Chapitre 365
Clang ! Clang !
L’épée d’Isaac s’entrechoqua violemment avec la lame de Dera Heman.
Les paladins les plus aguerris furent les premiers à remarquer le changement. Le son des lames était différent : plus tranchant, plus féroce. En réalisant que quelque chose d’inhabituel se produisait, le reste des spectateurs écarquilla les yeux, observant le duel avec une attention dévorante.
Pourtant, seul Dera Heman comprenait réellement ce qui avait changé. Les autres voyaient simplement Dera commencer à perdre du terrain, déconcertés par son soudain désavantage.
Mais Dera ? Il savait exactement ce qui arrivait.
Pour lui, l’adversaire en face n’était pas Isaac.
C’était Kalsen.
Bien que les mouvements ne fussent pas identiques à ceux qu’il avait étudiés et anticipés, seul Kalsen pouvait manier une telle maîtrise de l’épée, aussi imprévisible que puissante.
C’était le Kalsen Miller qu’il avait affronté autrefois.
L’Isaac face à Dera maniait désormais son épée avec une précision étrange et raffinée, tel un prédateur tapi au fond d’un abîme sombre, prêt à frapper à tout instant. Pourtant, contrairement à avant, il n’y avait aucune intention meurtrière brute ou sauvage. C’était une maîtrise de l’épée portée à la perfection.
Les instincts de Dera firent remonter des souvenirs de lointaines tempêtes de neige orientales, où l’Ordre Immortel pouvait invoquer un froid mortel grâce à sa magie. Dans ces tempêtes, rien ne survivait. Le vent glacial et tranchant était aussi mortel qu’une lame, et tapi au cœur de ce chaos se trouvait toujours un chasseur. La tempête n’était pas une menace en soi ; elle n’était qu’un outil pour le chasseur, utilisant le blizzard, la neige cinglante et le vent hurlant pour masquer sa présence et piéger sa proie.
Kalsen avait été le chasseur dans la tempête de neige.
Et Dera avait été la proie.
« Tu es revenu ! Kalsen, tu es de retour ! »
Bien qu’il fût à nouveau traité comme une proie, Dera ne ressentit aucune humiliation. Au contraire, il était empli d’excitation et d’un profond regret.
Il ignorait quelle transformation Kalsen avait subie pour se tenir là, devant lui. Mais il s’en moquait. L’homme qu’il avait tant désiré combattre à nouveau était enfin là.
« Évidemment, tu n’es pas resté les bras croisés ! Moi aussi, j’ai imaginé d’innombrables fois à quel point tu étais devenu plus fort, et je me suis entraîné sans relâche pour ce moment, afin de m’assurer de surpasser le monstre que tu étais devenu ! »
Bien que difficile à concevoir, l’idée que Kalsen ait pu revenir en tant que Chevalier du Saint Graal semblait désormais sans importance.
Tout ce qui comptait pour Dera, c’était que cette revanche tant attendue ait enfin lieu. Son désir de vaincre brûlait plus intensément encore.
« Je te ramènerai sur le droit chemin cette fois, Kalsen ! »
Whoosh… Les flammes entourant la Clé de Luadin s’embrasèrent, brûlant plus vivement encore et se transformant en un feu blanc pur. Au cœur de ce brasier, Dera commença à libérer sa véritable puissance.
Le lion céleste des cieux rugit, une force que même Kalsen Miller n’avait jamais vue auparavant.
Boum ! Kalsen, aux commandes du corps d’Isaac, tressaillit alors que la violente tempête de neige qu’il contrôlait était brisée par le rugissement du lion. Le chasseur caché dans la tempête était désormais exposé, totalement révélé, tandis que le lion ardent chargeait sans marquer de pause.
Kalsen tenta de contre-attaquer, faisant tournoyer sa lame une fois de plus, mais Dera accentua sa pression. La lame tranchante du chasseur ne faisait pas le poids face aux griffes du lion. L’assaut incessant de Dera, indifférent aux blessures mineures, repoussa Kalsen, le forçant une fois de plus à perdre l’équilibre.
La maîtrise de l’épée des Paladins du Lion Doré était simple mais écrasante : écraser l’adversaire par la force pure et l’endurance. Bien sûr, ce genre de puissance et de résistance n’était pas à la portée de n’importe qui. Cela exigeait des miracles divins et des bénédictions dépassant tout ce à quoi un humain ordinaire pouvait accéder.
