Chapitre 151
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Traducteur/éditeur : Order
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Chapitre 151 : Assassinat
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Elbridge et Murvach fermèrent les yeux et se plongèrent dans leurs pensées.
« Quelle part est réelle, et où commencent les faux souvenirs ? »
Ils eurent beau fouiller leurs souvenirs, ils ne parvinrent pas à déterminer à quel moment le démon avait commencé à les manipuler.
Elbridge en comprit alors une chose : ne pas pouvoir se fier à ses propres souvenirs était bien plus douloureux qu’il ne l’avait imaginé.
Tandis que tous deux se débattaient avec ce problème, une voix familière s’éleva.
« Vos souvenirs vous troublent ? »
Elbridge entrouvrit les yeux. Il aperçut le visage du marquis Hagenlot.
Le marquis avait sans doute connu cette confusion avant Elbridge et Murvach. Il n’avait probablement eu personne à qui se confier, avec qui partager ses inquiétudes ou à qui demander conseil. Elbridge ne pouvait qu’imaginer tout ce qu’il avait dû endurer.
« Oui. C’est comme regarder une pièce de métal réparée par un artisan habile. Je sais qu’il y a une jointure quelque part entre les souvenirs réels et les faux… mais impossible de la trouver. »
« Je comprends. J’ai ressenti la même chose. C’est encore le cas. »
Sonia, qui avait suivi la conversation avec intérêt, s’y joignit.
« Vous voulez que je vous aide ? »
Elbridge réagit avant le marquis Hagenlot et Murvach.
« … Toi ? »
Manifestement contrariée par sa réaction, Sonia grommela :
« C’est quoi, cette attitude ? J’essaie de t’aider. »
« Je ne pensais pas que quelqu’un pouvait aider dans une situation pareille. Comment comptes-tu t’y prendre ? Il existe une magie pour remettre de l’ordre dans les souvenirs ? »
Sonia secoua la tête.
« Pas de magie. Mais je connais une méthode plus fondamentale, qui s’applique à un plus grand nombre de cas. »
« Où as-tu appris ça ? »
« Certains mages de la Tour Magique occidentale étudient la magie mentale. La Tour Magique centrale échange aussi de temps à autre des connaissances avec les Tours Magiques du continent. Ne vous inquiétez pas, ce n’est ni étrange ni dangereux. »
Sonia s’assit devant Elbridge, Murvach et le marquis.
« On a tendance à tout ranger sous le terme de magie mentale, mais elle diffère beaucoup des autres formes de magie. Elle comprend de nombreux domaines et méthodes. »
« Par exemple ? »
« Certaines méthodes visent à briser ou à embrouiller l’esprit de quelqu’un. D’autres implantent profondément de nouveaux souvenirs et induisent de nouveaux comportements. À ce que je peux en juger, la méthode de ce démon ressemble à celle de l’École de l’Interprétation. »
La voix de Sonia était assurée.
Quand une personne expliquait quelque chose avec assurance, cela rassurait aussi ceux qui l’écoutaient. Tous trois suivirent attentivement ses explications.
« Qu’est-ce que l’École de l’Interprétation ? »
« Vous pouvez la voir comme l’art de lire les souvenirs de quelqu’un, d’en créer de nouveaux et de réécrire ceux qui sont déjà dans son esprit. C’est une forme particulièrement difficile et obscure de magie mentale. Mais c’est justement ce qui la rend puissante. »
Sonia leva deux doigts.
