Chapitre 123
WeTried Translations
Traducteur/Éditeur : Order
Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>
Chapitre 123 : Elbridge, deux cent vingt-sept ans
──────
À la Forteresse d’Hébron, il arrivait parfois d’assister à l’apparition d’un dieu.
Par exemple, quand la bataille tournait mal et que le moral des troupes s’effondrait.
Lorsqu’un dieu apparaissait, il se contentait généralement d’accorder sa puissance divine, comme à l’accoutumée. Même cela constituait une aide inimaginable pour ceux dont le moral avait été brisé. C’était là ce que signifiait la présence de celui sur qui l’on comptait.
L’apparition d’un dieu était un spectacle grandiose. Elle témoignait de l’attention qu’il portait au champ de bataille et aux Paladins.
Mais ce que la Déesse du Bouclier Rouillé venait de faire dépassait de loin tout cela.
Elle ne s’était pas contentée d’accorder sa puissance divine comme à l’accoutumée. Elle avait elle-même soumis les démons.
Ni Elbridge, ni Reto, ni les chevaliers sur la colline n’avaient jamais vu pareille chose.
Boum.
Dans un étrange grondement, un second rayon de lumière déchira les nuages.
Il frappa le démon qui tenait l’arc.
« … ! »
Le démon poussa un nouveau hurlement atroce.
Les deux démons, qui repoussaient sans relâche les chevaliers quelques instants plus tôt, se contorsionnèrent tandis que les rayons de lumière leur transperçaient le corps.
Un bref instant plus tard, ils se dispersèrent comme de la poussière emportée par le vent.
« Ah… »
Reto laissa échapper un faible soupir.
Si les démons s’étaient dispersés ainsi, cela signifiait qu’ils n’avaient pas été scellés.
Qui aurait cru qu’il regretterait à ce point la mort impuissante du mage ?
Les deux démons réapparaîtraient bientôt.
Malgré tout, c’était une chance inouïe. Ils avaient survécu.
Les innombrables chiens de chasse contrôlés par le démon à l’arc s’enfuirent eux aussi en silence.
« On a survécu… »
Les chevaliers, désormais moins nombreux que la moitié de leurs effectifs initiaux, avaient été acculés. Ils poussèrent des soupirs de soulagement.
Puis ils s’agenouillèrent devant la Déesse du Bouclier Rouillé. Reto, qui avait pris la fuite, s’agenouilla lui aussi.
Peu importait que Reto et les chevaliers ne servent pas la Déesse du Bouclier Rouillé.
« Le dieu de la Troisième Main comprendra. »
Si je suis aussi bouleversé, qu’en est-il d’Elbridge ?
Tout en se faisant cette réflexion, Reto regarda Elbridge.
Pourtant, l’expression d’Elbridge n’avait rien à voir avec ce que Reto avait imaginé.
Elbridge ne s’agenouilla pas. Il n’avait même pas l’air reconnaissant.
Reto discerna sur son visage une profonde confusion, mêlée à une colère grandissante.
« Pourquoi ? »
Il ne tarda pas à comprendre.
Elbridge cria en direction de la Déesse du Bouclier Rouillé.
« Déesse ! Si vous pouviez soumettre les démons aussi facilement, pourquoi ne pas être apparue plus tôt ?! »
Elbridge ne regardait pas les chevaliers qui avaient survécu.
Il regardait les morts.
Il voyait les chevaliers qui s’étaient portés volontaires comme appâts, avaient retenu les bêtes démoniaques et avaient fait une chute mortelle depuis la falaise.
Il voyait le mage, qui n’avait même pas laissé de corps derrière lui et n’était plus qu’une tache de sang sur la falaise.
Il se souvenait des chevaliers qui étaient morts au moment même où il commençait à s’attacher à eux.
« Pourquoi les chevaliers du nord ont-ils dû abandonner leurs familles, se battre désespérément dans une contrée lointaine et mourir ? »
Elbridge connaissait les convenances. Il savait qu’en pareille situation, il aurait dû remercier la Déesse du Bouclier Rouillé.
Mais il était encore trop jeune pour maîtriser les émotions qui faisaient rage en lui.
Toutes les pertes qu’il avait subies depuis son départ de sa ville natale le poussaient à aller de l’avant.
« Déesse. Vous avez sûrement vu le sieur Decker mourir, vous aussi. »
Reto se rappela où il avait entendu le nom de Decker.
Le jour où il avait rencontré Elbridge à l’infirmerie, le Grand Paladin Brenic avait dit quelque chose à Leonhardt.
Decker était mort le mois dernier. Si Elbridge partait lui aussi, il ne resterait plus que quatre Paladins dans l’Ordre…
« Pourquoi êtes-vous restée tranquillement au ciel quand le sieur Decker est mort ? Vous aimiez donc regarder les humains lutter et mourir sur terre ? »
« Elbridge ! »
Reto l’interpella sèchement.
Mais Elbridge ne s’arrêta pas.
