Chapitre 139
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Traducteur/Éditeur : Order
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Chapitre 139 : Droits sur la marque
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Les pensées d’Elbridge s’embrouillèrent.
« Pourquoi y a-t-il un temple de notre Ordre ici… ? »
Bien sûr, l’Ordre du Bouclier Rouillé n’avait pas de temples uniquement à Solenion. Celui de Solenion n’était que le temple principal de l’Ordre.
Comme ceux de n’importe quel autre Ordre, les temples de l’Ordre du Bouclier Rouillé étaient disséminés à travers le pays.
Pourtant, Elbridge connaissait l’emplacement de chacun d’entre eux.
Ces informations dataient de deux cents ans, mais il n’aurait jamais cru que des temples inconnus de lui puissent voir le jour. Après qu’Elbridge eut été scellé, l’Ordre avait décliné peu à peu, jusqu’à ce que sa lignée s’éteigne.
Et de mémoire d’Elbridge, il n’y avait jamais eu de temple de l’Ordre du Bouclier Rouillé dans la capitale royale de Leodel.
Il voulait inspecter le temple sans attendre, mais il ne pouvait pas agir seul dans une telle situation. Plus de vingt personnes, épuisées par leur long voyage, l’accompagnaient.
« Je reviendrai plus tard. »
Après avoir mémorisé l’emplacement du temple, Elbridge se remit en marche comme si de rien n’était.
Il ne s’était arrêté qu’un bref instant ; Marcus fut donc le seul à le remarquer.
Marcus se rapprocha de lui et lui demanda :
« La Déesse réclame encore une offrande de friandises ? »
Elbridge s’inventa une excuse.
« C’est ça. Mais ce n’est pas la Déesse du Bouclier Rouillé qui en veut. La Déesse de la Pluie de Printemps et de la Mousse le lui a demandé… »
« Ah, bien sûr. »
Elbridge jeta un regard autour de lui.
Le temple n’était pas particulièrement grand et le quartier alentour était si bondé qu’il avait été le seul à le repérer.
Sonia avait vu juste en devinant que Murvach était un grand noble.
Murvach dépassa plusieurs petits manoirs et se dirigea vers l’un des cinq plus grands domaines de toute la Cité Sainte de Leodel. En exagérant à peine, son jardin était aussi vaste que la Baronnie de Riverford tout entière.
« Même en vendant la Baronnie de Riverford, je ne pourrais pas acheter ce manoir. »
Le groupe comptait plus de vingt personnes armées.
Les gardes tentèrent de les arrêter, mais, lorsqu’ils reconnurent Murvach, ils s’écartèrent.
Murvach déclara :
« Voici la demeure de la maison Hagenlot. Mon frère cadet, Garmon Hagenlot, est à la tête de la famille. Vous le rencontrerez sans doute bientôt. »
« Vous avez un domaine à l’extérieur de la ville, non ? »
« Bien sûr. Mais comme il jouxte la capitale royale de Leodel, la famille préfère séjourner ici plutôt que là-bas. »
Peu après, un homme au teint plus pâle et au visage plus fin que Murvach se présenta.
Il était tout l’opposé de Murvach, à la peau hâlée par le soleil et à l’allure rude.
Pourtant, la ressemblance de leurs traits permettait de reconnaître sans peine le frère cadet de Murvach : Garmon Hagenlot.
Le marquis Garmon Hagenlot s’adressa à Murvach :
« Cela fait longtemps. »
« J’avais quelque chose à régler, alors je suis passé. »
« Je comprends. Mets-toi à l’aise tant que tu es ici. »
Garmon Hagenlot et Murvach semblaient quelque peu distants.
Ce n’était pourtant pas étonnant : Murvach avait dit que sa dernière visite au domaine remontait à vingt ans.
Guidé par les domestiques de la maison, le groupe se dispersa et chacun gagna ses quartiers. Le manoir était si vaste qu’il pouvait largement accueillir une vingtaine de personnes.
Un domestique demanda à Elbridge :
« Préférez-vous que l’on vous apporte votre repas dans votre chambre, ou souhaitez-vous dîner dans la salle à manger ? »
« Merci, mais je vais sauter le repas. Je n’ai pas faim. »
C’était un mensonge. Quelque chose de bien plus important que la nourriture occupait l’esprit d’Elbridge. Il se changea et enfila des vêtements ordinaires, puis quitta aussitôt la demeure des Hagenlot.
