Chapitre 7
Chapitre 7. Une proie plus grosse (2)
« Hé, t'es sourd ou quoi ? Je t'ai dit d'apporter la viande séchée de la cuisine. »
« L-Le moine garde la porte… »
« T'aurais dû passer par une fenêtre ou ramper pour l'avoir, espèce d'idiot. »
Poc, poc.
Le bruit des coups continuait.
Isaac savait qu'intervenir ne ferait que créer une nouvelle victime. Le manque de ressources et l'enfermement poussaient les enfants à la violence.
C'était, en somme, une situation sans issue.
« Espèce de sale gosse, tu veux mourir ? C'est ça que tu cherches ? »
Poc, vlan ! Les coups de Hans devenaient de plus en plus brutaux. Il allait trop loin. Isaac sentait une pointe de désespoir dans son attitude. Il semblait nerveux.
« Je vais te tuer… »
Au moment où Hans s'apprêtait à donner un coup de pied à Johan, effondré au sol, Isaac apparut. Il ne lui barra pas la route, il se contenta de surgir au coin du mur. Pourtant, dès qu'il se montra, Hans et sa bande braquèrent leur regard sur lui.
« … Quoi ! »
Hans bégaya, confus, et hurla. Isaac le fixa sans la moindre émotion. Hans sembla sur le point d'exploser de rage, mais ne fit finalement rien.
Les sbires de Hans, perdus, finirent par le suivre alors qu'il battait en retraite. Isaac, observant son comportement, eut une réflexion.
« Est-ce à cause de mon charisme ? »
Bien que le charisme soit souvent associé à la séduction, il englobe en réalité la confiance, le respect, la faveur et la prestance.
Mais Isaac voyait le charisme comme la capacité de « persuader » les autres.
Les individus dotés d'un charisme élevé sont plus convaincants, que ce soit par la séduction, l'intimidation ou la tromperie. Cela semblait particulièrement vrai chez les enfants, où l'instinct l'emporte souvent sur la raison.
« Mais pourquoi ont-ils peur alors que je n'ai rien dit ? »
Les gamins, et Hans en particulier, avaient l'air terrifiés.
Isaac ne les avait jamais menacés ni intimidés auparavant. Certes, son regard était peut-être intentionnel.
Cependant, le charisme naturellement élevé des Nephilim conférait à Isaac une présence imposante, éveillant la culpabilité et la peur chez les enfants.
Ainsi, Hans n'avait pas pu supporter la pression et avait pris la fuite.
« Ce type a soit de la chance, soit un sacré instinct. »
Isaac joua avec la houe qu’il dissimulait. Il n’avait aucune envie de se battre, mais il ne se laisserait pas tabasser si Hans décidait d’utiliser son gabarit.
« Ah, Isaac. »
Johan accourut. Heureusement, il n’avait pas l’air gravement blessé.
« Ça va ? Qu’est-ce qui s’est passé ? »
« I-Ils me demandaient parfois d’apporter des pommes de terre, mais récemment, ils en ont voulu plus, et le moine a commencé à surveiller de près… »
Johan divaguait. Isaac écouta en penchant la tête. La quantité de nourriture que Johan volait était largement suffisante pour Hans et sa bande.
« Alors, où est-ce qu’ils passent tout ça ? »
***
Trouver la réponse ne fut pas difficile.
Ce soir-là, la bande de Hans se mit en mouvement. En voyant quatre d’entre eux s’éclipser au milieu de la nuit, Isaac se leva aussi.
Ils se glissèrent hors des murs du monastère, pieds nus pour ne pas faire de bruit. Ils ouvrirent une porte dérobée prévue à cet effet et s’enfoncèrent dans la forêt encore plongée dans l’obscurité.
Isaac s'approcha silencieusement de la porte arrière.
« … Donc, on a juste besoin d'atteindre le village… »
« … Mais c'est trop dangereux… il faudrait le dire au moine… »
Bien qu'il n'ait entendu que des fragments, c'était ce à quoi il s'attendait.
« Ils prévoient de s'enfuir. »
La nourriture qu'ils ont forcée Johan à voler se conservait longtemps pour la plupart. Ils ont dû préparer bien d'autres choses, mais vu leur manque d'intelligence, c'était évident.
La fuite.
« Honnêtement, j'y ai pensé aussi. »
Non, il avait déjà décidé de quitter le monastère une fois que ses os seraient assez solides, et qu'il pourrait se tenir debout comme un adulte sans complexe d'infériorité.
Ou si ses tentacules étaient découverts.
« Si tu ne veux pas venir, reste ! On doit s'échapper avant que les moines ne s'en aperçoivent ! »
Hans, ayant apparemment oublié la discrétion nécessaire à leur fuite, criait sur les enfants terrifiés, tentant d'imposer son avis. Pourtant, il semblait aussi avoir peur de s'enfuir seul.
