Chapitre 147
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Chapitre 147 : Proposition
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Elbridge demanda au vicomte Hagenlot :
« … De quel genre de faveur s’agit-il ? »
Son expression se durcit légèrement.
Il existait une règle concernant les capacités d’une personne et les faveurs qu’elle demandait aux autres : plus quelqu’un était capable, moins il avait besoin de demander de l’aide.
Une personne compétente pouvait presque tout gérer seule ; elle avait donc peu de raisons de solliciter les autres.
À ce compte-là, une requête du marquis Hagenlot ne pouvait pas être anodine.
Après un instant de réflexion, le marquis Hagenlot prit la parole.
« Sieur Elbridge, savez-vous pourquoi Leodel est appelée la Capitale royale ? »
« Parce que c’est la seule ville à avoir un roi. »
« Exact. »
À première vue, la Capitale royale de Leodel, à l’ouest, et la Cité Sainte Solenion, à l’est, se ressemblaient.
Leurs environnements naturels étaient similaires, tout comme le mode de vie de leurs habitants. Toutes deux comptaient des nobles et des temples appartenant aux Églises.
Pourtant, une différence décisive les séparait.
La Cité Sainte Solenion n’avait pas de roi, tandis que la Capitale royale de Leodel en avait un.
La famille royale de Solenion s’était éteinte depuis longtemps.
Aucune tragédie n’en était à l’origine. Le roi était mort sans héritier, et les nobles en droit de prétendre au trône avaient tout simplement refusé de le prendre.
Les raisons de ce refus faisaient l’objet de nombreuses théories.
Certains prétendaient que les nobles avaient agi par loyauté et par humilité envers la famille royale.
D’autres affirmaient qu’il n’y avait aucune raison de convoiter un trône dépourvu de tout pouvoir réel et réduit à un titre vide.
D’autres encore pensaient qu’ils répugnaient à se proclamer rois, de peur que les autres nobles ne les tiennent en échec…
Mais les causes importaient moins que le résultat. À un moment donné, Solenion était devenue une ville sans roi.
L’absence de roi entraîna des changements, petits et grands.
Par exemple, sans roi, les titres de noblesse n’évoluaient jamais.
Au fil des ans, des personnes aux titres modestes, voire sans titre, finirent par exercer un grand pouvoir. Dans le même temps, certaines grandes maisons nobles déclinèrent. Aux yeux des habitants de Solenion, les titres de noblesse n’étaient plus que de vieilles décorations démodées.
Leodel, elle, était différente.
À l’ouest, un roi régnait toujours, et les titres avaient encore du poids.
« Sieur Elbridge, savez-vous pourquoi les enfants des maisons nobles de Leodel deviennent parfois capitaines de mercenaires ? »
« Je l’ignore. »
« Le roi n’aime pas voir les nobles devenir trop puissants. Les maisons nobles n’ont donc pas le droit d’entretenir de grandes troupes. Pourtant, il arrive que la force militaire soit nécessaire. »
« Je suppose. »
« Les nobles ont trouvé une solution : les compagnies de mercenaires. Un membre d’une maison noble quitte sa famille et prend la tête d’une compagnie, où il se constitue son propre pouvoir. En cas d’urgence, la maison noble se sert de cette compagnie comme d’une troupe privée. »
Elbridge hocha plusieurs fois la tête, puis demanda :
« C’est une histoire intéressante. Mais je ne vois pas pourquoi vous me la racontez. »
Le marquis Hagenlot répondit :
« On ne serait pas loin de la vérité en disant que la différence entre l’est et l’ouest tient à la présence d’un roi. Le problème, c’est que… »
Le marquis hésita, puis baissa la voix.
« … Le roi actuel de l’ouest n’est peut-être pas le véritable roi. »
Baisser la voix ne servit à rien.
Tout le monde dans la pièce l’entendit, à l’exception de Sonia, qui dormait.
Marcus eut un mouvement de recul, tandis que Rombel fronça les sourcils et lança un regard noir au marquis Hagenlot.
« Marquis, peu m’importe que vous déclenchiez une rébellion ou non. Mais si vous comptiez nous entraîner dedans, vous avez pris une très mauvaise décision. »
Elbridge exprima aussitôt sa position à son tour.
« Marquis Hagenlot, je suis Paladin. Je n’ai aucune intention de prendre part à une lutte de pouvoir. »
Le marquis Hagenlot secoua vigoureusement la tête.
« Non. C’est quelque chose de bien plus fondamental. »
« Si vous souhaitez parler de légitimité… »
« Ce n’est pas ça. Pour être honnête, je ne suis même pas certain que le roi actuel soit humain. »
Rombel se montra intrigué et demanda au marquis Hagenlot :
« Expliquez-vous clairement. Arrêtez de tourner autour du pot. »
C’était quelque peu impoli, mais le marquis Hagenlot n’était pas assez stupide pour exiger des manières humaines d’un nain âgé de trois cents ans.