La Déesse du Bouclier Rouillé sembla interpréter ses gestes à sa manière et lui transmit un oracle.
— Comme tu es pieux, Elbridge. La Déesse de la Pluie de Printemps et de la Mousse en sera ravie.
Elbridge fendit la foule et s’engagea dans des rues qu’il ne connaissait pas.
— Ta Déesse connaît le chemin, inutile de t’inquiéter de te perdre. Elbridge, tourne à gauche !
Elbridge se contenta d’acquiescer et poursuivit sa route.
Peu après, il déboucha sur une rue bordée d’innombrables échoppes. La voix de la Déesse s’anima.
— Elbridge. Il vaudrait mieux offrir des brochettes tout juste grillées que ces vieilles choses toutes rabougries. La Déesse de la Pluie de Printemps et de la Mousse n’aime pas les plats froids.
La Déesse du Bouclier Rouillé lui indiqua les mets qu’il ferait bien d’acheter sans tarder. Elbridge passa devant les échoppes d’un air détaché et s’arrêta devant le temple.
Comme il l’avait pensé, l’emblème de l’Ordre du Bouclier Rouillé ornait le temple. Il aperçut également à l’intérieur une statue de la Déesse du Bouclier Rouillé.
Le temple comptait plusieurs prêtres et accueillait aussi de nombreux fidèles qui déambulaient dans ses salles.
L’oracle de la Déesse se tut. Pourtant, Elbridge sentait toujours sa présence ; la Déesse du Bouclier Rouillé observait donc clairement la scène.
Elbridge s’exprima à voix basse.
« Déesse. Le jour où j’ai été libéré du sceau, ne m’avez-vous pas dit que j’étais le dernier fidèle de l’Ordre… ? »
Elbridge était l’Archevêque, le Cardinal et le Grand Paladin qui aurait dû souhaiter voir l’Ordre renaître.
S’il découvrait par hasard un temple de l’Ordre et ses fidèles partout où il allait, il aurait dû s’en réjouir.
Pourtant, Elbridge se sentit blessé, pour une raison qui lui échappait.
« Déesse. Tout comme vous avez veillé sur moi quand j’étais jeune et immature, je me suis toujours consacré à l’Ordre et à vous. Même si vous ne m’aviez pas menti en affirmant que j’étais le dernier fidèle, j’aurais fait tout ce qui était en mon pouvoir pour l’Ordre. »
On pensait souvent qu’exprimer ses pensées soulageait, que cela apaisait au moins un peu les émotions.
En général, c’était vrai. Mais le cœur humain était capricieux, et parfois, c’était l’inverse qui se produisait. Plus Elbridge se plaignait, plus il se sentait oppressé.
« Pourquoi ne pas m’avoir dit la vérité ? Vous étiez tout ce que j’avais, mais vous aviez d’autres personnes que moi… »
Déconcerté, Elbridge laissa échapper toutes les pensées qui lui venaient, sans les filtrer, s’attendant à ce que la Déesse, prise au dépourvu, lui serve une excuse. La Déesse du Bouclier Rouillé lui transmit bel et bien un oracle, affolée.
Mais elle paniquait pour une raison légèrement différente de celle qu’imaginait Elbridge.
— Euh… Qu’est-ce que c’est ?
« … ? »
— Elbridge. Ta Déesse voit ce temple pour la première fois, elle aussi. Je vais tirer ça au clair, alors attends un instant.
Mal à l’aise, Elbridge contempla le temple un moment, puis se remit à réfléchir.
La Déesse du Bouclier Rouillé avait-elle menti pour se sortir de cette situation ?
Non.
Pour autant qu’Elbridge le sache, la Déesse du Bouclier Rouillé ne savait pas mentir.
Contrairement aux autres dieux, elle ne s’exprimait pas par énigmes dans ses oracles et ne transmettait pas de messages vagues.
À la différence des oracles des autres dieux, les siens ne l’obligeaient pas à se creuser la tête pour en deviner le sens caché.
