentait la moindre once de pitié, car la compassion était une émotion bannie de ce monde ; elle était perçue comme un fardeau psychologique entravant la Voie du Dao vers l'ascension.
Dans cette hiérarchie pyramidale étouffante, écraser les plus faibles était le seul moyen de prouver sa propre valeur aux yeux des Adultes qui scrutaient parfois la cour depuis l'intérieur des bâtiments délabrés de la zone externe.
Zhao Feng était un jeune maître arrogant, né avec une cuillère en or dans la bouche en tant que seul fils du doyen de la secte externe. Son talent n'était qu'un vaste simulacre reposant sur les ressources innombrables de sa famille, ses amis n'étaient attirés que par ses richesses, mais même pour lui, intégrer la secte interne était un rêve irréalisable qui ne se concrétiserait jamais.
Zhao Feng n'était pourtant pas particulièrement impressionnant physiquement, du moins pas au premier regard. Son corps, encore marqué par les dernières traces de l'adolescence, était relativement mince mais harmonieusement proportionné, ses épaules légèrement plus larges que celles des autres disciples de son âge grâce à l'entraînement martial quotidien.
Sa peau claire, presque dépourvue d'imperfections, contrastait fortement avec les visages rougis, sales et couverts de boue de ses condisciples. Ses traits fins, son nez droit et sa mâchoire encore légèrement juvénile lui donnaient une apparence presque élégante, bien loin de l'image de la brute épaisse que son comportement aurait pu laisser supposer.
Ses mains étaient celles d'un jeune maître n'ayant jamais eu besoin de travailler pour obtenir quoi que ce soit. Ses paumes étaient lisses, presque dépourvues de callosités, à l'exception de quelques zones durcies par la pratique occasionnelle des techniques martiales.
Ses doigts fins portaient plusieurs anneaux décoratifs dont la valeur dépassait probablement plusieurs années de ressources d'un disciple externe ordinaire. Il n'avait jamais eu besoin de transporter du bois, de creuser la terre ou de manier des outils pour survivre ; son seul véritable travail consistait à maintenir sa position au sommet de cette petite hiérarchie où il était déjà né.
Pourtant, cette apparente fragilité n'était qu'une illusion : chaque mouvement de son corps était précis, mesuré et suffisamment puissant pour rappeler que même un cultivateur médiocre se trouvait déjà à des années-lumière d'un mortel ordinaire.
Lu Chen, quant à lui, n'avait rien d'un jeune homme destiné à marquer l'histoire de cette secte. Son corps était anormalement frêle pour un disciple pratiquant les arts martiaux ; ses épaules étroites et ses membres démesurément longs donnaient à sa silhouette une apparence presque maladive.
Sa peau pâle, privée depuis longtemps de l'éclat que conférait normalement l'absorption régulière du Chi, laissait transparaître certaines veines bleuâtres sous la surface de son épiderme.
Ses cheveux noirs, longs et mal entretenus, retombaient en mèches humides devant son visage, certaines collées à son front par la pluie et la sueur. Même debout, il donnait l'impression d'être constamment sur le point de s'effondrer, comme si son propre squelette représentait déjà une charge excessive pour ses muscles insuffisamment développés.
De plus, il n'avait plus jamais réussi à avancer ne serait-ce que d'un niveau après avoir atteint le premier niveau de l'Accumulation du Qi, qui n'apportait encore aucun avantage sur les mortels si ce n'était une plus grande quantité d'une ressource encore inutilisable.
Tout cela faisait de lui un poids mort drainant les ressources de la secte.
Sa mort n'était pas perçue comme une tragédie, mais comme une diminution de l'entropie énergétique.
Entropie : mesure de la dégradation et du désordre de l'énergie au sein d'un système.
Son visage n'était pourtant pas laid. Il avait conservé les traits fins et réguliers qui auraient probablement pu faire de lui un jeune homme séduisant si les privations, les humiliations et les blessures répétées n'avaient pas constamment déformé son expression.
