Chapitre 6
Chapitre 6. Une proie plus grosse (Partie 1)
Quelques jours plus tard, Gebel alla vérifier l'état du piège à rats et fut surpris.
Il y avait pas moins de dix rats à l'intérieur du tonneau.
Dernièrement, Gebel avait remarqué que le nombre de rats capturés diminuait. Les rats apprennent vite et finissent par distinguer l'appât du piège.
« Isaac a-t-il oublié de vider le tonneau, ce qui explique qu'il y en ait autant ? »
C'est ce que Gebel pensa au début. Mais il réalisa ensuite que le piège avait été légèrement modifié. Alors qu'il examinait les changements, Isaac entra dans la réserve.
« Ah, vous êtes là ? Waouh, je l'ai vidé hier, et c'est déjà plein à craquer. »
« Tu l'as vidé hier ? »
« Oui. Si on les laisse ensemble, ils commencent vite à se dévorer entre eux, alors je le vide souvent. »
Gebel ne comprenait pas comment autant de rats avaient pu être capturés. Le piège n'avait été que très peu modifié. Il remarqua une tige traversant le centre du tonneau et une boule de grain aigre et malodorante attachée au milieu.
« C'est toi qui as installé ça ? »
« Oui, je me suis dit qu'avec quelques modifications, ça attraperait plus de rats. »
La modification d'Isaac était simple. Il avait juste installé une tige en travers du baril enduit d'huile. Quand Gebel toucha la tige, elle tourna dans le vide.
Isaac poursuivit ses explications.
« C'est simple. Jusqu'ici, pour atteindre l'appât, les rats devaient sauter dans le baril au risque de tomber dedans. Si l'appât finissait au fond, les autres rats ne se faisaient plus avoir. »
« Mais si l'appât est fixé sur cette tige mobile, ils glissent et tombent en essayant de l'attraper. L'appât reste en place, et les autres rats ne voient pas ceux qui sont piégés, donc ils se laissent attirer facilement. »
Isaac hocha la tête. Les rats préfèrent les céréales au fromage ou à la viande, surtout quand elles dégagent une odeur légèrement aigre, ce qui rendait le piège d'autant plus efficace.
« Mouais. »
Gebel esquissa un sourire, les coins de la bouche relevés. Isaac fut surpris de le voir sourire, mais sa surprise ne s'arrêta pas là.
« Pas mal. »
C'était un compliment bref, mais Isaac savait que c'était le plus bel éloge que Gebel pouvait offrir.
Gebel était sincèrement impressionné.
L'idée d'Isaac était simple, mais ce qui comptait surtout, c'était son attitude. Un gamin de 14 ans qui se donnait du mal, qui ne se contentait pas d'exécuter des tâches mais cherchait à les améliorer.
Il n'en fallait pas plus pour que Gebel revoie son opinion sur Isaac à la hausse.
« Tu as fait un travail remarquable ; il serait déplacé de ne pas te récompenser. Je vais t'offrir un cadeau. »
Gebel aborda alors un sujet inattendu.
Isaac, qui avait fait ce travail pour son propre intérêt, fut surpris par l'offre de Gebel. Il tenta modestement de décliner, mais réalisa aussitôt qu'il s'agissait d'une nouvelle occasion de marquer des points.
« Pourriez-vous me donner quelques bougies ? »
« Des bougies ? »
« Oui. Ce serait bien d'en avoir pour ma chambre. Je n'ai pas assez de temps pour lire dans la chapelle. »
Allumer des bougies est simple pour les moines, mais les bougies elles-mêmes coûtent cher. Elles étaient donc rarement utilisées en dehors de l'éclairage du hall central. Pourtant, Isaac avait encore beaucoup de choses à lire et à étudier. Des bougies personnelles prolongeraient son temps de lecture.
Mais Gebel secoua la tête.
« Désolé, mais les bougies, ce n'est pas possible. Il y a un risque d'incendie, et seuls les lanternes gérées par le moine Alex sont autorisées. »
Isaac fit semblant d'être un peu déçu, mais il n'était pas vraiment contrarié.
Pour l'instant, il se contentait d'avoir une dette envers Gebel. Cependant, Gebel semblait déterminé à lui donner quelque chose et tira un objet de sa poche.
