Chapitre 376
« Rien ne garantit que les objectifs des anges s'alignent parfaitement avec les intérêts du Codex de la Lumière. »
Tout comme d'innombrables dynasties et empires ayant prospéré sur ces terres n'avaient été que de simples outils pour le Codex de la Lumière, le Codex lui-même n'était qu'un instrument aux mains des anges. Même si le Codex changeait de nom à maintes reprises, un nouvel ordre de croyants finirait toujours par émerger.
« Cette Armée de l’Aube n'est peut-être qu'un traité de plus, à l'image de l'Accord de Licht », songea Horhel, se remémorant les récits sur la manière dont le Codex avait enduré un bain de sang insoutenable en perdant toutes ses terres lors de l'Accord de Licht. Cette fois, cependant, ce n'était pas seulement le Codex, mais toutes les fois et toute l'humanité qui allaient s'affronter. Le carnage atteindrait une tout autre échelle.
Bien qu'Horhel puisse sentir la catastrophe imminente, il savait qu'il devait l'accepter et tout endurer.
C'était là le grand dessein.
Horhel leva la tête et regarda au-delà des lignes de front. Si l'Armée de l’Aube formait une mer étincelante de blanc, ce qui se dressait devant eux était une vague gris cendré, sombre. Malgré les encensoirs que les prêtres avaient fait brûler abondamment autour d'eux, la puanteur des cadavres provenant du front parvenait jusqu'à eux.
La terre qui s'étendait devant était désormais une partie de l'Empire Noir, le territoire d'Urdantu.
Imitant les anges, Horhel fit un geste vers elle.
« Allez. C'est la volonté de Dieu. »
Au moment précis où le gros des troupes de la 13e Armée de l’Aube posa le pied sur les terres de l'Empire Noir pour la première fois, Isaac se retrouva dans une situation critique : sur le point d'être jeté à la mer.
Et ce, par les mains de sa propre Armée de l’Aube d'Issacrea.
« Le sud ? Tu veux aller vers le sud ?! »
Les plus virulents dans leurs protestations furent les marins du Conseil du Sel.
« Vous êtes fou ? Vous avez la moindre idée de ce qui se trouve dans la mer du Sud ? On va tous y passer ! Combien de navires et combien d'hommes avons-nous ici ? Vous essayez de nous envoyer tous à la mort ?! »
Isaac avait l'intention de convoquer les capitaines pour calmer leurs équipages, mais ce furent les capitaines eux-mêmes qui réagirent avec le plus de violence. Isaac était peut-être un redoutable Chevalier du Saint Graal sur terre, mais en mer, le capitaine était roi. L'agitation des marins se propagea rapidement aux autres factions.
Les navires s'étaient immobilisés en pleine mer, et les commandants des autres vaisseaux montèrent à bord pour s'enquérir de la situation. Isaac, jugeant que le moment était opportun, confronta directement les capitaines.
« N'ai-je pas dit dès le début que nous traverserions la mer ? »
« Bien sûr, mais nous pensions que vous vous dirigeriez vers l'est pour cibler Belslav ou la forteresse de Gehenna. C'est plus proche d'Ushak, la capitale d'Urdantu, et nous serions mieux placés pour recevoir le soutien de l'Armée de l’Aube principale », protesta Yenkos.
Son analyse était presque entièrement correcte d'un point de vue stratégique. Belslav et la forteresse de Gehenna étaient proches de la capitale d'Ushak, contrôlée par l'Ordre Immortel. Si Isaac attaquait là-bas, l'Ordre Immortel serait contraint de diviser ses forces, et l'Armée de l’Aube principale aurait plus de facilité à manœuvrer.
Le problème, c'est qu'Isaac n'avait aucun désir pour une telle situation.
Isaac espérait que l'Armée de l’Aube principale affronterait toute la puissance de l'Ordre Immortel, le laissant indemne. Et il y avait une autre raison pour laquelle il ne tenait pas à cibler Ushak.
« Cela nous éloigne de la Terre sainte », répondit Isaac.
Yenkos n'eut rien à répliquer. L'objectif principal de l'Armée de l’Aube n'était pas de capturer la capitale, mais de reprendre la Terre sainte de Lua ; le raisonnement d'Isaac n'était donc pas faux.
Bien sûr, géographiquement parlant, cela ne les éloignait pas tant que ça de la Terre sainte. La capitale d'Ushak se trouvait simplement sur le chemin menant à Lua.