« Au moins, il n'est pas stupide sur ce point… pour tout le reste, par contre. »
Plus de monde augmentait les chances de survie, mais dans un monde où même les adultes fuient la tyrannie de la société pour se réfugier dans des monastères, s'enfuir sans compétences signifiait mourir de faim ou finir mendiant.
Ce n'était pas le problème d'Isaac. Mais il ne pouvait pas laisser ces quatre gamins mourir de faim volontairement. Il soupira et sortit.
« Arrêtez vos conneries et allez vous coucher. »
Dès qu'Isaac parla, les enfants restèrent pétrifiés. Hans, figé, le dévisagea avec un temps de retard.
« Espèce de petit… »
« Vous comptez faire quoi après vous être enfuis ? Grandissez un peu, puis demandez aux moines de vous recommander à l'atelier ou étudiez plus sérieusement. Vous pouvez au moins apprendre à lire au monastère. »
Hans jeta un coup d'œil rapide autour de lui. Il vérifiait si un moine ou Gebel était arrivé. N'en voyant aucun, sa tension ne retomba pas pour autant.
Isaac se demanda pourquoi Hans, bien plus grand que lui, était si tendu. Isaac fit un pas en avant, pour tâter le terrain. Hans tressaillit et recula.
« Tu vois ? Même peur d'un gamin comme moi ? »
C'était plus qu'une simple question de charisme. C'était étrange.
Il s'attendait à ce que les gamins s'en prennent à lui, vu leur nombre et leur âge.
En voyant leur peur, il eut même l'idée de les effrayer pour les faire rentrer.
« Calme-toi, ce ne sont que des gamins. C'est le devoir d'un adulte de les raisonner. »
Isaac expira et dit :
« Hans, où iras-tu après t'être enfui ? »
« Au village… »
« Les villageois respectent les moines. C'est le seul orphelinat du coin qui ne laisse pas les gosses mourir de faim, alors ils te reconnaîtront. À ton avis, que vont te faire les adultes, Hans ? »
En réalité, la plupart des enfants qui tentaient de s'échapper finissaient par se faire rattraper. Cela expliquait probablement pourquoi Gebel ne s'était pas précipité et pourquoi la vigilance des moines était si relâchée.
S'ils tombaient sur un monstre ou un criminel, ils seraient morts.
« C'est ça, ta préparation pour une évasion ? Quelques patates et des saucisses sèches ? Je comprends que tu aies faim, mais l'hiver approche. Si tu ne veux pas geler sur place, t'aurais dû voler des bottes et de la fourrure. Et les textes sacrés, ça a de la valeur, pourquoi ne pas en avoir piqué quelques-uns ? »
Le visage de Hans vira au rouge, incapable de répondre. Il savait que sa préparation était médiocre.
« Attends juste d'avoir 17 ans. Le monastère te laissera le choix à ce moment-là. »
« J'ai 16 ans ! »
« Pas encore 17 ans. Tu pourras choisir de partir ou de devenir moine. Les moines sont respectés et ne meurent pas de faim. »
Dans un monde où même les adultes peinent à se nourrir, être orphelin rend les choses encore plus difficiles.
« Si Hans vous pousse vraiment à tous vous enfuir, il y aura moins de bouches à nourrir ici. De toute façon, vous n'êtes pas d'une grande aide au monastère. Mais pourquoi je vous retiens ? Si vous, bande d'idiots, vous vous sauvez, il y aura peut-être plus de patates pour moi. »
Réalisant qu'il s'emportait, Isaac ajouta une provocation. Hans, comprenant le jeu mais déstabilisé, fixa Isaac avec haine.
En revanche, les visages des autres enfants se décomposèrent.
« Espèce de… »
Hans, furieux, se rua sur Isaac. Une tête de plus que lui, son gabarit était un avantage écrasant. Mais ses mouvements étaient d'une lenteur douloureuse comparés à ceux d'un rat agile.
Isaac ne put esquiver à temps et se fit saisir par le col. S'il avait été mieux nourri et un peu plus grand, les choses auraient peut-être été différentes.
Dans la main d'Isaac, cependant, se trouvait un objet qu'il avait apporté au cas où. Il n'avait pas prévu de l'utiliser tout de suite.
« Qu'est-ce que tu en sais ! »
Mais Hans, même en dominant Isaac, semblait plus effrayé. C'était le regard de quelqu'un qui fait quelque chose qui le dépasse.
« Si tu n'étais pas apparu tout à coup… »
« Grandis un peu, gamin. »
Isaac, irrité, grogna en guise de réponse.
À cet instant, tout le monde, sauf Isaac, ressentit quelque chose de glacial et de visqueux.