Ses yeux noirs étaient généralement fuyants, incapables de soutenir longtemps le regard d'un autre disciple, tandis que ses lèvres tremblaient presque imperceptiblement chaque fois qu'un supérieur s'approchait de lui.
Ce n'était pas seulement de la peur ; c'était le résultat de plusieurs années passées à apprendre que chaque regard trop long, chaque parole déplacée et chaque geste interprété comme de la défiance pouvaient se transformer en nouvelle punition. Son corps avait donc appris à se faire petit avant même que son esprit n'en ait conscience.
Les rires étouffés qui résonnaient dans la cour n'étaient autres que des éclats de joie, mais également les manifestations nerveuses d'un soulagement : celui de ne pas être à la place de la victime.
Zhao Feng se pencha légèrement vers lui, prenant soin de ne pas suffisamment abaisser son visage pour risquer de recevoir une éclaboussure de boue.
Il observa pendant quelques secondes la silhouette recroquevillée à ses pieds, puis passa lentement une main dans ses cheveux afin d'en remettre quelques mèches en place.
« Reste à ta place, parasite. »
Zhao Feng se redressa ensuite, ajustant les plis de sa robe en soie et regardant autour de lui, vérifiant silencieusement que chacun des disciples présents avait bien assisté à la scène.
Il était le seul étudiant à se permettre de ne pas porter la tenue réglementaire.
La matière luxueuse, tissée à partir des fils de vers à soie spirituels de grade terrestre, repoussait naturellement les gouttes de pluie fuyant depuis le toit du pavillon, gardant le jeune maître parfaitement au sec au milieu du déluge.
Zhao Feng était l'archétype même du méchant de seconde zone harcelant le protagoniste. Ses traits fins et aristocratiques étaient tordus par une moue de dégoût simulée dissimulant son plaisir sadique ; il donnait l'impression d'avoir marché par inadvertance sur un cadavre d'insecte pestilentiel.
Il ne frappait pas Lu Chen seulement par perversité ou par ennui, mais surtout pour renforcer sa domination hiérarchique sur les autres avant les examens trimestriels de la secte externe.
Pour lui, chaque rafale de coups était une démonstration de l'abîme infranchissable qui séparait un noble d'un déchet dépourvu de talent inné, de famille et d'argent.
Il remua son pied droit pour en détacher une motte de terre ensanglantée, veillant scrupuleusement à ce que l'hémoglobine de sa victime ne tache pas le cuir de ses bottes sur mesure.
Malheureusement pour lui, le sang était très salissant.
Zhao Feng recula d'un pas.
Il observa son pied couvert de boue pendant quelques secondes avant de soupirer.
« Regardez-moi ça… »
Il essuya lentement sa chaussure contre le bord de la robe de Lu Chen.
« Tu as même réussi à salir mes vêtements. »
Lu Chen serra les dents.
Zhao Feng leva alors de nouveau la jambe.
Il se déplaçait avec cette assurance insupportable propre aux individus n'ayant jamais eu à remettre en question leur propre sécurité. Son dos restait parfaitement droit, ses épaules relâchées et son menton légèrement relevé, tandis que chacun de ses pas semblait calculé pour ne jamais souiller inutilement ses vêtements.
Même après avoir passé plusieurs minutes à frapper un autre être humain jusqu'à le réduire à l'état d'une masse sanguinolente, sa respiration n'avait pratiquement pas changé.
Il ne transpirait même pas.
Pour Zhao Feng, ce qui venait de se produire n'était pas un combat, encore moins un effort physique : c'était simplement une tâche accomplie avec la même facilité qu'un homme ordinaire écrasant un insecte sous sa chaussure.
Son regard, dénué de toute empathie, se posa sur la silhouette misérable qui frémissait faiblement à ses pieds, cherchant une dernière réaction, une imploration pathétique à savourer avant d'en finir définitivement.
« Tu sais ce qui est amusant, Lu Chen ? »
« Même maintenant, tu continues de me regarder comme si tu attendais encore quelque chose. »
Lu Chen ne répondit pas.