« Vous ne voulez pas perdre de temps à percer Gehenna ou Ushak ? Donc, vous vous dirigez directement vers la Terre sainte ? Et pour ça, nous devons aller vers le sud ? »
« Qu’est-ce qu’il y a de si terrible avec la mer du sud ? » Tuhalin fronça les sourcils, agacé par le fait que les capitaines remettent en question le commandant. Pourtant, les marins, qui avaient depuis longtemps abandonné toute bienséance au profit de leur survie, continuèrent de parler sans détour.
« Il y a le maudit Détroit du Cauchemar ! » s’exclama Yenkos.
À l’instant où les mots franchirent ses lèvres, les marins des différents navires se mirent à faire précipitamment le signe de croix ou à serrer des reliques superstitieuses tout en marmonnant des prières. Même Tuhalin, peu familier des légendes maritimes, sentit que le simple fait de mentionner ce nom portait malheur.
« Qu’est-ce que c’est, exactement, le Détroit du Cauchemar ? »
Tuhalin, bien qu’habitué aux voyages en mer depuis l’archipel de Svalbard et le Royaume d’Elil, ne connaissait pas les mers du grand sud. Il n’avait jamais entendu parler de ce détroit.
Isaac, décidant qu’il valait mieux expliquer avant que Yenkos n’exagère, parla d’un ton calme et concis.
« C’est la mer qui bloque l’accès au Désert de Sel de Miarma. »
***
Les légendes de Miarma, l’ancienne cité sacrée du Conseil du Sel, circulaient toujours sur les lèvres des marins.
Autrefois, le Conseil du Sel avait bâti un vaste empire maritime rivalisant avec le Codex de la Lumière. Mais pour avoir rompu leur pacte avec Luadin, toute leur gloire avait été ensevelie sous le Désert de Sel. Depuis, le Conseil du Sel était tombé dans un déclin perpétuel, seuls leurs marins gardant leur foi en vie.
Mais ils n’avaient jamais oublié Miarma.
Une cité dorée, des ports animés remplis de milliers de navires, des temples sacrés bâtis sous la mer et des filets débordant de poissons, gracieuseté des anges.
Désormais, il ne restait que des ruines, calcinées par une chaleur torride et des vents secs qui dérobaient jusqu’aux dernières traces d’humidité.
« Devant le Désert de Sel se trouve le Détroit du Cauchemar, où, à cause d’étranges conditions météorologiques créées par le Gardien du Phare, toutes sortes d’événements terribles se produisent. Tempêtes, vagues hautes comme des maisons, tourbillons atteignant le fond de l’océan… on dit que lorsque le dieu piégé sous le Désert de Sel se débat, cela provoque des raz-de-marée. »
Isaac murmura ces mots comme s’il soupirait.
« La 7e Armée de l’Aube a tenté de traverser par la mer, tout comme moi. Ils ont choisi la route la plus courte, en entrant dans le Détroit du Cauchemar, et ils se sont tous noyés, se transformant en pirates morts-vivants qui errent désormais sur les mers pour l’éternité. Certains disent que les icebergs qui dérivent parfois vers les mers chaudes du sud sont leur œuvre. »
« … »
Tuhalin fixa Isaac avec une expression légèrement horrifiée. Même Yenkos, qui avait parlé si fort, semblait sans voix, se contentant d’acquiescer.
Tuhalin, toujours sceptique, demanda à Isaac : « Donc, si je comprends bien, ce Détroit du Cauchemar est un enfer rempli de glaciers, de tempêtes, de tourbillons, de raz-de-marée, de vaisseaux fantômes et de pirates — en gros, le pire cauchemar de tout marin. C’est bien ça ? »
« Exact. »
« Es-tu sûr que ton objectif dans cette Armée de l’Aube n’est pas de renforcer la marine de l’Ordre Immortel ? »
« Hmph. Dans le jeu, c’était un parcours d’aventure palpitant que tout le monde voulait essayer. »
Isaac pensa cela pour lui-même, mais il savait que personne ici ne trouverait ce raisonnement convaincant, alors il ne le dit pas à voix haute. À la place, il choisit une explication plus plausible.
« Je ne peux pas faire grand-chose contre les pirates ou les vaisseaux fantômes, mais je connais une route qui nous permettra d'éviter la plupart des autres obstacles mortels. »