Hans eut soudain le souffle coupé et lâcha le col d'Isaac. Il recula en trébuchant et s'effondra. Isaac trouva que Hans ressemblait à un rat effrayé.
[Un chaos sans nom vous observe.]
En entendant ce message, Isaac revint à la réalité. Des tentacules s'extirpèrent de sa main avant de se rétracter aussitôt. Bien que ce ne fût pas assez visible pour être remarqué, Isaac comprit ce qu'il était sur le point de faire et se gifla la joue.
« Je deviens fou ? »
Il avait presque considéré Hans comme une proie.
La « proie plus grosse » que le chaos sans nom recherchait.
Isaac remarqua un silence de mort parmi les enfants.
« Ils n'ont rien vu, j'espère ? »
Non, les tentacules n'étaient pas sortis complètement. Mais une sensation poisseuse et désagréable persistait, comme si sa paume avait été léchée.
Malgré cela, tous les enfants semblaient terrifiés. Hans s'était même fait dessus sous le coup de la panique, comme s'il faisait face à une intention meurtrière inarrêtable.
Isaac comprit alors pourquoi Hans le craignait. La présence du chaos sans nom filtrait à travers son charisme élevé. Il était naturel pour Hans de ressentir de la peur avant de ressentir du respect.
Se sentant coupable d'avoir laissé échapper une telle aura sans le vouloir, Isaac profita du calme revenu parmi les enfants pour continuer à les convaincre.
« Je vous arrête parce que vous pourriez tomber sur un pédophile, un marchand d'esclaves ou une bête sauvage. »
Les enfants restèrent silencieux, soit qu'ils aient compris, soit qu'ils soient trop effrayés pour assimiler quoi que ce soit. L'effet de peur généré par le charisme d'Isaac semblait excessivement puissant.
Isaac soupira et s'approcha de Hans, qui tenta de fuir mais s'arrêta net en heurtant un arbre. Isaac lui tendit la main.
« Je ne vous ferai plus peur, d'accord ? Essayons de mieux faire à partir de maintenant. Ne me décevez pas. »
Hans finit par hocher la tête et serra la main d'Isaac, que ce soit pour accepter la réconciliation ou par trop grande peur de refuser.
« Je n'avais pas prévu de devenir ami avec eux de toute façon. Ça me va. »
Si Isaac établissait une hiérarchie claire dès maintenant, il pourrait peut-être contrôler les gosses. S'ils se comportaient de manière plus humaine, cela ne pèserait pas sur sa conscience. À leur âge, la hiérarchie semble être tout ce qui compte.
« Nous devrions rentrer avant que les moines ne commencent à chercher… »
Isaac s'interrompit au milieu de sa phrase.
Les enfants suivirent son regard et suffoquèrent, reculant d'horreur.
Des yeux jaunes brillèrent dans l'obscurité. Une odeur de putréfaction devint insoutenable, inaperçue jusque-là à cause de l'excitation et de la peur.
Un sanglier massif, presque aussi haut que la poitrine d'Isaac, s'approcha de manière agressive. Sa puanteur de charogne ne laissait aucun doute.
« Un sanglier ? Mais les animaux sauvages ne s'approchent pas des groupes de personnes d'habitude... »
Isaac comprit que ce n'était pas normal. L'odeur de décomposition et le bourdonnement des mouches étaient écrasants.
« Restez calmes, reculons doucement... »
« Ah ! »
Les enfants, pris de panique, s'éparpillèrent. Le sanglier chargea dès qu'il les vit fuir. Il était clair que la bête
n'avait rien de normal, attaquant dès qu'elle vit leurs dos.
« Euh, ah ! »
Hans, paralysé par la peur, tomba sans réussir à faire quelques pas. Isaac jura entre ses dents et tira Hans en arrière. Un tentacule, déployé inconsciemment, s'enroula autour des vêtements de Hans. Avec une force incroyable, Isaac projeta Hans vers l'arrière.
Bang ! Isaac, percuté par le sanglier à la place de Hans, fut propulsé en arrière.
Isaac, sous le choc de cette nouvelle utilisation de son tentacule, n'eut pas le temps de vérifier l'état de Hans ou de reprendre ses esprits.
« Allez, espèce de porc ! »
Il courut, exposant délibérément son dos pour attirer le sanglier loin du monastère. La bête, voyant en Isaac une proie isolée, se lança à sa poursuite avec férocité.
Isaac savait qu'il devait agir, malgré le risque.
« Par ici, petit porcelet ! »
Isaac se releva précipitamment et s'éloigna du sanglier, feignant d'être à la traîne. Il courut dans la direction opposée au monastère. Le sanglier prit Isaac, qui semblait « décrocher » des autres enfants en fuite, pour une proie facile.