Seul le bruit irrégulier de sa respiration lui répondit.
Zhao Feng attendit quelques secondes, puis son sourire s'élargit.
« Une aide extérieure ? »
Il jeta un regard circulaire autour de lui.
« Regarde donc autour de toi. Qui viendrait te sauver ? »
Quelques disciples détournèrent légèrement les yeux.
D'autres rirent à voix basse.
Zhao Feng reporta son attention sur lui.
« Tu comprends maintenant ? Personne ne viendra t'aider ! »
Zhao Feng inclina légèrement la tête, observant le jeune homme recroquevillé dans la boue comme s'il s'agissait d'une expérience particulièrement intéressante.
« L'air spirituel de cette secte est gaspillé par tes poumons ! »
Cette phrase n'était pas qu'une insulte cruelle ; elle résumait la réalité physique et économique de ce monde impitoyable.
Le Chi ambiant, attiré dans la vallée par les formations matricielles coûteuses érigées par les ancêtres de la secte, était une ressource précieuse et hautement limitée. Chaque respiration d'un disciple qui ne parvenait pas à synthétiser cette énergie en puissance de combat était littéralement un gâchis pur et dur aux yeux des dirigeants de la secte.
Un éclair déchira soudain le ciel.
Pendant une fraction de seconde, les silhouettes des disciples furent entièrement éclairées par la lumière blanche.
Plusieurs d'entre eux clignèrent des yeux.
Zhao Feng, lui, ne bougea pas.
Une goutte de pluie glissa lentement depuis ses cheveux jusqu'à sa joue.
Il l'essuya du revers de la main avant de regarder le ciel.
« Cette pluie commence à devenir agaçante. »
Il baissa les yeux vers Lu Chen.
« Terminons-en ! »
Zhao Feng s'érigeait ici en juge et en justicier de l'équilibre naturel, persuadé que le meurtre d'un faible équivalait à purifier l'écosystème martial de la secte.
Ses paroles résonnèrent comme une sentence irrévocable, approuvée par le murmure ambiant des disciples de la secte qui partageaient cette vision eugéniste de l'existence.
Lu Chen tenta de bouger son bras droit.
Rien.
Ses doigts tremblèrent.
Il recommença.
Cette fois, son coude bougea de quelques centimètres avant de retomber dans la boue.
« Encore… » murmura-t-il dans un souffle à peine audible.
Il inspira difficilement.
Ses poumons lui obéirent à peine.
« Bouge ! » ordonna-t-il intérieurement à son corps.
Mais son propre corps ne lui répondit pas.
Une nouvelle ombre se dessina au-dessus de lui.
La botte de Zhao Feng se leva.
Zhao Feng resta immobile quelques secondes, son pied suspendu dans les airs.
« Des dernières paroles ? »
Lu Chen ne répondit pas.
Zhao Feng attendit encore.
Rien.
Il haussa finalement les épaules.
« Taaaant piiis… »
Son pied descendit.
Il cracha une dernière fois en direction du corps immobile de Lu Chen au visage ensanglanté, puis tourna les talons avec une élégance feinte et exagérée, disparaissant lentement derrière les bâtiments, suivi par sa cour de lèche-bottes.
Lu Chen ne faisait plus un bruit.
Il en était autant physiquement que psychologiquement incapable. Ses cordes vocales étaient paralysées par le choc traumatique, et le sang accumulé dans sa trachée, menaçant de le noyer à la moindre tentative de vocalisation, n'aidait pas.
Dans son esprit brisé, les pensées n'étaient plus que des sentiments bruts et le résultat d'instincts primaires. Il ressentait un sentiment d'injustice si profond qu'il éclipsait tout le reste, excepté sa douleur lancinante.
Il aurait préféré se tremper dans un lac de lave plutôt que d'avoir à ressentir ça ; au moins sa souffrance aurait été de courte durée, mais il tenait trop à sa vie pour ça.
À sa place, n'importe qui de sensé se serait déjà suicidé depuis longtemps !