Et Dera Heman, capable de recevoir des dizaines de fois plus de bénédictions que quiconque, était né pour ce style de combat.
Kalsen ressentit à la fois surprise et admiration.
« …Tu as grandi. Tu es toujours un demi-pas trop lent, mais tu as appris à utiliser ta force écrasante et tes miracles avec plus d’intelligence. Tu utilises mes propres mouvements contre moi. »
Avec une puissance physique écrasante, un manque de finesse pouvait être pardonné.
Mais désormais, Dera ne comptait plus seulement sur la force brute et les miracles.
Il était toujours plus lent que Kalsen, mais dès qu’il réduisait la distance, il savait exactement quand briser l’équilibre de son adversaire et quand frapper. Plus Kalsen déployait de puissance, plus Dera ripostait par des contre-attaques encore plus fortes.
Un sourire amer se dessina sur les lèvres de Kalsen.
Isaac avait raison.
Déclarer avec autant d’assurance qu’il « gagnerait facilement » n’était que pure arrogance. Dera Heman avait clairement suivi un entraînement et une discipline épuisants, se poussant aux limites de ses restrictions physiques.
Kalsen ne put s’empêcher d’être impressionné par les progrès de Dera. Vaincre Dera n’avait pas été qu’une énième victoire pour Kalsen. C’avait été l’un des accomplissements les plus honorables de sa carrière, l’un de ceux qui pouvaient se placer au sommet de ses nombreux triomphes.
« Mais je gagnerai quand même cette fois. »
Car il n’y avait pas que Kalsen et Dera dans cette bataille.
Boum ! Crack ! Smash !
Le fracas de leurs épées et la pression de leurs coups créaient une scène presque impossible à croire. En quelques instants, la cour autrefois immaculée du Monastère de Milishar fut réduite en décombres. Les murs et les piliers portaient les cicatrices profondes de ce combat acharné, et les paladins, observant depuis les lignes de touche, peinaient à suivre l’intensité, sachant qu’un faux pas pouvait leur coûter la tête.
Clang !
Et soudain, un nouveau changement.
Une fois de plus, Dera Heman fut le premier à le remarquer.
Il ne sentait plus seulement un chasseur dans la tempête, mais une autre présence monstrueuse, tapie au sein de l’abîme.
***
Isaac avait l’impression que tout son corps fondait dans un chaudron brûlant.
Les souvenirs, les expériences, les connaissances, l’aura et la compréhension de la maîtrise de l’épée de Kalsen Miller l’inondaient. À chaque choc de leurs lames, la vie de Kalsen — les décennies durant lesquelles il avait vécu et combattu — s’infiltrait dans les muscles d’Isaac, dans ses cellules mêmes. Isaac absorbait tout ce qui faisait de Kalsen ce qu’il était, compressant des années d’expérience en quelques minutes de combat.
Chaque fois que leurs épées se rencontraient, le corps d’Isaac était trempé comme du métal martelé pour prendre forme. Chaque blessure laissait une marque sur son âme, se gravant dans sa mémoire.
Même ses respirations courtes semblaient être trempées dans de l’eau glacée.
La douleur était atroce, mais cela fonctionnait.
Plus Isaac absorbait l’expérience et les connaissances de Kalsen, plus la présence de ce dernier en lui semblait s’estomper. À un certain moment, Isaac réalisa que c’était lui qui maniait l’épée, et non plus Kalsen.
Ce n’était pas que Kalsen avait volontairement cédé le contrôle. C’était comme si Isaac avait toujours été Kalsen depuis le début.
« Vas-y. »
Alors que la conscience déclinante de Kalsen murmurait à l’oreille d’Isaac, il lui laissa un dernier message.
« La prochaine ère t’appartient, Isaac. »
Isaac, encore un peu étourdi, fit tournoyer son épée vers le haut. Dera Heman, suivant son approche habituelle, se déplaça pour bloquer le coup avec sa propre lame. Cependant, quelque chose le fit hésiter, et il recula, une action rare qui ne passa pas inaperçue aux yeux des paladins alentour.
Ceux qui observaient étaient sous le choc.
« Il a encaissé cette sphère noire de plein fouet hier, mais là, il recule ? »