« Je te donnerai ça à la place. »
Les yeux d'Isaac pétillèrent.
Ce que Gebel sortit était un collier en métal en forme de soleil. Il était grossièrement attaché avec une ficelle solide, mais émettait une faible lueur ; ce n'était clairement pas un objet ordinaire.
« C'est un collier en pierre lumineuse, béni par l'abbé lui-même. Frotte-le et il s'éclairera, avant de faiblir progressivement. Si tu le frappes fort, la lumière devient plus vive, mais elle s'estompe plus vite. La durée de vie du miracle diminue aussi. »
Isaac fixa le collier, et quelque chose apparut devant ses yeux.
「Pierre Lumineuse (Rare)」
「Une gemme imprégnée du miracle du Codex de la Lumière. Elle émet de la lumière en fonction de l'impact qu'elle absorbe.」
C'était la même fenêtre de statut que celle vue dans Nameless Chaos. Les objets normaux n'affichaient rien de tel, mais elle semblait apparaître pour les objets de rareté rare ou supérieure.
« Un objet miraculeux. »
C'était un trésor incomparable à une bougie inflammable et facile à éteindre. S'il était vendu, il pourrait couvrir un mois de frais de subsistance pour une famille moyenne.
Isaac s'inquiéta que la récompense soit trop généreuse pour son travail. Il appréciait l'attention, mais savait qu'il fallait se méfier des faveurs excessives.
« Ce cadeau est trop important… »
« C'est rien. Sa durée de vie est presque terminée de toute façon. Il devrait tenir environ la moitié »
encore un an. Je peux en obtenir un autre auprès de l'abbé. »
Ce cadeau n'était pas un geste anodin de la part de Gebel. Il avait déjà une haute opinion d'Isaac et savait qu'il aimait les livres, prévoyant de lui offrir quelque chose en conséquence. Cet événement lui en a simplement fourni l'occasion idéale.
Sachant qu'il ne s'agissait pas d'un présent trop encombrant, Isaac l'accepta avec gratitude.
« Merci. Je vais l'utiliser avec plaisir ! »
***
« C'est vraiment du bon matériel. »
Pensa Isaac en testant la pierre lumineuse offerte par Gebel. Lorsqu'il frottait la pierre, elle émettait juste la bonne quantité de lumière, et elle brillait plus intensément à mesure qu'il tapotait dessus.
« Si je tape fort dessus, ça pourrait presque servir de grenade aveuglante. »
Bien sûr, faire cela réduirait rapidement sa durée de vie, il n'avait donc aucune intention de s'y risquer.
Ce cadeau inattendu plaça Isaac face à un dilemme.
S'il s'était agi de bougies, il les aurait volontiers utilisées toute la nuit, mais cet objet était trop précieux et risquait d'être volé.
À cet âge, les enfants sont essentiellement des menteurs, des voleurs et des brutes en puissance. Surtout les orphelins qui manquent de tout.
« Peut-être plus tard, si je trouve une alternative, mais pour l'instant, c'est impossible. »
Isaac avait déjà trop à faire pour se soucier de détails inutiles.
Bien que la chasse aux rats soit devenue plus simple, la charge de travail de Gebel n'avait pas diminué pour autant. Avec l'approche de l'hiver et toutes les corvées négligées à cause de cette traque, il y avait du pain sur la planche.
Couper du bois, dégager les chemins, nettoyer les latrines et transporter les provisions d'hiver arrivées du village jusqu'au garde-manger faisaient partie de sa routine quotidienne. Ces tâches ne se voyaient pas, mais Gebel était un rouage indispensable du monastère.
« Sans Gebel, ces moines, incapables de survivre par eux-mêmes, mourraient probablement de froid ou de faim en moins d'un mois. »
Pourtant, Gebel travaillait en silence, sans salaire, pour permettre aux moines de se concentrer sur leurs pratiques spirituelles.
« Pourquoi, au juste ? »
Des rumeurs circulaient parmi les enfants : Gebel serait un déserteur. Mais Isaac savait qu'il était un chevalier. Avec son expérience et son passé militaire, il aurait été bien traité n'importe où ailleurs.
« Une forme de pénitence, peut-être ? »
Isaac trouvait l'idée plausible. Gebel avait peut-être déposé les armes pour ses camarades tombés au combat. Quoi qu'il en soit, Isaac comptait bien le pousser à reprendre l'épée.