Il savait que protester, ou même implorer pitié, n'aurait fait que prolonger son calvaire et exciter davantage l'ego sadique de son oppresseur.
Il n'avait pu que feindre la mort pour se débarrasser de ses bourreaux.
L'âme originelle du jeune Lu Chen, fragile et ignorante des véritables cruautés de l'univers, était en train de s'effondrer sous le poids de sa propre insignifiance.
Il se sentait sombrer dans un puits d'obscurité dense et glacé, où même les échos de la pluie battante commençaient à s'estomper progressivement.
Ce n'était pas seulement son corps qui capitulait, mais l'essence même de son existence ; sa conscience s'embuait comme celle d'un alpiniste succombant peu à peu face à une tempête de neige survenue pendant son ascension d'une montagne quelconque.
La douleur brouillait sa vision.
Le monde ne se composait plus pour lui que de taches floues, de grisaille mouvante et de halos rougeâtres provoqués par l'éclatement des capillaires sanguins dans ses globes oculaires.
Le contour des bâtiments de la secte, les silhouettes des derniers disciples se dispersant avec indifférence, tout se fondait dans un flou gaussien s'affaissant sur lui-même.
Flou gaussien : effet visuel lissant et brouillant une image, souvent utilisé en imagerie numérique.
Chaque battement de son cœur, devenu erratique et terriblement faible, envoyait des douleurs atroces à son cerveau qui, privé de l'oxygène nécessaire à cause de sa détresse respiratoire, commençait à éteindre les fonctions non essentielles de son organisme pour tenter de préserver ses organes vitaux.
Une froideur engourdissante, annonciatrice de la nécrose imminente, commença à remonter des extrémités de son corps, transformant ses doigts et ses orteils en appendices de glace inanimés.
Il ne rouvrit les yeux que lorsqu'il fut sûr que ses harceleurs étaient bien loin, mais déjà l'obscurité périphérique de son champ de vision se refermait lentement, semblable à l'objectif d'une caméra dont on réduisait inexorablement l'ouverture, ne laissant qu'un minuscule point de lumière terne au centre.
Laissé pour mort sous la pluie battante, il rampa, centimètre par centimètre, hors de l'enceinte de la secte en passant par le sol boueux et infect du terrain d'entraînement.
C'était un mouvement dicté non pas par l'espoir, mais par l'instinct ancestral des bêtes blessées cherchant une tanière pour rendre leur dernier souffle à l'abri des prédateurs.
Ses doigts s'agrippaient à la boue et à la crasse avec la force du désespoir, ses ongles se retournaient et saignaient contre les pavés rugueux de l'allée principale, sans qu'il ne ressente la moindre douleur additionnelle.
Les gardes postés aux lourdes portes en bois, peintes en rouge et recouvertes de motifs fantastiques, de la secte externe de la Pluie Renversant les Nuages le regardèrent passer en silence, ne daignant même pas lui accorder un regard.
Les marches rocheuses permettant de descendre du monticule sur lequel se trouvait la secte succédèrent bientôt au chemin battu parsemant la secte extérieure. Elles déchirèrent la fine toile de ses vêtements réglementaires déjà en lambeaux et écorchèrent la peau pâle de son torse et de ses genoux.
Le temps perdit toute signification, se mesurant uniquement en fonction des efforts titanesques qu'il déployait pour faire avancer son corps meurtri d'une fraction supplémentaire de la distance le séparant de son habitat, si on pouvait vraiment l'appeler comme ça.
Il lui fallut trois heures supplémentaires pour atteindre sa cabane miteuse, un assemblage précaire de bois pourri caché à l'orée de la Forêt des Brumes.
Ce trajet d'à peine deux kilomètres aurait pris moins d'un quart d'heure à un être humain normal en bonne santé, et quelques secondes à un pratiquant du deuxième niveau de la Condensation du Chi comme Zhao Feng.
Mais pour le corps à l'agonie de Lu Chen, ce fut une odyssée infernale. Chaque racine dépassant du sol, chaque flaque d'eau profonde se dressait devant lui comme une barrière infranchissable.