« Il n’y a qu’une seule différence entre le sieur Decker et moi. J’ai décidé de quitter l’Ordre. Je sais pourquoi vous n’êtes apparue que maintenant. Même si vous vous montrez ainsi aujourd’hui… je ne reviendrai pas. Ni dans le nord, ni dans l’Ordre ! »
Elbridge déversa tout le ressentiment qu’il avait gardé en lui.
Puis, les deux poings serrés, il fixa la Déesse du Bouclier Rouillé, comme s’il la mettait au défi de trouver la moindre excuse.
Mais la réponse de la Déesse du Bouclier Rouillé fut un peu différente de ce à quoi Elbridge s’attendait.
— Moi non plus, je n’espère pas te voir revenir.
La déesse eut un sourire amer.
— À partir de maintenant, va chercher le bonheur, jeune chevalier.
Sur cette oracle, la Déesse du Bouclier Rouillé disparut.
Elbridge resta là, interdit, à fixer longuement l’endroit où elle était apparue.
Bientôt, les nuages se dissipèrent.
* * *
L’expédition avait été relativement fructueuse. Ils n’avaient pas scellé les démons, mais les avaient repoussés.
Les bêtes démoniaques erreraient sans doute dans les environs quelque temps… Mais les habitants des alentours sauraient s’en occuper.
Elbridge arriva à Middlemarch avec Reto et passa trois jours au temple de l’Ordre de la Troisième Main.
Au matin du quatrième jour, alors qu’Elbridge était allongé sur son lit, l’esprit vide, quelqu’un frappa à sa porte.
Toc, toc.
« J’entre. »
La porte s’ouvrit et Reto apparut.
Elbridge ne bougea pas. Reto n’en tint pas compte et s’assit au bord de son lit.
« Elbridge. Tu comptes vraiment rejoindre l’Ordre de la Troisième Main ? »
« … Ouais. »
Il répondit ainsi, mais Elbridge savait trop bien que sa propre voix manquait d’assurance.
Il comprenait désormais pourquoi la Déesse du Bouclier Rouillé avait agi de la sorte.
Elle n’avait pas pris Elbridge en grippe. Elle était simplement mal à l’aise à l’idée de voir le jeune Elbridge risquer sa vie au combat.
Quand Elbridge avait décidé de quitter la Forteresse d’Hébron pour chercher une nouvelle vie, la Déesse du Bouclier Rouillé n’avait-elle pas été la plus heureuse de tous ?
Si elle était apparue lors de la dernière bataille, c’était sans doute pour la même raison.
Elbridge s’était enfin mis en route pour trouver une nouvelle vie, et elle ne pouvait supporter l’idée qu’il meure avant même d’atteindre sa première destination.
C’était la compassion pour Elbridge qui avait poussé la Déesse du Bouclier Rouillé à intervenir.
« Notre Archevêque a dit que la Déesse du Bouclier Rouillé avait dû payer un certain prix pour cette descente. »
« Quel prix ? »
« Qui sait ? L’important, c’est que la Déesse du Bouclier Rouillé a pris un risque pour toi. C’est la divinité d’un Ordre majeur, alors elle s’en tirera peut-être si elle a de la chance… Mais si elle avait été le dieu d’un petit Ordre, les ennuis auraient été garantis. »
Elbridge resta allongé sans répondre.
Un bref silence s’installa.
Reto reprit la parole.
« Elbridge. Tu es sûr de ne pas le regretter ? »
« Que je le regrette ou non, la Déesse du Bouclier Rouillé l’a dit elle-même. Elle espérait que je ne reviendrais pas. »
« C’est vrai. Mais cette fois, je crois que ce que tu veux compte plus que l’oracle de la déesse. »
Elbridge se redressa et demanda à Reto : « À t’entendre, on dirait que tu ne veux pas m’accueillir dans ton Ordre. »
« Tu as vu juste. »
Reto esquissa un sourire gêné.
« Pour être honnête, je crois que notre Archevêque se sent un peu embarrassé. »
« Pourquoi ? »
« Notre Ordre est petit, et l’Ordre du Bouclier Rouillé est majeur. Je crois que l’Archevêque craint que nous nous attirions des ennuis. »
Elbridge et Reto n’étaient arrivés à Middlemarch que depuis peu.
Pourtant, la nouvelle de la descente de la Déesse du Bouclier Rouillé s’était déjà répandue partout. Elbridge était même devenu célèbre comme jeune Paladin favorisé par une déesse.
Si Elbridge rejoignait l’Ordre de la Troisième Main dans ces circonstances, les gens se méfieraient de celui-ci. Ils soupçonneraient l’Ordre de la Troisième Main d’avoir attiré à lui un Paladin favorisé par la déesse.
Ces regards méfiants nuiraient sans aucun doute gravement à l’avenir de l’Ordre. Peu de gens souhaitaient appartenir à un Ordre dépourvu d’honneur ou de loyauté.
« Et de vilaines rumeurs courront aussi sur toi. »
« Quel genre de rumeurs ? »
« Quelque chose comme : un salaud ingrat qui a tourné le dos à la déesse après avoir reçu sa grâce. »
Expliquer que c’était faux, que la déesse avait voulu laisser Elbridge partir, ne servirait pas à grand-chose. Les gens préféraient les histoires sensationnelles aux récits véridiques.