« Première chose à savoir : la conscience d’une personne se divise en une couche superficielle et une couche profonde. Il n’y a pas de frontière nette entre les deux, mais on peut les distinguer en gros. »
« La couche superficielle et la couche profonde… Quelle est la différence ? »
« Pour faire simple, la couche superficielle contient les souvenirs que vous pouvez rappeler consciemment. La couche profonde, elle, renferme ceux qu’il est difficile de faire remonter par soi-même. Vous pouvez même ignorer leur existence, mais ils font bel et bien partie de vous. Et même un démon ne pourrait probablement pas lire clairement la couche profonde de votre conscience. »
« … Ça se complique déjà. »
« L’essentiel, c’est qu’il peut y avoir dans vos souvenirs des actions qui ne vous ressemblent pas. Pas complètement absurdes, mais un peu étrangères. Ces différences viennent de votre conscience profonde. Il faut creuser dans ces souvenirs et examiner ce qui les entoure… »
Les explications de Sonia furent assez longues.
Elle avait toutefois employé les termes les plus simples possible et résumé les points essentiels au fil de son exposé. Elbridge parvint ainsi à comprendre ce qu’elle voulait dire.
« Ces éléments qui vous semblent étrangers peuvent être infimes, alors réfléchissez bien. En examinant ce qui les entoure, vous trouverez peut-être la jointure. Vous pourrez même vous rappeler les souvenirs d’origine, ceux que les faux n’ont pas recouverts. »
Elbridge, Murvach et le marquis Hagenlot s’assirent côte à côte, fermèrent les yeux et passèrent leurs souvenirs au crible avec minutie.
Alors, de vagues sentiments de malaise commencèrent peu à peu à se révéler.
« Peut-être que sieur Leonhardt s’est montré trop amical. Je crois que j’ai réagi avec trop de calme, moi aussi. Et… »
Ils repérèrent leur malaise et creusèrent lentement leurs souvenirs.
Le processus prenait du temps, mais ils progressaient nettement.
« Je ne pensais pas que ça marcherait vraiment. »
La même pièce, les mêmes personnes. À mesure qu’ils fouillaient leurs souvenirs, les deux séries de souvenirs commencèrent à coexister, comme si elles se superposaient.
Elbridge se concentra sur les « souvenirs réels » qui venaient de lui revenir.
Il revint au moment où Murvach et lui attendaient le roi dans le salon de réception.
On frappa. Puis Elbridge se rappela vaguement le vrai roi — un homme qui n’était pas Leonhardt — entrer dans le salon sous la conduite d’un serviteur. Il s’efforça de se remémorer ce moment aussi clairement que possible.
« Des cheveux noirs et des yeux bruns. Il était jeune, lui aussi. Mais ses traits étaient différents. »
Il n’était ni particulièrement beau ni laid. Il avait un visage qu’on aurait pu croiser n’importe où.
Ses vêtements, en revanche, étaient bien plus somptueux que ceux de Leonhardt.
Le roi entra dans le salon de réception et s’adressa à Elbridge et Murvach avec une curiosité retenue.
Ils échangèrent des politesses pendant un moment. Au bout d’un certain temps, Elbridge remarqua que leurs voix, à Murvach et à lui, ralentissaient.
« … C’est à ce moment-là que nous sommes certainement tombés sous son emprise. »
Quand le roi avait-il révélé sa véritable nature ?
Pourtant, le roi n’avait manifesté aucune réaction particulière.
« Il n’a pas montré la moindre intention meurtrière. »
Cette étrange conversation, menée dans un état second, se poursuivit avant de prendre fin. Le roi s’installa de biais, observa Elbridge et Murvach un instant, puis se leva lentement et quitta le salon de réception.
Après son départ, Elbridge et Murvach ne retrouvèrent leurs esprits qu’un peu plus tard.
« La méthode de Sonia est efficace. Mais elle ne nous permet pas de réagir immédiatement. Nous ne pouvons pas neutraliser le démon de cette manière. »
Elbridge prit une profonde inspiration. Le Dieu de la Pluie de Renard, qui avait observé la situation depuis le début, rendit un oracle public.
— Elbridge. Tu commences à comprendre à quel point l’idée de laisser le roi tranquille pour n’éliminer que le démon proprement est absurde, n’est-ce pas ?