« Comment le forcer à révéler sa vraie nature… ? »
***
Isaac observa un rat détaler dans un coin de la remise. À l'instant même où il pensa à l'attraper, sa main gauche réagit, ou pour être plus précis, un tentacule réagit.
Un tentacule jaillit de sa paume et empala le rat instantanément.
« Je commence à m'y habituer. »
Cric, crac. Isaac regarda le tentacule engloutir le rat.
« Et ce truc… c'est clairement plus rapide et plus furtif. »
Il avait gagné en longueur et en épaisseur. Auparavant, les tentacules ne s'étendaient que du bout des doigts jusqu'au coude, mais ils atteignaient désormais près de deux mètres, transperçant le cou du rat en un éclair, anticipant même sa trajectoire.
Isaac lui-même subissait des changements. En voyant le rat, il se sentit capable de l'attraper, bien qu'il n'en ait jamais capturé à mains nues auparavant. C'était comme si les tentacules étaient devenus un prolongement naturel de ses membres.
« Est-ce parce que je reçois assez de nutriments ? »
Isaac interpréta cela de manière positive.
Il tenta d'étendre un tentacule pour tester. Un fin appendice rouge se tortilla entre son poignet et sa paume, souple comme un doigt. Son contrôle sur le tentacule semblait bien plus naturel désormais, peut-être grâce à l'habitude ou à la récente récompense.
Bien qu'il fût évident que le tentacule était mû par une autre conscience, il était indéniablement amical et agissait de manière bénéfique.
« Je devrais essayer de manger quelque chose de plus gros que des rats. »
Non pas qu’il soit lassé des rats — il ne sentait rien de toute façon — mais il se demandait si consommer d’autres créatures lui conférerait des avantages différents.
[Le Chaos sans nom vous observe.]
[Le Chaos sans nom souhaite que vous cherchiez une « proie plus imposante ».]
[La récompense du chaos vous attend.]
Isaac sursauta devant le message qui apparut dès qu’il y pensa.
« Il peut lire dans mes pensées ? »
Par réflexe, il se remémora toutes les malédictions et les insultes qu’il avait lancées au Chaos sans nom.
« On dirait qu’il a la peau dure ou qu’il s’en fiche royalement. »
Mais dans ce monastère misérable, il n’y avait pas vraiment de « proie plus imposante » à trouver — peut-être le vieux âne dans l’écurie, quelques chèvres chétives et quelques moines.
Bien sûr, Isaac n’avait aucune intention de toucher à l’un d’eux, même s’ils étaient morts.
Pourtant, une occasion se présenta plus tôt que prévu.
***
Le temps passant, Isaac comprit que ce monde n'était pas fondamentalement différent de celui d'où il venait.
« Hé, Johan. Viens avec moi. »
L'heure du travail.
Un moment aussi précieux que la prière ou l'étude des écritures, mais aussi le seul où la surveillance des moines se relâchait. Johan, qui déterrait des pommes de terre à côté d'Isaac, se leva avec hésitation et suivit l'appel.
C'étaient des garçons plus âgés, Hans, 16 ans, étant le plus vieux parmi les orphelins du monastère. Hans jeta un regard prudent autour de lui et croisa celui d'Isaac.
Surpris, il détourna rapidement les yeux.
Cette réaction parut étrange à Isaac. Dans ce groupe d'âge, le physique et l'ancienneté faisaient office de statut social. Isaac, avec sa silhouette fine et délicate, ne correspondait pas au moule habituel du « garçon ».
Bien sûr, les menaces des autres enfants ne feraient pas plier un Isaac mentalement mature. Pourtant, voir quelqu'un comme Hans reculer en premier, surtout dans un orphelinat, restait inhabituel.
Le groupe de Johan et Hans disparut derrière le monastère. Isaac les regarda s'éloigner et soupira.
« Ce ne sont pas mes affaires, mais… »
Johan, qui dormait dans le lit voisin, était le seul gamin avec qui il avait réussi à communiquer un minimum. Prévenir les moines ne servirait à rien ; les enfants craignaient davantage la violence de leurs pairs que celle des adultes.
Isaac se mit en marche vers l'endroit où ils avaient disparu.