« Par où commencer… D’abord, le roi actuel est, pour ainsi dire, mon neveu du côté de ma sœur. »
« Vous êtes donc parents par le sang. »
« Ce n’est pas inhabituel. Les mariages entre la famille royale et les grandes maisons nobles sont fréquents. Ce que je veux dire, c’est que je connais le roi depuis longtemps. Nous sommes assez proches pour bien nous connaître. J’ai souvent joué avec Sa Majesté quand il était jeune. »
« Continuez. »
Le marquis Hagenlot reprit lentement :
« Je note brièvement les événements de chaque journée. Oui, dans un journal. Au début de cette année, je feuilletais mes vieux journaux quand j’ai découvert quelque chose d’étrange. »
« Quel genre de notes ? »
« Elles concernaient la couleur des yeux et des cheveux du roi. Des cheveux noirs et des yeux marron. C’était absurde. Je me souvenais que le roi avait les yeux verts. »
« Vous avez pu vous tromper ? »
« C’est ce que j’ai pensé aussi. Mais en poursuivant ma lecture, j’ai trouvé plusieurs passages indiquant que le roi avait les yeux marron. Des phrases comme : “Quand je plonge le regard dans ces yeux marron, pareils aux miens, je ressens toute l’étrangeté de nos liens du sang.” J’en ai trouvé plusieurs du même genre. »
« … »
Si le marquis Hagenlot et le roi avaient eu des couleurs d’yeux différentes, il aurait pu s’agir d’une erreur. Mais leurs yeux étaient de la même couleur, et il y avait plusieurs notes à ce sujet.
« Quelques jours plus tard, j’ai revu le roi. Ce souvenir m’est revenu, alors je lui en ai parlé. Je lui ai dit que je croyais qu’il avait les yeux marron quand il était jeune… Le roi a ri et m’a répondu que je devais me tromper. »
« C’est tout ? »
Le marquis Hagenlot secoua la tête.
« Le plus important vient maintenant. »
Comme des enfants écoutant une histoire effrayante, les compagnons d’Elbridge retinrent leur souffle et attendirent. Le marquis Hagenlot reprit lentement :
« Premièrement : quand j’ai revu le roi, il avait les yeux marron. »
« Alors, peut-être que vous vous étiez trompé en croyant qu’il avait les yeux verts. »
« Deuxièmement : je ne me souvenais pas avoir jamais vu les yeux verts du roi. »
« … »
« Troisièmement : je ne me souvenais que vaguement de tout ce que je viens de vous raconter, même après l’avoir vérifié dans mon journal. »
Le marquis Hagenlot poursuivit, le visage grave :
« Même après avoir relu le journal, mes souvenirs restent flous. Comme si je les avais vus en rêve… »
« Le journal lui-même pourrait-il être erroné ? »
« Une chose est certaine : je ne montre jamais mon journal à qui que ce soit, alors je n’y écris jamais de mensonges. J’y consigne aussi les choses les plus gênantes. Par exemple, j’ai même noté que je m’étais masturbé pour la première fois à onze ans. »
C’était une information dont aucun d’eux ne tenait particulièrement à avoir connaissance.
Cela signifiait toutefois que le marquis Hagenlot était suffisamment désespéré pour confier quelque chose d’aussi intime aux compagnons d’Elbridge.
Elbridge demanda :
« Avez-vous demandé de l’aide à quelqu’un d’autre ? »
« Il n’y a pas longtemps, j’ai demandé de l’aide à un noble dont je suis proche. Mais après qu’il a rencontré le roi en tête à tête, ses souvenirs ont été étrangement déformés. Comme s’il n’y avait jamais rien eu de suspect… Depuis, j’évite de rencontrer le roi. »
Elbridge prit un air encore plus grave que le marquis Hagenlot.
« Rombel, qu’en penses-tu ? »
« … Il n’y a que deux possibilités. Ou bien le marquis Hagenlot a complètement perdu la raison, ou bien un démon a pris le trône. »
Les démons capables de s’en prendre à l’esprit étaient d’une rareté extrême.
Même Elbridge, qui avait combattu toutes sortes de démons, n’avait entendu parler que de deux cas et n’en avait jamais rencontré lui-même.
C’était pour cette raison qu’Elbridge avait été si décontenancé, autrefois, lorsque le Chat Noir avait fait partager un même rêve aux habitants de Solenion.
Si un démon avait réellement pris le trône de Leodel, il serait bien trop facile de faire tomber la ville.
Voilà pourquoi Elbridge ne s’inquiétait pas avant tout de l’avenir de Leodel.
Et si le démon qui avait fait tomber Leodel se rendait dans une autre région ? Et s’il s’introduisait discrètement à Solenion, seraient-ils capables de réagir ?
Le marquis Hagenlot déclara :
« J’ai une idée de qui est sieur Elbridge. Je crois aussi en savoir un peu sur monsieur Rombel. Quant à sieur Marcus et Sonia, ils ne sont sûrement pas des gens ordinaires non plus… Vous devez tous être des figures légendaires. »
Elbridge et Rombel tournèrent discrètement les yeux vers Marcus et Sonia.