Elbridge acquiesça. Il aurait voulu le nier, mais n’y parvint pas.
Murvach adressa alors une prière respectueuse au dieu.
« Dieu de la Pluie de Renard, j’aimerais vous poser une question. »
— Parle, Murvach.
« Sieur Elbridge et moi avons été pratiquement neutralisés par le démon. Pourquoi ne nous a-t-il pas tués ? »
— Tous les démons ne possèdent pas une grande force physique. Tu ne le sais peut-être pas, mais Elbridge, lui, le sait.
Elbridge hocha de nouveau la tête.
Il avait affronté plusieurs fois des démons presque dépourvus de force physique. Cela ne les rendait évidemment pas moins dangereux.
Le Dieu de la Pluie de Renard poursuivit son oracle.
— Bien sûr, le démon aurait pu tuer l’un de vous sans difficulté. Mais la mort de quelqu’un provoque forcément un certain remue-ménage. Murvach, imagine que le roi ait enfoncé une épée dans le cou d’Elbridge.
Quelqu’un qu’on poignardait au cou ne mourait pas sans bruit.
On se débattait avec violence, même si c’était inutile. Et ces gestes désespérés faisaient inévitablement du bruit et attiraient l’attention. C’était de l’instinct, pas de la raison.
Et ce n’était pas tout. Le sang aurait giclé partout, répandant dans la pièce son odeur métallique caractéristique. Les paladins et les mercenaires étaient sensibles à l’odeur du sang.
Murvach n’aurait pas pu ne pas remarquer une chose aussi anormale.
— Après avoir tué Elbridge, le démon aurait dû t’affronter directement ou vous faire partir tous les deux sans incident. Il a simplement choisi la deuxième solution. Vous avez survécu, Elbridge et toi, parce que vous vous êtes rendus ensemble au palais royal… Quoi qu’il en soit, à en juger par la situation, la force physique du démon semble être celle d’une personne ordinaire. Il est peut-être même plus faible.
Faible, mais encombrant. Voilà qui le décrivait à la perfection.
— Quoi qu’il en soit, j’espère que tu comprends ce que je veux dire. Elbridge, cesse de t’entêter et débarrasse-toi du démon une bonne fois pour toutes. Ne pas faire ce qu’on peut faire est aussi un péché.
La Déesse du Bouclier Rouillé écouta en silence, sans rien dire.
Finalement, Elbridge se rangea à l’avis exprimé dans l’oracle.
« … Compris. Murvach et moi agirons : celui de nous deux qui en aura l’occasion le premier éliminera le roi. »
Mais le Dieu de la Pluie de Renard répondit avec fermeté :
— Non. Cette fois, n’emmène pas Murvach.
« Pourquoi ? »
— Toi et tes amis venez de l’est. Même si vous tuez le roi, vous pourrez simplement éviter de retourner à l’ouest. Mais Murvach, c’est différent. Leodel est sa ville natale. S’il lève son épée contre le roi, il ne pourra plus jamais rentrer chez lui.
« Nous éliminerions le démon, pas le roi. Où est le problème ? »
Le Dieu de la Pluie de Renard claqua la langue.
— Elbridge. Tu as l’air intelligent, mais il t’arrive de dire des choses stupides. Imagine que Murvach tue le faux roi. Que pensera le prochain roi en le voyant ? Il se dira que Murvach est le genre d’homme qui pourrait lever son épée contre un roi si les circonstances l’exigeaient.
« Mais… »
— Elbridge, regarde les choses avec les yeux d’un noble, pas d’un paladin. Lever son épée contre le roi peut devenir en soi une grave faiblesse, même si ce roi était un imposteur et un démon. Le prochain roi trouvera Murvach gênant et inventera probablement un prétexte pour le contrôler ou le tuer. Son frère cadet Garmon se retrouvera dans une situation semblable.
