Chapitre 357
« Comme vous le savez, l’Armée de l’Aube d’Issacrea n’est pas composée de mes subordonnés, mais d’une coalition d’alliés. Afin d’éviter toute division au sein de cette alliance, je n’ai eu d’autre choix que de sanctionner l’inquisiteur pour ses insultes. Cependant, je vous présente mes excuses pour le fait que le missive de Sa Sainteté ait été jetée au sol durant l’incident. »
L’attitude humble et respectueuse d’Isaac face à la situation fit forte impression sur les paladins, contrastant violemment avec celle de Soltnar. Voici un homme considéré comme l’un des plus puissants paladins de l’Empire, se tenant devant eux avec une telle modestie. C’était, à tous égards, le comportement d’un chevalier exemplaire.
Pourtant, Dera Heman ne montra aucune réaction à l’humilité d’Isaac. Derrière son masque de lion doré, il se contenta d’un geste silencieux, le visage neutre.
Isaac interpréta cette indifférence de manière positive. Au moins, Dera Heman ne se laissait pas facilement influencer par les paroles de l’inquisiteur.
« Le commandant dit qu’il n’a pas l’autorité pour juger cette affaire », traduisit l’aide de camp, bien qu’il semblât lui aussi impressionné par Isaac.
« Ses seuls ordres sont de prendre le commandement et de superviser l’opération en tant que remplaçant. Toute autre question doit être portée à l’attention de Sa Sainteté. Êtes-vous prêt à vous y conformer, Chevalier du Saint Graal ? »
« Bien entendu. » Isaac hocha la tête avec assurance.
« Cependant », poursuivit Isaac, « je ne suis pas certain que mes alliés soient tout aussi disposés. Vous n’êtes sûrement pas venu de si loin pour diriger une coquille vide et fracturée de l’Armée de l’Aube d’Issacrea, n’est-ce pas ? »
L’aide de camp haussa un sourcil. « Que suggérez-vous ? »
Le regard d’Isaac se fixa sur celui de Dera Heman.
« Prouvez que vous êtes un meilleur paladin que moi. Montrez que vous êtes plus compétent, plus vertueux, et que vous pouvez diriger cette coalition avec plus d’équité et de sagesse que je ne le fais. Si vous y parvenez, tout le monde acceptera de vous suivre. »
Le mot « défi » fit retomber un silence pesant sur le groupe.
Pendant quelques instants, l’air fut saturé de malaise, jusqu’à ce qu’un léger ricanement brise la tension. À partir de ce rire, l’hilarité se propagea rapidement parmi les paladins.
« Un défi ? Vous ne suggérez tout de même pas un duel, Chevalier du Saint Graal ? »
« Ha ! Vous avez passé trop de temps avec ces chevaliers d’Elil. Leur penchant pour le duel a fini par déteindre sur vous ! »
La plupart des rires étaient teintés de moquerie, comme pour dire : « Un novice comme toi qui défie Dera Heman ? Ridicule. » Isaac, cependant, accueillit leurs rires. Plus ils riaient, mieux c’était. Il se contenta de sourire, sans réagir à leurs quolibets.
Les seuls à ne pas rire étaient Soltnar et Dera Heman — l’expression de ce dernier restant dissimulée derrière son masque.
Soltnar, toutefois, perça à jour le stratagème d’Isaac.
Bien qu’il ne saisisse pas totalement le jeu d’Isaac, il savait qu’il valait mieux éviter que Dera Heman ne tombe dans son piège. Soltnar pensait qu’il serait bien préférable que Dera Heman poursuive son approche rigide, en s’en tenant à ses fonctions assignées sans prêter attention aux provocations d’Isaac.
« Commandant Heman, ce n’est rien de plus que le tour stupide d’un hérétique. Il n’y a aucune raison de répondre à cela », avertit Soltnar.
« Inquiet, Inquisiteur ? Ne le soyez pas », lança Isaac avec un sourire provocateur. « Au moins, Dera Heman ne se fera pas corriger comme vous l’avez été. »
Les poings de Soltnar se serrèrent, mais il se retint de bondir. C’est alors que Dera Heman bougea.
Les rires s’éteignirent tandis que Dera Heman s’approchait d’Isaac sur son massif cheval de guerre. La bête, au moins une fois et demie plus grande qu’un cheval ordinaire, surplombait Isaac, qui sentit sa gorge se nouer.
Ce n’était pas seulement la présence physique de la monture. Isaac pouvait sentir l’énergie sacrée environnante être aspirée vers Dera Heman, comme si l’air lui-même était dévoré. Ses lèvres devinrent sèches et sa bouche pâteuse, comme si sa vitalité était en train d’être drainée.