Marcus, bien entendu, et Sonia, qui venait de se réveiller, gardèrent tous deux un visage parfaitement impassible et firent comme s’ils étaient des personnages remarquables.
« À vrai dire, je n’en suis toujours pas certain. Je me demande si je ne suis pas fou. Je ne pouvais demander de l’aide à personne. Si cette affaire était mal gérée, ma tête serait la première à tomber. »
Le marquis Hagenlot les implora avec ferveur :
« Puis vous êtes tous arrivés. J’espère que c’est la providence divine. J’ai besoin de votre aide. »
Elbridge ne pouvait pas refuser une telle demande.
« … Très bien. Nous trouverons une solution. »
* * *
Après le départ du marquis Hagenlot, les compagnons d’Elbridge se plongèrent dans leurs réflexions.
Elbridge se remémora de vieux souvenirs.
Il avait entendu deux récits au sujet des démons qui s’en prenaient à l’esprit. Dans le premier, un démon pouvait facilement manipuler l’esprit des gens ordinaires, mais ne parvenait pas à atteindre celui d’un Paladin et mourait sans pouvoir rien y faire. Dans le second, un démon n’avait pas pu être vaincu, même après qu’on eut fait appel à la protection divine et à des mages.
Sonia fut la première à prendre la parole.
« Si la magie est efficace contre lui, on pourrait régler cette affaire très facilement. »
À l’inverse, si la magie n’avait que peu d’effet, ils risquaient de se retrouver impuissants.
Elbridge pria la personne en qui il avait le plus confiance et sur qui il comptait le plus : la Déesse du Bouclier Rouillé.
« Déesse, votre pouvoir divin pourrait-il vaincre un tel démon ? »
Parmi les pouvoirs divins de la Déesse du Bouclier Rouillé, son Esprit indomptable était le moins connu.
Elbridge savait parfaitement qu’il existait. Sans la protection de la déesse, il aurait sombré dans la folie à plusieurs reprises au cours de son scellement.
Pourtant, la Déesse du Bouclier Rouillé n’en était pas certaine.
— Je ne sais pas non plus, Elbridge. Cela me semble assez différent d’une épreuve de l’esprit…
En l’absence de certitude, mieux valait partir du principe que cela ne leur serait d’aucune aide, pour le moment.
Rombel dit :
« Nous devrions demander à tous ceux qui pourraient nous aider. Contactons Niserath et demandons au Dieu de la Pluie de Renard s’il connaît un moyen. Ah, nous devrions aussi demander à Murvach. Avec un peu de chance, il trouvera peut-être une idée. »
* * *
Convoqué à l’improviste, Murvach rejoignit les compagnons d’Elbridge.
Ils lui racontèrent ce qui s’était passé avec le marquis Hagenlot. Murvach ne put que secouer faiblement la tête.
Même un Paladin légendaire et la remarquable mage Sonia n’avaient pas de réponse ; Murvach ne risquait pas d’inventer une solution ingénieuse.
Quand cette réunion infructueuse prit fin, Murvach sortit.
Ces derniers temps, Murvach avait l’impression que sa vie plongeait dans l’abîme.
« Marcus… »
Murvach repensa à l’oracle que lui avait autrefois donné le Dieu de la Pluie de Renard.
Si on lui avait annoncé qu’il ne deviendrait jamais Roi des Mercenaires, c’était sûrement à cause de Marcus. Murvach devinait sans peine que ce titre était destiné à Marcus.
Pourtant, il n’éprouvait pas vraiment de jalousie. Marcus avait peut-être davantage les qualités nécessaires pour devenir Roi des Mercenaires. Il était jeune et capable.
Murvach poussa un profond soupir et pria :
« Dieu de la Pluie de Renard, j’espère que ma vie sans valeur pourra au moins servir de tremplin au nouveau Roi des Mercenaires. »
Il n’avait pas prié dans l’espoir de recevoir un oracle.
Pourtant, pour la première fois depuis longtemps, le Dieu de la Pluie de Renard lui en donna un.
— Murvach. Je t’ai dit que tu ne deviendrais pas Roi des Mercenaires. Je n’ai jamais dit que ta vie ne valait rien.
Murvach fut simplement reconnaissant d’avoir reçu un oracle. Il esquissa un sourire gêné.
« Merci de me réconforter. »
Le Dieu de la Pluie de Renard répondit :
— Je ne cherche pas à te réconforter.
« … ? »
Murvach s’arrêta tandis que le Dieu de la Pluie de Renard lui donnait un nouvel oracle.
— Le titre de Roi des Mercenaires a déjà un propriétaire, mais le trône de Leodel pourrait se retrouver vacant.
Murvach ne comprit pas tout de suite ce que cela signifiait.
Le Dieu de la Pluie de Renard acheva son oracle sans se soucier de sa réaction.
— Qu’en dis-tu ? Tu veux essayer ?
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