C’était une pensée quelque peu irrévérencieuse, mais Elbridge ne croyait pas la Déesse du Bouclier Rouillé si maligne.
Peut-être en aurait-il été autrement s’il s’était agi de la Déesse de la Pluie de Printemps et de la Mousse, du Dieu du Plateau d’Or ou du Dieu de la Pluie de Renard.
« … »
Embarrassé, Elbridge regarda autour de lui.
Il jeta un œil au temple qui était apparu ici on ne savait comment, puis vérifia si les friandises vendues dans les échoppes pouvaient plaire à la Déesse.
Après un certain temps, un oracle lui parvint.
— Il est vrai que, depuis le début de cette année, les habitants de l’ouest ont peu à peu commencé à adresser des prières.
Grâce aux bons résultats de l’Ordre lors du vote de fin d’année dernière, son nom s’était fait connaître à nouveau. Il était naturel que les gens se mettent à prier de temps à autre la Déesse du Bouclier Rouillé.
— Mais ils sont très peu nombreux à prier, et ils ne sont pas regroupés dans la capitale royale de Leodel.
Si ce temple était légitime, même ses quelques fidèles auraient dû se concentrer dans cette ville. La situation lui semblait étrange ; Elbridge adressa donc une prière à la Déesse du Bouclier Rouillé.
« … Déesse. Je vous ai adressé une prière irrévérencieuse. »
— Non. J’étais moi aussi prise au dépourvu, alors il aurait été plus étrange que tu ne le sois pas. Et je ne me suis pas sentie particulièrement blessée. À vrai dire, j’étais un peu… Hum.
La Déesse du Bouclier Rouillé s’éclaircit la gorge et s’interrompit, avant de lui transmettre un nouvel oracle.
— L’important, à présent, c’est de découvrir comment ce temple a vu le jour. Elbridge.
« Je suivrai votre oracle. »
Le moyen le plus rapide de comprendre ce qui se passait était d’aller droit au but.
Elbridge inspira profondément pour se calmer, puis entra dans le temple.
Comme il portait des vêtements ordinaires, personne ne le trouva suspect.
« Il y a au moins quatre prêtres en vue… »
Même au temple principal de Solenion, Matilda était la seule prêtresse à plein temps.
Écrasée par le travail, Matilda avait peut-être recruté quelques prêtres supplémentaires depuis, mais, pour autant qu’Elbridge le sache, ce temple en comptait davantage.
Elbridge contempla la statue de la Déesse du Bouclier Rouillé, au centre du temple.
Elle représentait la Déesse en armure, brandissant une épée, et ses traits étaient identiques à ceux de la Déesse qu’Elbridge connaissait.
Mais une ressemblance ne suffisait pas à faire de chaque statue une véritable statue divine.
— La forme est convaincante, mais on dirait qu’on ne l’a jamais ointe d’huile.
Pour qu’une statue divine soit investie de divinité et devienne les yeux d’un dieu, veillant sur ses fidèles, il ne suffisait pas de la sculpter.
L’étape la plus importante consistait à l’enduire soigneusement d’huile.
Tout prêtre savait qu’un tel rituel existait.
Autrement dit, achever la statue sans l’oindre d’huile signifiait qu’ils ne voulaient pas qu’elle devienne les yeux du dieu.
« C’est donc… »
Tandis qu’Elbridge fixait la statue, l’un des prêtres s’approcha de lui.
« Je ne crois pas vous avoir déjà vu. C’est votre première visite ? »
« Euh… oui. »
« Puis-je vous demander ce qui vous amène au temple ? »
Elbridge répondit ce qui lui vint à l’esprit.
« Je passais par là et j’ai remarqué la statue, alors je suis entré. »
« C’est une belle statue divine, assez remarquable pour attirer tous les regards. »
— Ils n’ont pas l’air aussi mauvais que je le pensais, Elbridge.
La Déesse du Bouclier Rouillé jugea soudain le prêtre avec indulgence, mais Elbridge laissa couler.
« Puisque le destin vous a conduit jusqu’ici, accepteriez-vous une tasse de thé ? »
Offrir du thé à un inconnu dans un temple était une manière de lui demander s’il comptait rejoindre l’Ordre. Elbridge acquiesça pour le moment.