La forêt sans nom longeant la rive gauche de la secte était un territoire infesté de bêtes spirituelles de bas rang et noyé de miasmes toxiques. Elle s'étendait devant lui, les arbres projetant leurs ombres menaçantes sur sa misérable demeure.
Sa cabane n'était même pas digne d'être qualifiée d'habitation : c'était un simple abri de fortune assemblé à l'aide de branches cassées pour la structure, de mousses humides pour l'isolation et de terre argileuse pour colmater les trous.
Le trou faisant office de porte et de seule entrée dans sa cabane vétuste laissait passer le vent mordant et l'humidité ambiante, offrant une isolation thermique quasi inexistante.
Pourtant, pour ce disciple servant de souffre-douleur au monde entier, ce taudis infesté d'insectes représentait le seul sanctuaire privé qu'il n'avait jamais connu, le seul endroit où il n'avait pas à baisser les yeux de honte.
Il passa la porte en rampant, lutta lamentablement pour grimper sur son lit de paille constitué essentiellement de crin de cheval, puis ferma les yeux.
Sa chute sur la paillasse humide avait soulevé un petit nuage de poussière rance et de spores de moisissure, un lit d'agonie austère qui s'accordait parfaitement avec la trajectoire de sa vie.
Le relâchement soudain de la tension musculaire fut suivi d'un effondrement total de ses défenses physiologiques ; son corps savait qu'il avait atteint la destination finale et cessait définitivement de lutter.
La douleur aiguë qui le maintenait éveillé depuis des heures se mua lentement en un engourdissement cotonneux, une vague de léthargie s'empara de son esprit et de son corps.
Le vent froid de la nuit entra dans la cabane, caressant les joues pâles de son corps mourant, comme pour emporter avec lui son âme ; les dernières volutes de chaleur corporelle qui émanaient encore de son enveloppe charnelle ne firent pas long feu.
Il n'y eut pas de tunnel menant à une lumière à l'approche de sa mort, pas de souvenirs défilant en accéléré, seulement le vide écrasant de la cessation d'une conscience qui n'avait jamais eu la chance de s'épanouir.
Son cœur, trop faible, cessa de battre.
Le muscle cardiaque, déchiré par l'effort et privé d'énergie pour l'alimenter, effectua un dernier battement fébrile, un soubresaut pathétique, dernier effort vain de maintenir en vie ce corps inutile, avant de se figer dans un silence de marbre.
Le sang commença doucement à stagné dans ses artères, figeant les nutriments et le peu d'oxygène qu’il avait réussi à inspirer à mi-chemin de leur destination, amorçant instantanément le processus irréversible de l'arrêt du cerveau.
Les signaux électriques parcourant ses synapses cérébrales s'éteignirent un à un, plongeant les vastes réseaux neuronaux de son cerveau dans une obscurité permanente et totale.
La température de sa peau chuta rapidement pour s'aligner sur celle de l'air glacial et humide parcourant la cabane.
Le Lu Chen de ce monde venait de mourir, misérablement.
Personne ne pleurerait jamais sa disparition, pas même le destin lui-même.
Les rouages cosmiques de l'univers continuèrent de tourner avec leur indifférence habituelle, ignorant implacablement la fin prématurée d'une vie qui n'avait laissé aucune empreinte dans la trame du destin ni même dans les annales de la Secte de l'Épée des Nuages Brisés, dont son nom ne serait même pas barré des registres ; il finirait simplement par disparaître sous l'accumulation de la poussière et de l'oubli des rares bureaucrates de la secte externe.
Sa trajectoire s'était achevée comme elle avait commencé : dans la douleur, la saleté et la plus absolue futilité, une tragédie si commune dans le monde du murim qu'elle en perdait tout son sens dramatique.
C'était la conclusion logique et mathématique de l'équation de sa vie : zéro talent multiplié par zéro ressource résultait en une mort prématurée inévitable succédant à une vie misérable, comme si la volonté d'origine de ce monde elle-même avait voulu abréger ses souffrances dans un élan de pitié !