Chapitre 352
« Vous dites que je dois prendre la tête de l’Armée de l’Aube de Ciero ? »
Soltnar fronça les sourcils face à cette interruption, mais ne réprimanda pas Isaac.
« Oui, c’est exact. Le prêtre Ciero a reconnu ses propres lacunes et a quitté ses fonctions. C’est une véritable bénédiction que vous, Sir Isaac, représentiez désormais la voix de l’Armée de l’Aube. Ainsi, Sa Sainteté le pape a désigné le Saint de la Résurrection pour manier l’épée de l’Église à sa place. »
Bien que les paroles de Soltnar fussent polies, Isaac eut du mal à les accepter.
Il était clair que le clergé n’avait aucune intention de renforcer la position d’Isaac. En réalité, ils cherchaient à reprendre le contrôle de l’Armée de l’Aube d’Issacrea.
« … L’Armée de l’Aube d’Issacrea a une nature particulière. Si je ne les dirige pas, il y a de fortes chances qu’ils se divisent par factions ou qu’ils perdent toute efficacité. »
« Vous n’avez pas à vous en faire. Un grand paladin arrivera bientôt pour prendre votre place. Avec les bénédictions et les miracles du Codex de Lumière, l’Armée de l’Aube d’Issacrea brandira bientôt une épée et un bouclier encore plus puissants. »
Isaac lutta pour contenir la rage profonde qui bouillonnait en lui.
« Alors, c’est leur coup, hein ? »
Les intentions du pape étaient évidentes. L’Armée de l’Aube d’Issacrea était trop différente de l’Armée de l’Aube principale, étant une coalition des soldats personnels d’Isaac et d’hérétiques. Naturellement, cela mettait l’Église mal à l’aise.
Leur plan consistait à évincer Isaac, à mélanger divers soldats, prêtres et paladins pour diluer l’identité de l’armée.
Le problème, c’est qu’Isaac n’avait aucun motif valable pour refuser. S’il rejetait l’offre, cela reviendrait à admettre que l’Armée de l’Aube d’Issacrea n’était que sa force personnelle. Mais s’il acceptait, il se retrouverait coincé à diriger la troupe hétéroclite de l’Armée de l’Aube de Ciero.
« Pourrais-je quand même reprendre la Terre sainte avec eux… Probablement. Oui, bordel, je pourrais. »
Honnêtement, Isaac était convaincu que même avec cette armée désorganisée, il pourrait reprendre la Terre sainte. Sa vaste expérience et sa connaissance de la stratégie lui donnaient cette assurance. Mais cela signifierait sacrifier une grande partie de ce qu’il avait préparé et accepter une perte considérable.
Isaac comprit enfin pourquoi l’Église avait envoyé un Inquisiteur plutôt qu’une simple lettre.
Ils se méfiaient déjà de lui.
Ils voulaient savoir s’il cachait des intentions secrètes.
Il était probable qu’ils interrogeaient déjà ses soldats ou ses associés via l’Inquisition à l’extérieur du camp.
« Le Gardien du Phare n’a pas décidé de m’éliminer. Ça, c’est clair. Mais c’est tout de même un avertissement pour m’éviter toute idée stupide… Maintenant, que faire ? »
Si Isaac s’était uniquement concentré sur la victoire du Codex de Lumière, il aurait accepté l’offre. Il aurait même pu supplier le pape de lui laisser le noyau dur de ses forces actuelles.
« Mais… »
Convaincre ses alliés serait un défi, et le reste de l’Armée de l’Aube d’Issacrea serait probablement envoyé dans les batailles les plus dangereuses ou utilisé comme simple chair à canon.
« Puis-je avoir une réponse ? »
Soltnar insista, réclamant une décision.
« Une réponse ? »
Isaac savait qu’il n’avait pas le choix.
En vérité, la réponse était fixée depuis le début.
Isaac n’avait aucune intention de livrer les siens.
La seule question était désormais de savoir comment refuser d’une manière que Soltnar accepterait.
Mais il y avait un problème.
Il était de plus en plus agacé par ces yeux vitreux qui le pressaient sans cesse.
« À bien y réfléchir, si je dois refuser de toute façon, inutile d’être poli avec ce bâtard. »
Vlan ! L’instant d’après, la main d’Isaac s’abattit sur le visage de Soltnar.
Paf ! Soltnar fut projeté en arrière. Était-ce par manque de compétences au combat ou par pur choc ? Isaac ne savait pas. Mais au vu de la combativité d’Isolde, la seconde option semblait plus probable.