Elbridge laissa échapper un léger soupir. Il était facile d’imaginer les événements se dérouler exactement comme le prédisait le Dieu de la Pluie de Renard.
Le cœur des gens n’obéissait pas toujours à la logique. Du point de vue du prochain roi, c’était peut-être la réaction la plus sûre.
— De plus, toi, Marcus, Rombel et Sonia, vous pourrez éliminer le démon discrètement plus facilement que Murvach. Si tu veux mener cette mission à bien, Murvach devrait se tenir à l’écart.
Marcus et Sonia étaient des gens capables que tout le monde aurait voulu avoir de son côté, même si Elbridge et Rombel leur avaient fait de l’ombre.
Ils savaient aussi s’adapter à toutes les situations.
Elbridge adressa un sourire gêné à Murvach.
« C’est comme ça. »
Murvach avait été écarté d’une mission dangereuse.
Pourtant, Elbridge eut l’impression que son expression était encore plus tourmentée qu’avant.
* * *
Le lendemain, le même serviteur se rendit au domaine Hagenlot.
Le serviteur usa de nombreuses formules fleuries, mais le message était simple.
« Sa Majesté a dit qu’il trouverait de nouveau du temps dans trois jours. »
Le groupe d’Elbridge n’avait aucune intention d’attendre trois jours pour revoir le roi. Qui savait ce qui leur arriverait s’ils le rencontraient encore ?
Il valait mieux considérer ces trois jours comme le temps qu’il leur restait.
La solution la plus sage consistait à s’introduire dans le palais royal avant la fin de ce délai, à tuer le démon qui se faisait passer pour le roi, puis à fuir Leodel.
Rombel prit la parole.
« On n’a rien de spécial à préparer, si ? Réglons ça dès ce soir et filons. »
Personne ne s’y opposa.
Une fois le groupe d’Elbridge réuni, le marquis Hagenlot donna ses explications.
« Les appartements de Sa Majesté se trouvent ici. Je n’ai entendu aucune rumeur disant qu’il aurait récemment changé de chambre, alors ce devrait être comme avant. »
Pour des raisons de sécurité, ils ne pouvaient pas obtenir de plan du palais royal.
Mais le marquis Hagenlot s’y était souvent rendu. Il dessina donc un plan sommaire et indiqua le chemin au groupe d’Elbridge.
« Après être entrés par cette fenêtre, tournez à gauche. Continuez tout droit jusqu’à apercevoir une armure décorative… »
Le groupe d’Elbridge comptait pénétrer discrètement dans les appartements du roi et l’assassiner.
Marcus, cependant, semblait ne pas être familier avec ce genre de situation.
« Assassiner un démon… C’est possible ? »
« Les combats contre les démons ne se terminent pas toujours par un affrontement direct. Si nous pouvons éliminer un démon sans subir de dégâts, c’est la meilleure solution. »
On oubliait souvent une chose : les sens faisaient aussi partie des capacités physiques.
Ceux dont les capacités physiques étaient inférieures à la moyenne avaient souvent les sens moins aiguisés. C’était vrai des humains comme des démons.
Bien sûr, il y avait des exceptions. Il se pouvait que le démon qui se faisait passer pour le roi remarque l’infiltration du groupe d’Elbridge.
Dans ce cas, ils réagiraient comme d’habitude : en faisant preuve de sang-froid.
Le groupe d’Elbridge contempla le plan sommaire pendant un long moment.
« Quelqu’un ne l’a pas encore mémorisé ? »
Personne ne répondit. Elbridge fit signe à Sonia, qui brûla le plan avec sa magie.
Devant la table où il ne restait plus qu’un peu de cendre, Elbridge prit la parole.
« Nous partons ce soir. Mettez-vous dans les meilleures dispositions possibles. Nous quitterons Leodel dès que le démon sera éliminé, alors préparez vos affaires. Vous pouvez disposer. »
Ces derniers mots prononcés, un profond silence tomba sur leur résidence.
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