« Ça m’est égal. »
« Si ça t’était vraiment égal, tu aurais renoncé à ton appartenance à l’Ordre du Bouclier Rouillé dès ton arrivée. Mais tu ne l’as pas fait. Tu en fais toujours partie. »
Elbridge détourna silencieusement la tête.
Il n’arrivait toujours pas à oublier les derniers mots de la déesse.
Depuis ce jour, son cœur n’avait pas connu un seul instant de paix. Il avait profondément honte d’avoir mal compris les intentions de la déesse et de s’être emporté tout seul. Le poids de sa dette envers elle était insupportable.
« Mais j’en suis arrivé là. Si je rentre comme ça… tu te retrouveras dans une situation délicate. »
« Ce sera un peu gênant. Mais qu’est-ce que tu veux qu’on y fasse ? Parfois, les choses s’emmêlent et nous mettent dans l’embarras. Ne t’inquiète pas de ce que je pense pendant que tu vis ta vie. »
Reto se leva.
Sur le point de sortir, il se retourna et afficha un large sourire.
« Rentre, Elbridge. Quand un peu de temps aura passé et que tu pourras relever la tête, reviens. »
Grincement, clac.
La porte se referma.
Elbridge resta longtemps assis, perdu dans ses pensées.
Le temple de l’Ordre de la Troisième Main, comme Middlemarch, au centre du continent, était paisible et tranquille.
La vie dont Elbridge avait rêvé se trouvait à Middlemarch.
Mais s’il restait à Middlemarch, son cœur ne connaîtrait jamais la paix. Ce n’était pas une simple supposition. Il en était certain.
La paix du corps ou celle du cœur. Laquelle comptait le plus ? Était-ce vraiment le repos et la tranquillité que je devais rechercher ?
Après avoir longuement réfléchi, Elbridge se leva et enfila son armure. Puis il prit l’épée et le bouclier frappés de l’emblème de l’Ordre du Bouclier Rouillé.
Un pas, puis un autre.
Elbridge sortit de sa chambre et se dirigea vers la sortie du temple.
Le temple abritait d’innombrables Paladins et prêtres. Tous les regards se tournèrent vers Elbridge.
Pourtant, les prêtres et les Paladins de l’Ordre de la Troisième Main ne lui adressèrent pas la parole. Chacun recula d’un pas pour lui ouvrir le passage.
C’était le respect dû à un Paladin qui s’était consacré au nord, mais aussi celui qu’ils témoignaient à Elbridge, qui allait devoir affronter une vie difficile.
Tous savaient qu’Elbridge n’avait pas sa place ici.
Elbridge lui-même le savait.
Un pas, puis un autre.
Elbridge quitta le temple.
Reto, qui l’attendait dehors, le regarda.
« Je suis désolé. »
« Pour quoi ? »
« De t’avoir renvoyé sur le champ de bataille. »
« Non. C’est mon choix. Si ça devient trop dur, je m’enfuirai encore, alors ne sois pas désolé. »
Reto eut un large sourire.
« D’accord. À un de ces jours. »
Elbridge quitta Middlemarch.
Et il ne revit jamais Reto.
* * *
Elbridge ouvrit les yeux.
Il avait l’impression de s’être enfoncé au cœur d’un souvenir, ou peut-être d’avoir sombré dans le sommeil un bref instant.
« Combien de temps s’est écoulé ? »
Il ouvrit la fenêtre. Le crépuscule tombait sur la Forteresse d’Hébron.
Elbridge s’étira et adressa une prière silencieuse.
« Déesse. Que feriez-vous si je vous disais que je veux quitter l’Ordre ? »
Surprise, la Déesse du Bouclier Rouillé lui adressa aussitôt un oracle.
— Elbridge. Si quelque chose te tracasse, c’est l’occasion d’en parler franchement. Ta déesse est prête à écouter avec sérieux toutes tes préoccupations. Si j’ai des défauts, je peux en corriger certains. J’ai même fini par me débarrasser de mon habitude de faire la grasse matinée, tu ne crois pas ?
« Le jour où vous m’avez adressé votre premier oracle, ne m’avez-vous pas dit de partir chercher le bonheur ? »
— Elbridge. J’ai dit cela parce que tu étais trop jeune à l’époque. Mais tu n’es plus si jeune. Tu as plus de deux cents ans…
« Après mon réveil du sceau, ne m’avez-vous pas dit de ne pas chercher les ennuis et de vivre tranquillement ? »
— Je t’ai seulement dit de vivre tranquillement. Je ne t’ai pas dit de quitter l’Ordre. Elbridge, que dirais-tu de vivre tranquillement au sein de l’Ordre du Bouclier Rouillé ?
À la réponse obstinée de la déesse, Elbridge sentit le temps qui avait passé.
Le temps avait changé bien des choses. La déesse, ce monde, et Elbridge lui-même.
Elbridge sourit doucement en contemplant le paysage qui s’assombrissait.
Notes de bas de page :
Rejoignez notre Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>