Isaac ne s’arrêta pas là. Avant que Soltnar ne puisse se relever, il lui asséna un coup de pied. Dans ces moments-là, il était heureux que son adversaire soit un haut dignitaire ecclésiastique : il n’avait pas à craindre de le tuer accidentellement.
« A-Attends, attends, urgh — attends une seconde — ! »
Vlan, bam, vlan. Le fait qu’Isaac n’ait pas dégainé son épée ni invoqué ses tentacules indiquait déjà qu’il n’avait aucune intention de tuer Soltnar. L’Inquisiteur tenta de riposter à plusieurs reprises, mais échoua lamentablement. Isaac ne lui laissa aucune marge pour psalmodier une prière ou esquisser un geste rituel.
Alors qu’Isaac rouait Soltnar de coups sans relâche, une agitation éclata à mesure que d’autres accouraient. Parmi eux se trouvaient les autres Inquisiteurs, ainsi que Tuhalin et Lianne, qui montaient la garde. Ce n’est qu’alors qu’Isaac mit fin à ce passage à tabac unilatéral. Il s’accroupit devant Soltnar.
« Que penses-tu qu’il arrivera si je dis "non", Inquisiteur ? »
Soltnar, haletant, fixa Isaac avec haine. Son visage était couvert de bleus et ses dents ensanglantées étaient visibles. Malgré les coups, ces yeux vitreux restaient intacts. Apparemment, ils n’étaient pas réellement en verre.
Isaac sourit et gifla à nouveau Soltnar. Les autres Inquisiteurs tentèrent de s’avancer, mais lorsque Tuhalin et Lianne dégainèrent leurs armes, ils se figèrent sur place.
Isaac, sentant qu’il s’était suffisamment ridiculisé devant ses alliés, reprit la parole.
« J’ai demandé ce qui se passerait si je disais non, espèce de merde. »
« … Tu mourras. »
Soltnar cracha une dent brisée en marmonnant.
« Dera Heman viendra. Les Paladins du Lion d’Or sont déjà en route pour te remplacer. »
Isaac fronça les sourcils.
Il comprenait enfin pourquoi Soltnar avait évoqué l’histoire de Dera Heman et Kalsen Miller plus tôt.
Si Isaac refusait, ils utiliseraient l’arrivée de Dera Heman pour l’intimider.
« Dera Heman… Dois-je vraiment affronter ce monstre à nouveau ? »
Dera Heman, bien que puissant, était né avec une malformation congénitale. C’était un secret bien gardé de l’Église, mais Isaac le savait. Les mouvements de Dera Heman étaient limités ; il ne pouvait agir librement que dans des lieux bénis par la divinité, sous les soins de prêtres ou avec l’aide de reliques spéciales.
Sa venue n’avait d’autre but que d’enchaîner Isaac et l’Armée de l’Aube d’Issacrea.
« Tu utilises le mot "mort" bien à la légère. »
Isaac se demanda s’il devait tuer Soltnar ou non. Qu’il le tue ou l’épargne, il devrait de toute façon faire face à Dera Heman.
Après un moment de réflexion, Isaac décida de le laisser vivre.
Il y avait trop de témoins. Tuer Soltnar maintenant ne serait qu’un acte impulsif qui lui fermerait des portes.
Il pourrait lui apprendre le poids de la mort une autre fois.
Isaac s’écarta. Les Inquisiteurs se précipitèrent immédiatement pour s’occuper de Soltnar.
Soltnar lança un regard venimeux à Isaac, mais lorsque celui-ci le fixa en retour, Soltnar détourna rapidement les yeux. Il avait dû comprendre qu’Isaac n’hésiterait pas à le frapper à nouveau avant de partir.
Alors que les Inquisiteurs s’éloignaient avec Soltnar, Tuhalin s’approcha d’Isaac, l’air déconcerté. Isaac, conscient de la gravité de son acte, s’apprêtait à s’excuser.
Mais Tuhalin saisit fermement la main ensanglantée d’Isaac et dit :
« T’es un vrai. Je ne savais pas que le Codex de Lumière comptait des hommes avec une telle colonne vertébrale. »
Isaac eut un rire amer et répondit :
« … Rassemble les alliés. J’ai des choses à partager. »
Les yeux d’Isaac brillaient d’une lueur violette.
« Même si c’est un piège mortel, j’y marcherai de mes propres pieds. Je ne me laisserai jamais traîner ni pendre. »