Dera Heman tourna autour d’Isaac, son regard ne quittant jamais le Chevalier du Saint Graal. Il l’examina de la tête aux pieds comme s’il le pesait, l’évaluant. Après avoir bouclé son cercle, Dera Heman revint à sa position initiale.
Dans le silence qui suivit, Dera Heman leva une main et fit un geste bref.
L’aide de camp, un instant surpris, reprit contenance et traduisit le message.
« Très bien. Le lieu ? »
Les paladins, sous le choc, retombèrent dans un silence stupéfait.
« Commandant Heman ! » Soltnar s’avança, incapable de contenir sa frustration. Mais avant qu’il ne puisse atteindre Dera Heman, plusieurs paladins le saisirent par le col et le projetèrent au sol.
Soltnar, désormais couvert de poussière, grogna en luttant pour se relever.
« Que signifie ceci… ? »
Il commença à protester, mais en levant les yeux, il se retrouva face au regard d’acier d’une douzaine de paladins, leurs expressions froides et inflexibles. Dera Heman, quant à lui, ne lui jeta même pas un regard.
L’aide de camp se tourna vers Soltnar et le réprimanda.
« Inquisiteur, votre devoir est d’enquêter sur l’hérésie et de transmettre les ordres de Sa Sainteté. C’est là toute l’étendue de votre autorité. Si vous continuez à outrepasser vos droits, il y aura des conséquences. Nous obéissons à notre commandant, et rien de plus. »
Un frisson parcourut l’échine de Soltnar.
Les ordres de paladins étaient comme des sociétés autonomes, souvent insulaires et soudées. Contrairement aux prêtres et au clergé qui voyageaient entre diverses églises, cathédrales et monastères, les paladins étaient élevés au sein de leurs ordres, souvent dès l’enfance, et restaient ensemble toute leur vie.
C’était cette proximité qui poussait parfois des ordres entiers à se rebeller si un seul paladin devenait un paria.
Au sein d’un tel ordre, le commandant était semblable à un patriarche. Si les grognements internes étaient une chose, l’ingérence d’étrangers dans leurs affaires en était une tout autre.
« Maudits soient-ils », jura Soltnar intérieurement.
Tant Isaac que Dera Heman étaient hors de portée de son autorité d’inquisiteur. Ils ne le craignaient pas, pas plus qu’ils ne craignaient le Codex de Lumière.
Et il était clair qu’ici, personne ne se souciait de la juste colère de Soltnar.
Isaac, satisfait de la réponse de Dera Heman, tourna son regard vers la mer.
« J’ai l’endroit idéal en tête. »
***
Comme Isaac l’avait prédit, Dera Heman accepta le duel.
Les paladins de l’ordre du Lion Doré furent surpris par cette décision, mais aucun d’entre eux ne crut que leur légendaire commandant perdrait face à un simple Chevalier du Saint Graal.
Bien que Dera Heman quittât rarement la capitale, sa réputation était tout bonnement mythique parmi ses camarades.
Pourtant, lorsque l’aide de camp vit l’endroit qu’Isaac avait choisi pour le duel, un sentiment de malaise l’envahit.
« Le monastère de Milishar ? N’est-ce pas un lieu abandonné ? »
« Il n’y avait pas beaucoup d’autres endroits appropriés pour un duel sans interférence extérieure. Et assurément, les paladins du Lion Doré ont besoin d’un endroit où loger, n’est-ce pas ? »
Le choix délibéré d’Isaac pour le monastère de Milishar n’échappa pas à l’aide de camp des paladins du Lion Doré. Ayant servi Dera Heman pendant de nombreuses années, il connaissait trop bien la signification de ce lieu. Il était au courant du duel de Dera Heman contre Kalsen Miller et des blessures qu’il avait laissées, même si elles n’étaient jamais évoquées ouvertement. Il craignait que cet endroit ne réveille de vieux souvenirs chez Dera Heman.
Mais comme toujours, l’expression de Dera Heman restait dissimulée derrière son masque de lion doré, indéchiffrable.
Peu de temps après, ils arrivèrent près du monastère, pour découvrir un groupe inattendu qui les attendait. Shalok, Leonora et une petite force de mercenaires se tenaient à proximité. Leonora s’approcha avec un sourire chaleureux.
« Merci d’être venus jusqu’à cette zone reculée. Je suis Leonora Bessia, vice-dirigeante de la Guilde de l’Idole Dorée. Nous avons fait quelques préparatifs pour votre séjour, notamment la remise en état des installations et le stockage de provisions pour votre confort. »