« J’accepte avec plaisir. »
« Très bien. Veuillez patienter là-bas un instant. »
Elbridge s’assit. Le prêtre lui apporta une théière remplie de thé chaud, de simples tasses et quelques documents, puis prit place en face de lui.
Le prêtre lui servit une tasse de thé et lui tendit les papiers.
Pendant qu’Elbridge en prenait une gorgée, le prêtre se mit à expliquer :
« Vous savez que l’Ordre du Bouclier Rouillé n’avait obtenu aucun siège céleste jusqu’à l’an dernier, et qu’il en a décroché quatre d’un seul coup cette année, n’est-ce pas ? »
« Ah, oui. J’en ai entendu parler. »
« Même il y a deux cents ans, l’Ordre du Bouclier Rouillé comptait parmi les plus grandes Églises combattantes. L’ouest est relativement paisible, mais j’ai entendu dire que les autres régions sont dans un état lamentable, ces derniers temps. Dans une période aussi troublée, il est tout naturel que les gens se reposent sur l’Ordre du Bouclier Rouillé. »
« … Je vois. »
Le prêtre poursuivit d’un ton assuré.
« Si aucun membre de votre famille n’appartient à l’Ordre du Bouclier Rouillé, je vous recommande que l’un de vous au moins le rejoigne. Ainsi, vous pourrez recevoir de l’aide en cas d’urgence. Ah, vous n’avez qu’à remplir les champs que j’ai indiqués sur le formulaire d’adhésion. »
Elbridge prit la plume et commença lentement à remplir les blancs, tout en demandant :
« De l’aide… ? »
« Les vaillants Paladins de l’Ordre du Bouclier Rouillé sont actifs sur tout le continent. Bien sûr, ils se dévouent sans rien attendre en retour, mais les gens favorisent naturellement leurs proches. Ils ne peuvent s’empêcher de s’occuper d’abord de leurs frères et sœurs de foi. »
L’expression « vaillants Paladins » résonna aux oreilles d’Elbridge.
Dissimulant sa confusion, il demanda :
« L’Ordre du Bouclier Rouillé compte donc de nombreux Paladins. »
« Bien sûr. Après tout, c’est une Église combattante qui dispose de quatre sièges célestes. Il lui faut forcément beaucoup de Paladins. Par exemple, le sieur Elbridge… »
Le prêtre laissa sa phrase en suspens en remarquant le nom d’Elbridge sur le formulaire qu’il remplissait.
« … Vous avez justement le même nom que le sieur Elbridge. Quoi qu’il en soit, sa réputation s’est répandue dans l’est. Les gens de l’ouest entendront bientôt parler de lui. »
Heureusement ou malheureusement, le prêtre ne sembla pas comprendre que cet Elbridge était bien le fameux Elbridge.
Elbridge répondit avec embarras.
« Apprendre que je porte le même nom qu’un chevalier aussi célèbre me donne l’impression d’être étrangement proche de lui… »
« On peut appeler ça le destin, ou une intervention de la Déesse. Quoi qu’il en soit, une fois le formulaire rempli, veuillez régler les frais d’adhésion là-bas. »
… Des frais d’adhésion ?
Elbridge n’avait jamais entendu cette expression ; il tourna la tête.
Là où le prêtre lui avait indiqué, trois grandes caisses, solidement verrouillées, étaient alignées.
Sur la première, on lisait [Frais d’adhésion], sur la deuxième [Offrande d’automne] et sur la troisième [Offrande volontaire].
La mention « offrande d’automne » laissait entendre que des offrandes avaient aussi été recueillies au printemps et en été, et qu’il y en aurait certainement une en hiver.
De même, la mention « offrande volontaire » sous-entendait que les frais d’adhésion et les offrandes saisonnières n’avaient rien de particulièrement volontaire.
Cette situation soulevait d’innombrables problèmes, mais l’un d’eux comptait plus que les autres.
Elbridge ne découvrait l’existence de ces offrandes qu’à présent.
Où étaient donc passées toutes les pièces d’argent entassées dans ces grandes caisses ?
Elbridge plissa les yeux.
« … Je vois. »
Notes :
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